KO G EH BACON
Il faut aller du treizième siècle jusqu'au dix-huitième pour rencontrer un travail sérieux consacre a Roger Bacon. Eu 1733, le docteur Samuel Jcbb, babilo el savant homme, sur les instances de Richard Mead, médecin de la cour, publia la première édition de YOpus ntajus. C'est un beau travail, bien qu'il pèche à la fois par excès et par défaut, puisqu'il insère dans i'Opus majus des chapitres qui n'en font point partie, et supprime, on ne sait par quelle méprise, tout un livre de la plus grande importance, le livre septième, qui contenait la morale. Voilà tout ce que l'Angleterre jusqu'à ces derniers temps a fait pour Roger Bacon ; c'est à un Français, à un de nos compatriotes, érudii passionné autant qu'éminent philosophe, qu'elle a laissé le soin et l'honneur de reprendre !os travaux do Samuel Jcbb, cl de susciter en faveur de l'illustre franciscain d'Oxford un mouvement de recherches qui ne s'arrêtera plus, s'il plaît à Dieu, jusqu'au jour où justice entière sera faite et où Roger Hacon aura retrouvé le rang qu'il mérite dans l'histoire de l'esprit humain. En 1848, M. Cousin, tout occupé de ses travaux sur la philosophie du moyen ;lgc, découvrit d;ms la liililiiitlirquc de Douai un manuscrit inédit de Roger Bacon. Cette grande mémoire l'intéressa. « Nous ne pouvions oublier, dit-il, cet ingénieux et infortuné franciscain qui, a la fin du treizième siècle, comprit la haute utilité des langues, enrichit l'optique d'une foule d'observations et même d'expériences importantes, signala le vice du calendrier julien et prépara la réforme grégorienne, inventa la poudre à canon ou du moins la renouvela, qui enfin,
RUCER UAGOK.
pour avoir été plus éclairé qno son siècle dans les sciences physiques, en reçut le nom de doc/or mirabilis, passa pour sorcier cl subit la longue et absurde persécution qui a consacré sa mémoire auprès de la poslérité. Nous attachions d'autant plus de prix a retrouver quelque ouvrage inédit do Roger Bacon qu'un examen attentif nous a laissé la conviction que, si par sa naissance Roger Bacon appartient à l'Angleterre, c'est en France et a Paris qu'il acheva ses études, prit le bonnet de docteur, enseigna , fit ses expériences et ses découvertes, et à. deux époques différentes fut coudamné a une réclusion plus ou moins juste par le général de son ordre, Jérôme d'Ascoli, dans ce fameux couvent des franciscains ou des cordeliers qui occupait le terrain actuel de l'École de médecine '. »
Plein de ces grands souvenirs, M. Victor Cousin s'appliqua a l'étude du manuscrit de Douai, et ne tarda pas à y reconnaître, sons un litre inexact et au milieu d'autres documents, un ouvrage capital do Roger Bacon, VOpus tertium. On savait qu'après avoir envoyé au Pape Clément IV, son protecteur, VOpus majus, Roger Bacon avait écrit, sous le nom A'Opits minus, un second ouvrage qui devait être tout ensemble l'abrégé et le complément du premier; mais ce qu'on lavait moins, ce qu'on avait perdu de vue depuis Samuel Jcbb, c'est que Roger Bacon avait fait un troisième et suprême effort pour réunir dans une sorte d'encyclopédie l'ensemble de ses pensées et dû ses découvertes. Ce dernier
Journal des Savante, mars I84H.
I10GLH BACON.
inol de son génie, c'esl VO/nts tcrtium. M. Cousin a le mérile de l'avoir fait connaître pour In première Fois cl d'en avoir mis en lumière les eûtes les plus intéressants. Ue n'est pas loui : depuis 1818, M. Cousin a rendu un nouveau service a la mémoire de Itoger llacon en découvrant dans la bibliothèque d'Amiens 1 un manuscrit qui contient une sorte de conimenlaïrc de Roger llacon sur la physique et la métaphysique d'Aristotc. Ce manuscrit a de l'importance. On y voit Roger Bacon aux prises avec les grands problèmes de la métaphysique. Or c'esl là un coté de son génie resté jusqu'à ce jour complètement inconnu. Aussi M. Cousin, arrivé au terme de ses recherches sur les manuscrits inédits de Roger Bacon, adressait-il un noble appel au* savants de France et d'Angleterre. Il demandait à quelque jeune et consciencieux amateur de !a philosophie du moyenage de s'enfoncer dans l'étude du manuscrit d'Amiens, lui promettant pour prix de ses peines une ample el riche moisson; il stimulait le patriotisme des savants d'Oxford cl de Cambridge, et les adjurait de compléter la publication de Samuel Jebb. Ni l'Angleterre ni la France n'ont fermé l'oreille à ces pressantes réclamations. Dans le vaste recueil qui se publie par les ordres du parlement anglais 5 , on a compris les œuvres de Roger Bacon.
1 Amiens s'est enrichi des livres cl des manuscrits do l'antique abbaye de Corbic. Voyez Journal des Savants, août 18*8.
« Voici lo litre de cette collection : Bcrum Brilannitanan medii <evî Scriptorcs, or Chrniiiclcs uni! mcmoriiil* of Grcat-Brilain and Ireluiid duriu^ iln> middle jii<>. \m\A\Awi\ bv llio autorily of lier Hajesly's treasury. unoer Hic direction of the master of the
ROGKR BACON.
