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les Irois livres de Sénèque, rougirait de s'irriter 1 . » Roger Bacon a pour Sénéque un goût particulier. Il ne peut le louer assez d'avoir recommandé de faire cliaque soir son examen de conscience. Voila, dit-il, un admirable argument pour la morale! Un païen, sans les lumières de la grâce et de la foi, est arrivé là conduit par la seule force de sa raison .
Mais si l'étude des anciens faite avec indépendance el éclairée par l'érudition et la critique est une élude féconde , il en est une bien plus féconde encore el bien plus nécessaire : c'est l'étude sans laquelle toutes les autres sont vaines, l'étude de la nature, la contemplation directe des œuvres de Dieu. Nous touchons ici au vice mortel de la philosophie des écoles. Elle se consume en vaines disputes; elle s'aiguise, se raffine el se confond en subtilités ; elle ignore la vie. il n'y a qu'un remède à ce mal , c'est de constituer les sciences expérimentales. Ici Roger Bacon trace des pages mémorables, qui, a quatre siècles d'intervalle, annoncent tour à tour le Novum Orgatium el le Discours de la Méthode. Voici d'abord quelques pensées détachées , qui tiendraient fort bien leur place parmi le3 meilleurs aphorismes de lord Vcrulam.
u J'appelle science expérimentale celle qui néglige les argumentations, car les plus forts arguments ne prouvent rien, tant que les conclusions ne sont pas vérifiées par l'expérience. »
1 Opus lertium, cap. H.
* lbid., cap. 73, manuscrit do Douai, fol. 8;.
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« La science expérimentale ne reçoit pas la vérité des mains de sciences supérieures; c'esl elle qui est la maltresse , cl les autres sciences sonl ses servantes. »
« Elle a le droit en effet de commander a toutes les sciences, puisqu'elle seule certifie et consacre leurs résultats. »
« La science expérimentale est donc la reine des sciences et le terme de toute spéculation »
Ce ne sont là que des aperçus rapides et comme des éclairs de génie. Voici des pensées plus suivies et d'un plus large développement : « Dans toute recherche, il faut emplovcr la meilleure méthode possible. Or celle méthode consiste à étudier dans leur ordre nécessaire les parties de la science, à placer au premier rang ce qui réellement doit se trouver au commencement, le plus facile avant le plus difficile, le général avant le particulier, le simple avant le composé ; il faut encore choisir pour l'étude les objets les plus utiles en raison de la brièveté de la vie ; il faut enfin exposer la science avec toute clarté et toute certitude, sans mélange de doute cl d'obscurité. Or tout cela est impossible sans l'expérience, car nous avons bien divers moyens de connaître, c'est-à-dire l'autorité, le raisonnement el l'expérience ; mais l'autorité n'a pas de valeur, si on n'en rend compte, non sapit nisi detur ejus ratio; elle ne fait rien comprendre, elle fait seulement croire; elle s'impose a l'esprit sans l'éclairer. Quant au raisonnement, on ne peut distinguer le sophisme de la démonstration qu'en
■ Opus (eriium, dans la manuscrit do Douai.
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vérifiant la conclusion par l'expérience cl par la pratique. » — l'ajîo vraiment admirable! (lotie liére indépendance, celle liainc de l'obscurité, ce besoin d'idées claires cl distinctes, cet amour de l'ordre cl de la simplicité, ne sonl-cc pas les irails dislinclifs du Discours de la Méthode et les propres expressions de Uescarlcs?
Itoger Bacon dislingue, comme fera plus tard le Notium Organum, deux sortes d'observations : l'une passive et vulgaire, et l'autre active et savante. A coHo-la seulement convient le nom d'expérience. « Il y a une expérience naturelle et imparfaite, dit-il, qui n'a pas conscience de sa puissance, qui ne se rend pas compte de ses procédés, qui esl à l'usage des artisans et non des savants. Au-dessus d'elle, au-dessus de loutes les sciences spéculatives et de tous les arts, il y a l'art de faire des expériences qui ne soient pas débiles cl incomplètes'. nMaisa quelle condition l'expérience aiteindrat-elle des résultats précis, elle qui opère toujours sur des phénomènes fugitifs el changeants? a condition d'appeler à son secours les instruments de précision, et le premier de tous, le calcul. « Les physiciens doivent savoir, dit Roger Bacon, que leur science est impuissante, s'ils n'y appliquent le pouvoir des mathématiques, sans lesquelles l'observation languit et n'est capable d'aucune certitude 5 . i> Bacon s'Était lui-même engagé si avant dans celle voie neuve el hardie, que dans un traité De muliiplicatione spedervm, qui lui
' Opus tertium, cap. 13.
' Opusmajus, édiliun cie Jcbb, p. 199.
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avait coûté, dit-il, dix ans de travail, i! avait essayé l'œuvre réservée à Descartes et à Newton, la réduction de toulcs les actions réciproques des corps a des lois mathématiques.
Armée de l'expérience et du calcul, la science pourra s'élever au-dessus des faits, car les faits en eux-mêmes ne sont pas l'objet de la science. Les faits peuvent avoir leur utilité, mais la science vise plus liant qne l'utile : elle aspire au vrai. Elle ne se contente pas de faits, elle veut saisir des lois, des causes, canones, universa/es regulœ. « Si Arislote prétend, au deuxième livro de la Métaphysique, que la connaissance des raisons et des causes surpasse l'expérience, il parle d'une expérience inférieure. Celle que j'ai en vue s'étend jusqu'à la cause, et la découvre à l'aide de l'observation. Alors seulement l'esprit est satisfait; toute incertitude a disparu, et le philosophe se Tepose dans l'intuition de la vérité '. »
Les lois de la nature découvertes, la spéculation a terminé son ouvrage; c'est à la pratique de commencer le sien. Ici , nous l'avouerons, l'ardente imagination de Roger Bacon l'emporte au delà du raisonnable et du possible. Gomme il ne connaît pas de limites fila science de l'homme, il n'en met pas à sou pouvoir. Aucune force dans la nature n'est si cachée que l'esprit de l'homme ne puisse l'atteindre, cl sa volonté la maîtriser. L'univers connu, c'est l'univers conquis. « On fabriquera des instruments pour naviguer sans le secours des rameurs et faire voguer les plus grands vaisseaux,
1 De Cakstibae, cap. 1 , manuscrit rte ta Moiarinc.
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avec un seul homme pour les conduire, plus vite que s'ils étaient pleins de matelots ; des voilures c[ui rouleront avec une vitesse inimaginable sans aucun attelage ; des instruments pour voler, au milieu desquels l'homme assis fera mouvoir quelque ressort qui mettra en branle des ailes artificielles ballant l'air comme celles des oiseaux; un petit instrument delà longueur de trois doigta et d'une hauteur égale pouvant servir a Élever ou abaisser sans fatigue des poids incroyables. On pourra, avec son aide, s'enlever avec ses amis du fond d'un cachol au plus haut des airs, et descendre à terre a son gré. Un autre instrument servira pour traîner tout objet résistant sur un terrain uni, et permettre a un seul hommed'eniralner mille personnes contre leur volonté; il y aura un appareil pour marcher au fond de la mer et des fleuves sans aucun danger, des instruments pour nager et rester sous l'eau, des ponts sur les rivières sans piles ni colonnes, enfin toutes sortes de mécaniques et d'appareils merveilleux '. n
Que le lecteur moderne se garde d'être trop sévère pour ces promesses brillantes où quelques chimères se mClent à plus d'une espérance prophétique. Ni Kepler, ni Descartes , ni Leibnitz lui-même ne se sont préservés d'un peu d'illusion, et peut-êlrc ost-il nécessaire, même aux hommes supérieurs, pour atteindre un but proportionné aux forces humaines, de viser plus haut et de prendre leur élan vers l'inaccessible cl l'infini.
■ Les traits de ce tableau sont lins riu traité : De iliralili et d'un fragment inédit du Traite de Jta( hmatiqves.
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Parmi les découvertes innombrables (je parie de découvertes proprement scientifiques) dont une critique peu sévère, depuis Wood jusqu'il M. Pierre Leroux, fait honneur à Ilogcr Bacon , quelles sont celles qui lui appartiennent d'une manière authentique? Question délicate et compliquée sur laquelle les nouveaux documents pourront fournir plus d'une information précieuse, mais que nous toucherons d'une main discrète, laissant aux juges spéciaux et compétents le soin do la discuter.
Le litre scientifique le plus certain de Roger Bacon, c'est la réforme du calendrier. Il est aujourd'hui incontestable que le moine franciscain a proposé à Clément IV celte réforme, sollicitée aussi par Copernic, et qui ne s'est accomplie que sous Grégoire XIII, en 1582.