TouL récemment encore, im professeur de l'université de Dublin a retrouvé en partie le complément de YOptts majus, cl on nous fait espérer la publication procliaine du morceau tout entier '. Voici enfin un savant français, H. Émile Charles, qui nous donne sur la vie, les couvres et les doctrines de Roger Bacon une monographie complète 2 . Elle est le résultat de sis années do recherches et d'efforts. Rien n'a pu lasser la patience ni refroidir le zélé de ce jeune bénédictin de la philosophie. Voyages lointains et coûteux, transcriptions pénibles, déchiffrements laborieux, aucune épreuve ne l'a rebuté. Nul manuscrit connu n'a échappé à ses recherches. 11 en a demandé de nouveaux à toutes les bibliothèques, a la Iiodleicnne, au British Muséum, à la collection Sloano, au musée Ashmole, à la Bibliothèque impériale, à la Mazarine, à tous les collèges d'Oxford, a toutes les collections de Londres, de Paris, de Douai, d'Amiens. Le fruit de tant de soins, de fatigues et de veilles est un ouvrage des plus distingués que la Faculté des lettres
relis. — Lii piililicutii'i! ili 1 - l'iTÎH iiiùlils ili 1 Uoprr Bacon n élu confiée à M. 1. S. Brewer, pEOfesseur (le lillri'ilure anglaise au rôtirai! (lu roi li Londres. Nous n'avons cni'orn ijuun volume, c|ui a |Kirn en IS;i!) i-l qui ninlient YOpus hutîam, l OpHS minus, ti- Foinfxiiditirii philtsoplntr. cl comme appendice , le traité De
' On the Opta majta a{ Roger Bacon, hy Jolin Ki'lls [ngnun , fellow of Trinily Collège, professer or Enidisb lilerature in llie Universi tr of Dublin. Dublin 181)8.
' Itogcr Hacon , ta rie , ses u'im'cs, ses ùV-rnVieï , d'après des textes inédits, par Émile Charles, professeur de philosophie à la faculté des lettres de Bordeaux ; I vol. in-3°.
|0 IMIGE11 BACON.
de Paris, après une soutenance brillante en Sorbonne,
a consacré par un suffrage unanime.
Certes la matière est loin d'élre épuisée, et il y a encore beaucoup à taire pour tirer de son obscurité séculaire la ligure de Roger Bacon. La roclterclie pourianl nous a paru assez avancée pour essayer do donner une idée du docteur admirable., de raconter les vicissitudes do sa destinée, de caractériser enfin l'œuvre trop oubliée du plus bardi génie que le moyen âge ait enfanté.
On sait au juste où naquit Roger Bacon : ce fui a Ilcbeslcr, dans le Souimcrseisbirc. I,a date de sa naissance est inoins bien connue; la plus probable est 121 4. Il élait d'une famille noble, riebe et considérée. Son frère aîné joua un rôle dans les discordes civiles du règne d'Henri III ; il prit parti pour le roi contre les
Roger, né cadet cl animé dune vocation ardente pour les études, fut destiné a l'église et envoyé par sa famille a l'université d'Osford. Le collège de Morton et celui du Nez de llronzu, Brazen nasa hall, se disputent encore I bonneur de l'avoir élevé. Dès celle époque lointaine, Oxford se signalait déjà par le goût des langues el des sciences mathématiques, et surtout
Digili;ed b/ClM
ROGBX HACON.
par un esprit particulier d'indépendance et de liberté dans les choses spéculatives comme dans les choses pratiques. Itoger y trouva les maîtres qui convenaient le mieux au tour naturel do son génie et de son caractère , Robert llacon, son parent (probablement son oncle', Richard l'ilzacrc le dominicain, Adam de Marsh, Edmond Rich, cl enlre tous ce fameux Robert Grosse- Tête, éveque de Lincoln, théologien passionné pour les lettres, caractère énergique cl hardi, si connu par ses démêlés avec le pape Innocent IV, qu'il osa un jour qualifier d'hérétique et d'anlechrist.
L'esprit de Roger llacon se déploya tout à l'aise dans cette asmosphfrc de science curieuse et de libre critique. Nous le voyons figurer a coté de son parent Robert dans une scène solennelle, où il prélude par des hardiesses politiques à des témérités encore plus dangereuses.
En 1233, !e jour de la Saint-Jean , le roi Henri III eut une entrevue avec les barons mécontenta; il lui fallut subir un long sermon , de sévères réprimandes. Le prédicateur qu'on avait choisi pour celle mission élait le frère Robert, le parent de Roger llacon. Le sermon à peine fini, le moine apostropha directement le roi, et hit déclara que foute pais durable était impossible s'il ne bannissail de ses conseils l 'eveque de Winchester, Pierre Desroches, ohjel de la haine des Anglais, a Les assistants se récriaient à tant d'audace; mais le roi, se recueillant en Ini-mémc , sut se faire violence. Le voyant calmé, un clerc de l'assemblée, célèbre déjà par son esprit, osa adresser au roi celle raillerie : « Sei-
12 UOGKR BACON.
gncur roi, savcz-vous tes dangers qu'on a le plus à redouter quand on navigue en pleine mer? — Ceux-là le savent, repari il Henri, qui uni l'habitude de ces voyages. — Eli bien ! je vais voua le dire, reprit le clerc, ce sont tespierres et les roches. » El jl voukii L désigner par là Pierre Desrochcs, Vëvtqae de WinchesUir
Ce plaisant audacieux n'était autre que Hoger Bacon ; il avait alors dis- neuf ans. Sa première éducation lerminée à O\ford, il vint la compléter à Paris. C'était l'usage universel du temps. L'université de Paris attirait l'Anglais Roger liacon comme elle attira l'Allemand Albert, l'Italien saint Thomas , le Belge Henri de Gand. Les détails manquent sur ce premier séjour de Roger liacon à Paris; mais il est certain qu'il s'y livra a de profondes éludes, y recul le grade do docleur, el commença de s'y faire une grande réputation.