«Les défauts du calendrier, dit Hoger Bacon, sont devenus intolérables au sage et font horreur a l'astronome. Depuis le temps de Jules César, et malgré les corrections qu'ont essayées le coneile de Nicée, Eusèbc, "Viclorinus, Cyrillus, Bède, les erreurs n'ont fait que s'aggraver; elles ont leur origine dans l'évaluation de l'année, que César estime Être de trois cent soixanlecinq jours et un quart, ce qui tous les quatre ans amène l'inlercalalion d'un jour entier; mais cette évaluation est exagérée, et l'astronomie nous donne le moyen de
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savoir que la longueur de l'année solaire est moindre d'un cenl-lrcntiéme de jour (environ onze minutes); do la vient qu'au boul de cou! ironie années 1 on a complé un jour de irop , et cette erreur se trouverait redressée si on retranchait un jour après celte période. »
« L'Église, continue Roger Baron, avait d'abord fixé l'équinoxe ilti printemps au 2b mars, et maintenant au 21 ; mais l'équinoxe n'arrive pas à celle dale. Cette année (Roger écrivait en 1207), l'équinoxe du prinlempsa eu lieu le 13 mars, et tous les i2ii ans environ il avancera d'un jour. L'Église se trompa d'ailleurs dés le principe; 140 ans après l'incarnation, Plolcmée trouvai! que l'équinoxe du printemps avail lieu le 22 mars; il j a de cela 1 127 ans. Aujourd'hui il a lieu le 13, c'est-a-diro neuf jours plus tôt, et en divisant 12(17 par !), on obtient 124, qui est le nombre d'années au bout duquel les équinoxes avancent d'un jour. L'Église prétend que le solstice d'hiver tombait le jour de la nativité do Jésus-Christ, le 23 décembre : c'est une erreur. La vérification de I'toloméc l'ayant fixé en l'an 140 au 22, il ne pouvait être, en l'an premier, qu'un peu plus d'un jour en retard, c'est-à-dire du 23 au 24. L'équinoxe du printemps ne pouvait être non plus, en l'an premier, le 2b mars, puisque l'tolémée l'a fixé, pour l'an 140, au 22 do ce mémo mois; encore moins peut-il être, comme on le compte aujourd'hui , Ic21, d'après l'usage de l'Église ; en réalité il vient le 13 à peu prés, puisqu'eu 124 ans il avance d'un jour. Donc
1 Bigoureuscmonl cent vingt-huit.
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d'abord les èquinoxes ne sont pas fixes, et puis ils n'arrivcnl pas aux jours indiqués par l'Église. »
Les erreurs qui concernent les lunaisons ne sont pas relevées par Roger Baron avec moins de sagacité el d'exactitude. « Le calendrier actuel, dil-il, indique mal les nouvelles Innés; en 76 ans, la nouvelle lune avance sur l'époque fixée par !e calendrier de li heures 40 minutes ' ; au !>out de 356 ans, l'erreur sera d'un jour entier. i> En ajoutant d'autres erreurs a celle-là, Roger Raeon arrive à ce résultat qu'après 4266 ans la lune sera pleine dans le ciel et nouvelle sur le calendrier, cl il conclut en adressant au pape cette énergique et éloquente adjuration : « Une réformées! nécessaire; toutes les personnes instruites dans le compuf el l'astronomie îe savent el se raillent de l'ignorance des prélals, qui maintiennent l'état actuel. Los philosophes inlidéics, arabes et hébreux, les Grecs qui habitent parmi les chrétiens, comme en Espagne, en Egypte, et dans les contrées de l'Orient, et ailleurs encore, ont horreur de la stupidité dont font preuve les chrétiens dans leur chronologie cl la célébration de leurs solennilés. Et cependant les chrétiens ont maintenant assez de connaissances astronomiques pour s'appuyer sur une base certaine. Que votre Révérence donne des ordres, el vous trouverez des hommes qui sauront remédier à ces défauts, à ceux dont j'ai parlé et ;'t d'autres encore (car il y en a treize en tout), sans compter leurs ramilicalions infinies. Si celte œuvre glorieuse s'accomplissait du lemps de voire
' Plus exactement : rie fl heures 8 minutes.