Est-ce pendant sou premier séjour à Paris ou seulement à son retour à Oxford que Roger ilacon entra dans l'ordre de Saint-François? On l'ignore. Qu'un tel homme se soit fait moine et moine franciscain, c'est ce que pouvait à peine comprendre un illustre érudit donl les hommes de ma généraliuii uni pu saluer la noble et vénérable vieillesse, et qui savait par expérience ce que les vocations prématurées laissent de chaînes cl de regrets. « Que faisait parmi des franciscains, s'écrie Daunou avec un acceul qui semble dénoter un secret el amer relour sur lui-même, que faisail parmi ces moines un homme de génie impatient d'acquérir des lumières
1 CAronïgtw de Matthieu Péri», p. aaii.
ROGER' BftCOK. (3 cl de les répandre 1 V » Les réflexions qu'ajoute l'ancien oratorien ne son! pas moins curieuses : « Itoger Ilacon , s'il voulait embrasser l'état monaslique, eût Lien mieux fait de se vouer aux frères prêcheurs , inquisiteurs, il est vrai, et persécuteurs hors do leurs couvents, mais jaloux d'attirer et de conserver dans leur ordre tous les hommes qui se distinguaient par des productions scientifiques ou littéraires, religieuses on philosophiques. Ils en ont possède, encouragé, honoré un tresgrand nombre, en dirigeant conlrc ceux qui ne leur appartenaient pas le zèle intolérant de leur institut. Les franciscains, au contraire, toujours gouvernés,, si l'on excepte saint Donavcnturc, par des généraux d'un mince talent et d'un médiocre savoir, ne se sentaient qu'humiliés de la présence cl de la gloire des hommes de mérite qui s'étaient Égarés parmi eux. ltoger Bacon a ressenti plus qu'aucun autre les effets de celle envieuse malveillance, ei il faut convenir que nul ne l'a provoquée autant que lui, puisqu'il était alors et qu'il est encore, par l'étendue et l'éclat de son génie, le plus illustre des frères mineurs. »
Il y aurait peut-être bien quelque chose à dire sur celte peinture un peu chargée des deux ordres rivaux de Saint-Dominique et de Saint-François; mais comment ne pas s'associer aux regrels pathétiques du vieux Daunou, quand on songe aux persécutions qui vont as-
' Voyez, dans ['Histoire littéraire de la France, l. n, p. 2Î0, la notice tic M. Daunnu, mlerrompuo par sa mort; un digne héritier do son érudition, M. I.-V. Lo Clerc, l'a complétée jiar de
14 ROGER IIACON.
saillir notre franciscain , lournicnlcr sa vie entière,
comprimer l'essor (te son génie, arrêter le cours de ses
travaux et s'acharner jusque sur ses écrits et sur sa
mémoire?
Il est aujourd'hui certain 1 que Boger Bacon a suLii deux persécutions distinctes , l'une qui a dure environ dix ans, de 1237 a 12G7, saint Bonavenlure étant général des franciscains; l'autre, encore plus cruelle et plus longue , de 1278 à 1 292 , pendant le généralat de Jérôme d'Ascoli, devenu pape (en 1288) sous le nom de Nicolas IV. Pourquoi ces sévérités redoublées? Si l'on interroge les historiens de l'ordre, Wadding par exemple , on les trouve presque muets. Il semble qu'ils aient voulu ensevelir dans le même oubli les souffrances et la gloire de leur victime. Bo«er Bacon avait-il péché contre les mœurs? Non. Sa vie était pure , ses mœurs innocentes. S'étail-il révolté contre les dogmes de la foi? Pas davantage; le christianisme n'a pas eu de croyant plus sincère, l'Église de serviteur plus dévoué. Avait-il contesté l'autorité du sainl-siégo? Point du tout. C'est mémo en s'appuyanl sur un pape ami des lettres qu'il essayait de se dérober aux entraves de son couvent.
Quel est donc son crime? Un mot de Wadding le laisse entendre, quoique discrètement. Il fut condamné, dit-il, pro/jrer quasdam novitates suspectas. En cITet,
' Yoyei M. Cousin, Journal des Saurai 11, cahiers do mars, avril, mai, juin IRIS. — Comp. H. Émile Charles, Roger Bacon, sa vie, etc., p. H et suiv.
ROGER UACON. Ui Roger Bacon a été un esprit casent iellcmem novateur. Comme tous ses pareils, il est méconlen! de son siècle. Il se plaint surtout de l'autorité exclusive qu'on accorde à Arislote. Au lieu d'étudier la nature, dit-il, on perd vingl ans à lire les raisonnements d'un ancien. «Pour moi, ajoulc-l-il résolument, s'il m'était donné de disposer Jcs livres d'Arislote, je lus ferais tous linll^r, car celte étude ne peut que faire perdre le temps, engendrer l'erreur et propager 1 ignorance au delà de lout ce qu'on peut imaginer '. » Ce n'est pas que Roger Ricon méconnaisse le génie d'Anstole; mais, dil-it . avant de l'admirer, il faut le comprendre, cl pour le comprendre il faut le lire dans l'original. Or c'est ce dont les docteurs les plus vantés de ce temps sont incapables. Ils admirent un faux Arisloie déliguré par des traducteurs imbéciles.
Roger Bacon n'épargne personne. On a cru voir dans ses attaques contre Albert le Grand et saint Thomas la trace de la rivalité naissante des moines de Saint-Francois el des enfants de Saint-Dominique. H n'en est rien. Roger Bacon n'est pas moins âpre contre Alexandre de Haies, l'oracle des franciscains, que contre le dominicain Albert le Grand, a Je ne fais exception pour aucun ordre, dit-il en propres termes, nulltim ordinem excludo s . « Il est sans ménagement pour la subtilité, la sécheresse, la difTusion des théologiens, pour leurs pesantes et interminables Sommes. Suivant lui, ce qu'il
' Comptndium Théologie, parsi, cap. 2.