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Sainteté, on verrait s'achever nno des entreprises les plus grandes, les meilleures et les plus belles qui jamais aient été tentées dans l'Église de Dieu, o
lloger Bacon ne réduit pas ses vues astronomiques à la question particulière du calendrier. 11 attaque sur tous les poinls le système de Ptolémée, et ce qui est fort a son honneur, il l'attaque à l'endroit même qui dcvail attirer le regard sévère de Copernic el susciter le nouveau système du monde. Le Cosmos de Ptolémée, avec ses emboîtements infinis, avec ses excentriques et ses épicvcles, lui parait artificiel, compliqué, trop asservi au* apparences dos sens et infiniment éloigné de hi simplicité de la nature.
Si en astronomie îloger Bacon annonce Copernic, l'on peut dire qu'en optique il prépare Newton. A la vérité, les travaux des Arabes dans l'une et l'autre science, particulièrement ceux d'Alpelragius et d'Alhasen, lui ont beaucoup servi; mais il a le mérite, éminent pour l'époque, d'avoir décrit le mécanisme délicat et compliqué de l'oeil avec une rare précision et soupçonné l'action do la rétine. Ce n'est pas non plus un faible service d'avoir soutenu contre Aristote que la propagation de la lumière n'est pas instantanée ', et que la lumière des étoiles leur appartient en propre et ne
' M. do HumMd tarant iitlrihui 1 Thonnoiir de cette découverte ù Bacon do Vorulam [Comas, t. m, p. SU), je citerai le texte do Roger Bacon : i Tous Us auleurs.dil-il, y compris Aristolo, prétendent que la propagation do la lumière est inslanUméc ; la vérité est qu'elle s'pffeciuc dans un temps très-court, mais mesurable. » (Opus majus, p. 298 et 300.)
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leur vient pas du soleil, enfin d'avoir essayé de rendre compte de la scintillation slellaire et d'expliquer le phénomène si curieux, et encore si disenté, des éloiles filantes. A son avis, ces météores ne sont pas de véritables étoiles, mais des corps relativement assez petits, corpora parvœ qwntitatis, qui traversent noire atmosphère et s'enflamment par la rapidité même de leur mouvement.
En fait d'optique, on a attribue à Roger Ilacon l'invention des verres de lunetie, celle du microscope et du télescope. On voit en elîet dans le préambule de YOpiis tertium qu'en envoyant son ouvrage a Clément IV, iloger avait chargé Jean , son élève chéri , do remettre au saint-pére une lentille de cristal 1 ; mais cette indication est vague. Ce qui est hors de conleslation, c'est que îloger avait étudié de près le phénomène des ré frai ■lions, particulièrement celle qui concourt à produire l'arc-en-cicl , cl cherché !a loi de déviation des rayons lumineux passant fi travers l'atmosphère.
Sa part d'invention en chimie n'est pas aussi facile à démêler". A-t-il découvert le phosphore, le manganèse, le bismuth? a-t-il inventé la poudre a canon? La for-
' o Puer vero Matines porlavil orysUillum spliuinciim ;n! e*pcriondtim , et inslruxi num in rlomnn-'lt-.ilinna cl figurationo hujiis roi occulUc. » (Opiu tertium, cli. 31 du manuscrit de Douai. 1 — Comparez pages MO cl 111 dota grande édition do Londres, dirigée ]ar M. J.-S. Brewer, Londres, 1838.
> Voyez les intéressantes 1e!<;oiis de philosophie chimique données au Collège du France par M. Dumas.
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mole chiTuiqnc en est certainement dans ses écrits; mais peut-être l'arait-il empruntée aux Arabes, ainsi que beaucoup {Vautres recettes et observations. Les hommes du métier savent d'ailleurs qu'entre une observation de détail même heureuse, une formule chimique même exacte, un pressentiment même divinateur, entre tout cela et une véritable découverte scientifique il y a une différence infinie. Le fait es! qu'en cherchant peu philosophiquement l'introuvable pierre philosophalc, les alchimistes ont rencontré beaucoup de vérités qu'ils ne cherchaient pas. Roger Bacon est plus souvent un alchimiste et un astrologue qu'un véritable astronome et un
des métaux cl à l'influence îles conjonctions célestes sur les événements humains. Us Arabes lui ont assuré qu'Artéphius avait vécu mille vingt-cinq ans, et que
11 donne des électuaircs où entrent l'or potable, des herbes, des fleurs, du sperma ceti, de l'aloés, de la chair de serpent, clc.