« Voyet l'ouvrage do M. Charles, p. 107.
uni
y a d'utile dans Albert le Grand pourrai! dire résumé dans un traité qui ne serait pas la vingtième partie de ses écrits. El ailleurs, &ur un (ou encore plus vif: « On vante beaucoup, dit-il, la Somme du frère Alexandre de Haies; la vérité est qu'un cheval en aurait sa charge, mais celle Somme tant vantée n'est pas de lui. » Qu'estce que saint Thomas? Vir erroneus et famosus, c'est ainsi que l'irrévéreiul franciscain désigne l'Ange de l'école. Impiloyable pour les théologiens chrétiens, il n'épargne pas beaucoup plus les arabes : Aviccnne est plein d'erreurs, Averrhoùs a emprunté à d'autres loul ce qu'il a de bon et de vrai ; il n'a tiré de son propre fonds que ses erreurs et ses chimères, r El l'on ose prétendre, s'écrie llogor Bacon, qu'il n'y a plus rien a faire en philosophie, qu'elle a été achevée dans ces temps-ci, tout récemment, à Taris! » Quelle illusion! La science esl fille du lemps ; elle u'esl pas faite d'ailleurs pour devenir facile et vulgaire. « Ce qui esl approuvé du vulgaire, dit durement Itoger Bacon, esl nécessairement faux '. » Aussi ne se dissimulc-t-il pas qu'il est dans la destinée des hommes de génie d'être méprisés par la foule et persécutés. Qu'importe? il faut rendre â la foule mépris pour mépris. « La foule a été dédaignée de tout temps par les grands hommes qu'elle a méconnus ; elle n'assista pas avec le Christ à la transfiguralion , et trois disciples seulement furent choisis. Ce fut après avoir suivi pendant deux ans les prédications de Jésus que la foule l'abandonna et s'écria : Cruciliez-
1 De mrabih potœtate, il.
ROGER RAOON.
le '! » — Maïs une telle perspective n'a rien qui fasse fléchir le courage de Roger Bacon, a Ceux qni oui voulu introduire quelque reforme dans la science oui toujours été en hutte aux contradictions et arrêtés par les obstacles. Et cependant la vérité triomphai! , et elle triomphera jusqu'au temps de l'Antéchrist *. n
On comprend sans peine qu'un esprit et un caractère de cette trempe n'étaient pas à leur place dans un couvent. Les moines ne comprenaient rien a ce frère étrange qui passait sa vie dans sa tour d'Oxford a observer les astres et à- faire des expériences de physique. Ils y soupçonnaient quelque odieux mystère, peut-être un secret commerce avec les démons. On se disait à l'oreille que frère Roger se vantait d'avoir inventé do prodigieuses machines, un appareil pour s'élever dans les airs , un autre pour naviguer sans rameurs avec une vitesse inouïe. On parlait de miroirs incendiaires capables de détruire une armée en un instant , d'un automate doué de la parole, de je ne sais quel androïde prodigieux. Tout cela se faisait-il sans un peu de magie? Un homme en si bonne intelligence avec les puissances infernales pouvait-il rester disciple et serviteur du Christ? N'avait-il pascmprunlé à ses amis les Arabes, sectateurs de Mahomet , cette horrible et diabolique doctrine que l'apparition des prophètes, l'origine et le progrès des religions tiennent aux conjonctions des astres, que la loi chrétienne en particulier dépend de
' opus mojus , p. fl.
' lbid.,-p. 13.
ROGER BACON
la conjonclion de Jupiler avec Mercure, el enfin , prodige d'erreur el d'iniquité ! que la conjonclion de la lune avec Jupiler sera le signal du la chute de toutes les religions?
Telles étaient lus rumeurs du courent, et, commua l'ordinaire, un peu du vrai s'y mêlait à beaucoup de faux. Les supérieurs avertis envoyèrent le frère incrimine d'Oxford a Paris, el la commença pour lui un régime de sévère surveillance el d'inquisition iraeassière qui dura dix ans, et fui poussé quelquefois jusqu'aux clialiments les plus humiliants. Il faut entendre Roger Bacon raconter lui-même au saint-père ses tribulations dans ce préambule de VOpus terthim, découvert par M. Cousin, cl qui rappelle VHistoria calamitatum d'Abélard. D'abord il lui fut défendu de rien écrire, à plus forte raison d'enseigner. Quel supplice pour un homme dévoré de la pnssion de répandre ses idées, et qui répétait sans cesse le mot de Senèque : Je n'aime à apprendre que pour enseigner! — Le voilà réduilà la méditation solitaire; on lui refuse toute espèce de livres, on lui retranche ses instruments de maillé ma tiques. S'il s'occupe des plus simples calculs, s'il veut dresser des tables astronomiques, surtout s'il essaye de former de jeunes novicesa l'observation des aslres, on s'effraye, on lui interdit ces nobles et innocenls exercices comme des œuvres du démon. La moindre des punitions qu'il encoure en cas de désobéissance , c'est le jeûne au pain et a l'eau.
Pendant que frère Roger se consumait au milieu de ces indignités, un rayon du lumière vint tout a coup
ROGER BACON
éclairer sa cellule e! réjouir son cœur. Ou annonce l'exaltation d'un nouveau pape. C'est un Français, Guy Foulques ', esprit généreux et libéral, ami des lettres et ami de Ilaeon. Avant d'entrer dans l'Église, il avait passé par la guerre et par la jurisprudence. Choisi pour secrétaire par saint Louis, il devint rapidement archevêque, cardinal, puis légal du pape en Angleterre. Ce fut là qu'il entendit parler de ce moine d'Oxford dont les travaux excitaient une admiration mêlée de jalousie et de frayeur. Ne pouvant communiquer directement avec le frère, il se servit d'uu ami commun, Rémond de Laon, et sut par lui que Roger préparait un grand ouvrage sur la réforme de la philosophie. Quand Roger fui exilé a Paris, Foulques lui écrivit plusieurs fois, mais inutilement, la défense des supérieurs étant absolue.
On devine quelle fut la joie du pauvre franciscain en apprenant l'exaltation de son protecteur. I! sentit l'espérance entrer dans son anie. Nous trouvons dans 10- ]>w tertium le contre-coup de celle allégresse : « Que béni soit Dieu , le père de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ, qui a exalté sur le trône de son royaume un prince
1 Je no sais pourquoi ST. Ctiarlis iUiliimi.-i' le nom do Foulques et l'appelle constamment Guido Fulcodi. Passe peut-être pour Fulradi, mais pourquoi Guidoî Guy Foulques était ne! tt Saint-Gilles sur le Rhône. Il entra dans les ordres à la mort do sa femme, fui ari'lievéque ili' N';irbinuie en 1 230, Cardinal-éiequo do Sabine en IJ6I, légat du pape Urbain II en Angleterre pour apaiser la querollo d'Henri 111 et dos barons, enfin pane en 126a. Voyez la notice de Uaunou et les travaux de 11. Cousin.
2U ROGER BACON
éclairé qui veut servir les intérêts de la science! Les prédécesseurs de votre Béatitude, occupés par les affaires de l'Église, harcelés par les rebelles et les tyrans, n'eurent pas le loisir de songera la direction des études libérales; mais, grâce A Dieu, la main droite de Votre Sainteté a déployé dans les airs son étendard triomphant, tiré le glaive du fourreau , plongé dans les enfers les deux partis opposés et rendu la paix a l'Église. Le temps est propice aux œuvres de la sagesse '. »
Malgré la surveillance élroile qui l'entourait, Roger Bacon parvint à faire passer des lettres au nouveau pape; un chevalier nommé Iionnccor se chargea de les porter cl d'y joindre les cvpliiMliuiis nécessaires. Clément IV ne larda pas à répondre; nous avons sa lettre, Vv'aftding, l'historien des franciscains, l'a copiée dans les archives du Vatican :
Lettre du pape Clément IV à Roger Bâton.
u A notro fils cliéri le frère Roger dit Bacon, do l'ordre des frères mineurs: fions avons reçu avec reconnaissance les lellres de votre dévolion, cl nous avons pris bonne noie des paroles que noire cher 111s, le chevalier iionnccor, y a ajoutées, pour les eipliquer, avec autant de fidélité que tic prudence. Afin que nous sacli ions mieux où vous en voulez venir, nous voulons et vous ordonnons, uu nom de notre autorité apostolique, que, nonobstant toute injonction contraire Je
■ Opiu tertium, cap. '2, manuscrit de Douai. On peut maintenant confronter les e\iiMits rie l'Obus tenium avec l'édition récente publiée a Londres et moniionnee pins haut.
ROGER BACON. SI quelque prélat que ce soit, ou toute constitution de votre ordre , vous ayez à nous envoyer au plus vite l'ouvrage que nous vous avons prié de communiquer à notre cher fils Kcmond de l.aou, quand nous étions légal. Nous voulons encore que vous vous expliquiez dans vos lettres sur les remèdes qu'on doit appliquer il ces maux si dangereux que vous nous signalez, et qu'avec le plus do secret possible vous vous mettiez en devoir sans aucun délai.
. Donné a Vilorbe, l e 10 de» calendes do juillet, de notre puallikal la deuitèma année. »
En lisant colle lettre, si honorable pour Clément IV, on remarquera qu'il n'ose pas exiger la délivrance de son protégé. Lui le vicaire de Jésus- Christ, le successeur de Grégoire VII, il s'humilie jusqu'à demander le secret a un moine de Saint-François, tan! était grand le prestige de ecl ordre redoutable, qui forçait les chefs de l'Église, les empereurs et les rois a compter avec lui: immense armée, à la fois disciplinée et remuante, que plusieurs papes eurent la pensée de détruire, sans en avoir le courage ou le pouvoir, et qui se crut un instant à la veille de subslitucr a l'ordre établi en Europe une sorte de république universelle dont le général des franciscains aurait élé le chef ! Aussi bien la lettre de Clément IV fut loin de mettre un terme aux épreuves de Roger Bacon. Elle ranima son courage, mais elle n'améliora pas, bien plus elle aggrava sa position.
On le gardai! à vue, on lui défendait de communiquer avec le dehors, on l 'exténuait de jeûnes cl de macéralions. H se mit ii l'œuvre pourtant ; mais comment se
ROGER BACON
procurer les livres, l'argent et jusqu'au parchemin nécessaire? Il lui Mkiil ilfs iiiilos | h:j m- expériences et ses calculs, on les lui refusait; il lui fallait des copistes, il ne savait où en trouver. Dans son ordre, ils eussent livré ses écrits au\ supérieurs ; hors de son ordre, il n'avait que les copistes de Paris, mercenaires bien connus par leur infidélité, et qui n'auraient pas manqué de rendre publics ces écrits dont le pape devait avoir les prémices. Il lui fallait enfin de l'argent, et ce fui là de loules les difficultés la plus dure à surmonter. Simple moine, Roger n'avait rien et ne pouvait rien avoir. Il excusait le saint-père, «qui, assis au Ta Me de l'univers ot l'esprit embarrassé de mille soucis, n'avait pas peusé a lui faire tenir quelque somme ; » mais il maudissait les intermédiaires qui n'avaient rien su dire au pontife et ne voulaient pas débourser un seul denier. Il cul beau leur promettre d'en écrire au papo et de les faire rentrer dans leurs avances ; il eut beau s'adresser a son frère, qui était fort riche, mais que le guerre avait ruiné, puis h plusieurs prélats, a ces personnages, écrivait-il au papeavec amertume, dont vous connaissez le visage, mais non pas h cœur, partout il fui éconduit; sa probité môme fut soupçonnée. « Combien de fois n'ai-je point passé pour un malbounête homme! combien de fois on m'a rebuté cl leurré de vaines espérances ! Que de hontes et d'angoisses j'ai dévorées on dedans de moi ! » Désespéré, il s'adresso enfin a des amis presque aussi pauvres que lui, les décide ù vendre une partie do leur modeste avoir cl a engager le reste à des conditions usuraircs. Et grâce a tant d'efforts et
ROGER BACON
d'humiliations, ù quoi parvient-il? à n'unir une somme de 60 livres!
Et pendant ce temps, tomme le remarque fort bien le dernier historien de Itoger Bacon ', pendant que le pauvre franciscain sepuisail en efforts de tout genre au fond de sa cellule de la porto Saint-Michel, ses rivaux de gloire et de génie vivaient dans la faveur des papes et des rois. Saint Thomas dînait à la table de saint Louis, et Albert le Grand donnait a l'empereur celte - fastueuse hospitalité que la légende a encore rehaussée de ses fantastiques couleurs.
A ces entraves indirectes se joignaient de mauvais traitements personnels. On voulait ù tout prix le faire renoncer à son travail; ]!acon refusait d'obéir, appuyé sur la lettre du sainl-pùre. Dans celle lutte, la violence fut poussée jusqu'aux dernières extrémités; elles furent si graves qu'il n'ose en faire le récit dans un ouvrage qni doit passer par la main des copistes. « Je vous donnerai peut-être, dit-il au pape, des détails certains sur les mauvais traitements que j'ai subis, mais je les écrirai de ma main a cause de l'importance du secret 3 . »
Ce fut au milieu de ces tracasseries, de ces obstacles et de ces violences que Roger Bacon parvint à écrire l'Opus majus, qu'il fil porter au pape par un jeune homme nommé Jean, son disciple !>ien-ainié. Le pape se décida enfin a intervenir. Par ses ordres, Boger Bacon fut rendu a la liberté; il put revoir Je pays natal,
' M. Émilc Charles , S3 et suiv.
' Opustcrtium, cap. 2.
HOGER BACON.
sa chère ville d'Oxford, et reprendre, avec son ami Thomas Hungcy, l'exécution de ses vastes projets scienliiiqucs. Malheureusement cette période de faveur et de liberté fut bien courte. Un an à peine s'était écoulé que Clément IV mourut et qu'on lui donna pour successeur un pape qui devait la tiare à l'influence du général des franciscains. Désormais privé de tout appui, Roger I)acoi) retomba sous le poids des prévenions et des haines qu'il avait un instant conjurées.
La persécution ne l'avait pas changé. Il conlinuaii de parler et d'écrire, et a ses objections contre les philosophes en renom cl les théologiens aulorisés il joignait les attaques les plus hardies contre les légistes et les princes, contre les prélats et les ordres mendiants, osant même dénoncer l'ignorance et les mœurs dissolues du clergé et la corruption de la cour romaine. L'orage accumule sur sa téte éclata en 1278. A saint Bonaventurc, qui, en dépit de son surnom de docteur séraphique, n'avait pas été doux pour Roger llacon, mais qui du moins portait dans le .gouvernement quelque chose de l'élévation de son esprit et de la douceur relative de son caractère , venait de succéder Jérûme d'Ascoli, caractère énergique, étroit, inflexible. Jérôme vint a Paris tenir un chapitre général de l'ordre. On y u't d'abord comparaître le frère Pierre-Jean d'Olive, suspect do partager les erreurs do Jean de Parme el de l'Évangile éternel. Après lui, ce fut le tour do Roger Bacon. Nous ne savons rien do ce procès, sinon que défense fut faite d'embrasser les opinions du frère rebelle, el tju'il fut lui-même jelé en prison.
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Eu vain Roger s'a dressa -t- il au pape Nicolas III. Jéroinc l'avait provenu auprès du saint-père, et les cris de détresse du malheureux franciscain furent étouffés. Cette nouvelle et plus terrible épreuve, sur laquelle ioul détail nous manque, dura quatorze ans. Ce ne fut qu'en lo02, après la mort de Jérôme d'Ascoli (pape depuis 1288 sous le nom de Nicolas IV), que le nouveau général de l'ordre, Raymond Galfred ou Gaufredi, rendit à Roger Bacon la liberté. L'infortuné n'était plus en étal d'en abuser; il toucliait il quatre-vingts ans. Il s'éteignit peu de temps après à Oxford. Les haines qui l'avaient opprimé pendant sa vie s'acharnèrent sur ses écrits après sa mort. On cloua ses écrits sur des planches pour en empêcher la lecture et les laisser pourrir dans la poussière et l'humidité.
Il ne faut point s'altendre à trouver dans l'Opus majus, ni dans aucun autre ouvrage de Roger Bacon, un système général de philosophie. Sous ce rapport, l'analogie est frappante entre le moine d'Oxford et son grand homonyme le chancelier d'Angleterre. Lisez le De Augmenlis et le Novum Onjanum, vous y chercheriez vainement une nouvelle inét:ipli>siqin' ; rn.ii- i ans y trouverez une méthode et des vues supérieures sur la réforme de la philosophie cl la constitution de l'es-
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pril humain. Dans les écrits de Roger llacon, vous ne trouverez aussi qu'une méthode et lies vues générales; mais ce qui esl prodigieux, c'est que le franciscain du treizième siècle préconise la mémo méthode el s'élève aux mêmes vues que le contemporain de Galilée el de Kepler.
I! y a pourtant une différence notable entre les deux Bacon, et elle esl (oui à l'avantage de Roger. Le chancelier a été sans iiucun doute un grand esprit, un grand promoteur; mais on ne peut nier qu'il ne lui ait manqué un don essentiel, celui qu'ont possédé au degré le plus élevé les Descartes et les Pascal : il lui a manqué ce don d'invention qui fait pénétrer le génie de l'homme dans les mystères ds la nature. Bacon de Verulam n'a rien découvert de vraiment capital. Admirable quand il décrit la vraie méthode, quand il en célèbre les avantages cl en prophétise les conquêtes, on dirail qu'il perd ses ailes dés qu'il veul entrer dans la sphère des applicalions. II ne cesse pas d'être ingénieux el brillant; mais inventif avec grandeur, mais véritablement fécond, il ne l'est pas.
Roger Bacon a plus de fécondilé dans le génie. Go n'est pas seulement un promoteur, c'est un inventeur. S'il n'a pas connu et décrit la méthode d'observation et d'induction avec relie netteté, celte suite, rctle puissance qu'on no peut assez admirer dans le dernier Bacon, on peut dire qu'il l'a maniée avec plus d'assiduité el de bonheur. Le génie du chancelier regarde la nature de haut; celui du franciscain vit avec elle dans un commerce intime et familier. Aussi lui a-t-elle confie qucl-
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ques-uns de ses secrcls. Si Roger Bacon était né au seizième siècle, i! on! été Kepler on Galilée. — Ajoutez enfin que ftoger Bacon, sans avoir une grande originalité en métaphysique, est plus métaphysicien que Bacon de Vcrulam, qui no l'est pas du tout. Bogcr n'a pas invente sans doute un système nouveau sur l'origine et la nature des choses; mais il a pris part aux grandes controverses métaphysiques de son temps, et la encore il a laissé des traces que l'histoire de l'esprit humain doit recueillir.
Ce qu'il y a peut-Élro en lui de plus extraordinaire, c'est le sentiment net et profond qu'il a eu des vices de la philosophie de son temps. Songea que nous sommes au treizième siècle, 'l'est lïigc d'or de la scolaslique; c'est l'époque héroïque des grands docteurs, d'Alexandre de Haies, le docteur irréfragable, el de saint Thomas d'Aquin, le docteur angelique, amenant â leur suite Duns Seof, le docteur subtil, Henri de Gand, le docteur solennel. On n'en est plusà Aristole de Boèce et aux combats un peu mesquins de la dialectique étroite du onzième siècle. L'horizon s'est élargi ; tons les problèmes essentiels de la philosophie et do la théologie ont été soulevés; on vénère toujours Aristole, mais c'est l' Anatole des Arabes, non plus seulement le logicien de VOrganon, mais l'auleur du traité de l'Ame, delà Physique, de la Métaphysique et de Y Histoire des Animaux, Aristole psychologue, naturaliste, théologien. Voici saint Thomas, le maître des maîtres, qui, Aristole d'une main, la Bible de l'autre, se dispose à résumer tous les travaux de son siècle dans une encyclopédie gigantesque cl à écrire pour l'instruction des âges futurs
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cette immortelle Somme où Ions les problèmes de la science et de la foi sont décomposés dans leurs éléments, régulièrement discutes, magistralement résolus, où la sagesse profane représentée par le Philosophe contracte un mariage qui semble indissoluble avec la science sacrée, monument unique par l'ordre, la proportion, la grandeur de l'ensemble, comme par la finesse, l'abondance et la précision des délails.
Certes, si jamais la science humaine a présenté l'image de l'éternel et du définitif, c'est au siècle de saint Thomas. Eh bien! il y avait alors sous le froc de Saint- FrançoU un homme, un seul, qui n'était point dupe de rcs magnifiques apparences, qui, scrutant les bases de l'édifice, en discernait, en touchait du doigt les parties fragiles et caduques. El ce même homme, ébauchant dans sa pensée prophétique le plan d'un édifice plus vaste et plus solide, payait de sa personne et abordait vigoureusement l'exécution.
Roger Bacon élève contre la philosophie scolastique trois accusations capitales : il lui reproche d'abord sa crédulité aveugle pour l'autorité d'Aristole, puis son insigne ignorance de l'antiquité sacrée cl de l'antiquité profane, poussée à tel point que son Aristoie même est un Arislote conlrouvé; enfin, et c'est la son grief radical, il l'accuse de se mouvoir dans un cercle d'abstractions, de rester étrangère au sentiment de la réalité et à la contemplation de la nature, par suite d'être artificielle, subtile, dispuleuse, pedantesque, et d'enfermer l'esprit humain dans l'école, loin de la nature et des œuvres de Dieu. C'est bien là le fond de la
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polémique victorieuse que la renaissance et l'âge moderne onl dirigée contre ta sco las tique. Les Bruno, les Campanella, les llamus, liacon do Vcnilam lui-mime, ne porteront pas un regard plus pénétrant sur les vices de la philosophie du moyen âge. Us lui feront le même procès. Seulement liacon le franciscain a perdu ce procès contre son siècle pour avoir eu raison trop tôt, tandis que Bacon le chancelier l'a gagné, non pour avoir mieux plaidé, mais pour avoir trouvé des juges meilleurs.
Rien n'égale la véhémence de Roger Bacon, quand il proteste contre le joug d'Aristote. Quoi de plus arbitraire, dit Roger, que de déclarer un certain jour que tel philosophe est infaillible? « R y a un demi-siècle a peine, Aristole était suspect d'impiété et proscrit des écoles. Le voila aujourd'hui érigé en maître souverain ! Quel est son titre? Il est savant, dit-on ; soit, mais il n'a pas tout su. Il a fait ce qui était possible pour son temps, mais il n'est pas parvenu au terme de la sagesse. Avicenne a commis de graves erreurs, ctAverrhoès prèle a la critique sur plus d'un point. Les saints eux-mêmes ne sonl pas infaillibles ; ils se sont souvent trompés, souvent rétractés, témoin saint Augustin, saint Jérôme et Origène'. » — «Mais, dit l'école, il faut respecter les anciens. » — « Eh ! sans doute , les anciens sont vénérables, et on doit se montrer reconnaissant envers eux pour nous avoir frayé la route; mais on no doit pas oublier que ces anciens furent hommes et qu'ils se sont Irompés plus d'une fois : ils ont même commis
' Compendium pfii/osopWœ, cap. I ,
ItOGER BACON.
d'aulanl plus d'erreurs qu'ils sont plus anciens, car les plus jeunes sont enréahlé les plus vieux ; les générations modernes doivent surpasser en lumières celles d'autrefois, puisqu'elles héritent de tous les travaux du passé. »
Ainsi parle un moine vers I2ti7. En recueillant aujourd'hui celte parole si neuve alors, si iiardie et si ingénieuse : les plus jeunes sont en réalité les plus vieux, ne croyez-vous pas entendre l'auteur du De Augmentis s'écrier : Anliquitas seculî juventus mundi 1 , ou l'auteur des Pensées comparer le genre humain à un homme unique qui ne meurt jamais et qui apprend cl avance toujours?
Dans celte lutte commune contre Arislole, Rogci Bacon a cet avantage sur les hommes de la renaissance et des temps modernes qu'il a profondément Étudié le grand philosophe dont il répudie la tyrannie, et qu'il rend pleine justice à ses travaux. « Je pardonnerais, dit-il, plus volontiers l'abus qu'on fait d'Aristotc, si ceux qui l'invoquent Étaient en étal de le comprendre et de l'apprécier; mais ce qui m'indigne, c'est qu'on célèbre Arislole sans l'avoir lu. » Aussi bien, poursuit Roger, ce n'est pas chose facile que de connaître la philosophie d'Aristote. On n'en possède que des parties souvent mutilées. Il y a beaucoup d'ouvrages d'un prix infini qu'on ne retrouve plus. Arislole n'uvail-il pas écrit, au témoignage de Fline, un millier de volumes? Il n'en reste qu'un petit nombre. L'Organon luimême présente des lacunes. L'original de V Histoire des
' I)c Dîgmlalect augmcntisscienliattim, libr. 1, §38.
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animaux avait cinquante livres ; les exemplaires latins n'en contiennent que dix-neuf. On n'a conserve que dix livres de la Métaphysique, et dans la traduction la plus répandue il manque une foule de chapitres el une infinité de lignes. Quant aux sciences qui trailent des secrets de la nature, on n'en a que de misérables fragments. Maintenant ces fragments épars de l'œuvre immense d'Aristolo, est-on capable de les comprendre? On ics lit, mais non pas dans l'original, qu'on ne connaît pas. On s'en rapporte aux versions latines. Or quoi de plus indigne de confiance que les traducteurs latins d'Aristote? C'est d'abord Michel Srot, qui, ne sacliant pas le grec, s'est servi d'un juif espagnol nommé Andréas; c'est Gérard de Crémone, qui ne sait ni le latin ni le grec et ne comprend rien à ses propres versions ; c'est Hermann l'Allemand, qui a avoué ne pas avoir osé traduire la Poétique d'Aristote, parce qu'il ne l'entendait pas; c'est Guillaume de Morbecke, le plus ignorant de tous, bien qu'il soit aujourd'hui florissant et fournisse do traductions son ami Thomas d'Aquin. Ainsi cet Aristote dont on fait l'incarnation de toute sagesse humaine, el qu'on prétend mettre d'accord avec la sagesse divine, on no le connaît pas ! Connall-on mieux la sagesse divine elle-même, l'antiquité sacrée? pas davantage. Et pourquoi cela? c'est qu'on ne sait pas plus l'hébreu que le grec. Parmi les textes sacrés, les uns sont mal traduits, les autres font absolument défaut : il nous manque deux livres des Machabeos; nous n'avons plus les écrits d'Origène, de saint Basile, de saint Grégoire de Naïianze. D'un antre coté, les livres saints sont pleins d'obscu-
rîlés, et saint Jérôme lui-même ne les a pas toujours bien compris. Que faut-il faire? Au lieu de défigurer la Bible de plus en plus, et île la mettre en méchants vers dont on charge la mémoire des enfants, il faut instituer dans les écoles une élude sérieuse de !a grammaire cl des langues. Et quand on aura formé des lecteurs capables d'entendre les textes, il faudra se mettre en ijuéle de découvrir les monuments que nous avons perdus. Pourquoi les prélats et les riches n'enverraient-ils pas des savants en Italie et dans l'Orient pour j recueillir des manuscrits grecs? Pourquoi ne pas imiter le saint évfque de Lincoln , Robert Grosse-Tclc , qui a chargé- à grands frais nombre de personnes instruites d'aller a la recherche des monuments de l'antiquité profane et de l'antiquité sacrée? Ne serait-ce pas la un digne ohjet de la sollicitude du saint-siége? Les infidèles a convertir pardesmissionnaircs qui parleraient leurlangiie, l'Église grecque a réconcilier, quelle magnifique perspective, sans parler des avantages de cette connaissance des langues pour le commerce et l'amitié des nations! Il faut donc introduire dans l'éducation commune les quatre langues philosophiques, c'est-à-dire le grec, l'hébreu, l'arabe et le cbaldéen. C'est de là que sont venues toutes les sciences; voila les ancêtres dont nous sommes les fils et les héritiers. Dieu donne la sagesse a qui lui plaît; il ne lui a pas convenu de la donner aux Latins, cl ia philosophie n'a été achevée que trois fois depuis !e commencement du monde : chez les Hébreux, chez les Grecs et chez les Arabes 1 .
1 Opus tertium, cap. 10, manuscrit do Douai,
BOGER DACOS.
Oui parle lie In sorte? qui cflèbre avec cet enthousiasme et celte véhémence l'élude de la langue grecque el des langues orientales, l'épuration des monuments, la critique des textes fondée sur une philologie exacte et sur une érudition universelle? Ne vous croiriez-vous pas transportés a l'école de Florence auprès des Hêdicis, dans la société de Marsile Ficin, de Pic de La Mirandole , de Polilien, ou même en plein collège de France, au temps de Turnèbe et do Budé?
Comme ces grands rénovateurs de l'esprit humain, Roger Bacon est plein d'enthousiasme pour la belle et noble antiquité. C'est au point qu'il va, lui chrétien sincère et moine de vocation et de mœurs, jusqu'à placer les moralistes de la Grèce au-dessus des docteurs de l'école. « Il est étrange que nous chrétiens, nous soyons sans comparaison inférieurs dans la morale aux philosophes anciens. Qu'on lise les dix livres de l'Éthique d'Arïstolc, les traités innombrables de Sénéque, de Cicéron et de tant d'autres, cl on verra que nous sommes dans l'ablmc des vices, et que la grâce de Dieu peut seule nous sauver. Le zélé de la chasteté , de la douceur, de la paix, de la constance el de toutes les vertus fut grand chez les philosophes, cl il n'y a pas un homme assez alisurdcmenl entiché de ses vices qui n'y renonçât sur-le-champ, s'il lisait leurs ouvrages, tant sont éloquents leurs éloges de la verlu et leurs invectives contre le vice! Le pire de tous les vices, c'est la colère, qui détruit tous les hommes et l'univers entier ; eh bien ! l'homme le plus emporté, s'il lisait avec soin