Alchimiste cl astrologue, il ne lui manquait rien pour être un magnétiseur. Je trouve en effet dans Roger lîacon cette grande découverte du dix-huitième siècle, le magnétisme animal, de sorte que s'il a la gloire d'avoir fait pressentir ianlût Copernic, tantôt Pcscarlcs, tantôt Non ton, il n'a pas échappé au malheur de devancer Mesmer. « L'âme, dit-il, agit sur le corps, et son acte principal, c'est la parole. Or la parole, proférée avec une pensée profonde, une volonté droite, un grand désir et une forte conscience, conserve en elle-même
la puissance que l'Ame lut a communiquée et la porte à l'extérieur; c'est IMme qui agit par elle et sur les fortes physiques et sur les autres ames qui s'inclinent au gré tic l'opérateur. La nature obéit a la pensée, et les actes de l'homme ont une énergie irrésistible. Voilà en quoi consistent les caractères, les charmes cl les sortilèges; voilà aussi l'explication des miracles et des prophéties, qui ne sont que des faits naturels. Une nmc pure et sans péché peut par la commander aux éléments et changer l'ordre du monde ; c'est pourquoi les saints ont fait tant de prodiges '. »
Il faut pardonnera Ilogcr Bacon, quia devancédo trois siècles les grandes vues des temps modernes, de ressembler par plus d'un mauvais coté au* génies aventureux du seizième siècle. J'avoue qu'il a des traits de Cardan cl de Paracelsc; mais il est plus juste de le rapprocher de Kepler. Comme ce grand astronome, il associe les calculs précis el les vues de génie avec les caprices d'une imagination exallée. Comme lui encore, cl je retrouve celte faiblesse dans quelques contemporains, disciples un peu attardés de l'ingénieuse cl chimérique renaissance, il introduit les mathématiques dans les choses religieuses et morales, expliquant la tri ni té par la géométrie et voyant entre l'effusion de la grâce et colle des rayons lumineux les plus belles analogies. Ce qui rachète ces écarts, c'est une sincérité, une candeur, une naîvelé parfaites. La source où Ilogcr Bacon puise son ardeur, ce n'est pas le fol orgueil d'étonner le vut-
i Opas majus, p. Sol . Comp. Opus tertàtm, cap. S7.
gaire, on la convoitise des biens matériels; non, c'esi la noble ambition de comprendre ci de coordonner loules les parties de l'immense vérin!, el de rendre ta vérité elle-même sccourable cl liieiifaisanle au genre humain .
Promoteur de la vraie méthode, inventeur dans les sciences, llogcr Bacon est-il aussi un métaphysicien original ? (Test ce que nous laisserait croire volontiers M. Émile Charles, qui a le mérite d'avoir Étudié le premier sur l'ensemhle des manuscrits celle face du génie de lkcon signalée par M. Cousin, mais encore mal connue et quelque peu incertaine. Nous n'avons nulle peine a comprendre chez M. Charles quelque excès de complaisance et de faveur; mais nous lui demandons la permission de ne nous y associer que dans une certaine mesure. Roger liacon, je le reconnais, n'est pas un pur savant, et personne ne ressemble moins que lui a ce qu'on appelle aujourd'hui un homme spécial ; les grandes controverses métaphysiques de son temps l'ont occupé, cela est notable, cela est intéressant , cela complète la ligure du personnage. Il importe par conséquent à l'Iiisloire de la philosophie de rechercher ses opinions sur la matière el la forme, sur le principe de l'individuation , sur les espèces sensibles et
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Le docte interprète de Roger Raeon pose fort bien le problème métaphysique de la substance : il le pose dans les termes mêmes où le treizième siècle le posa, c'est-à-dire en partant de la distinction de ia matière el de la forme ; mais a peine M. Charles a-t-il indiqué un peu superficiellement cette distinction célèbre élablie par Aristote, qu'il se hate do déclarer qu'elle n'a pour lui qu'une valeur logique. A son avis, dans la réalité des choses, l'idée de la substance est une idée simple. Voila qui aurait mérité d'être éclairci et prouvé. Après avoir posé la question de la matière et de la forme, M. Charles pense que la solution qu'en a donnée liacon est certainement la plus originale du siècle ; puis, tout en maintenant ce grand éloge, il l'explique en disant que le principal mérite des idées de Racon sur la substance, c'est d'être le phis négatives possible; car, ajoute le savant auteur, la meilleure théorie de la matière el de la forme, c'est celle de Descaries, qui supprime le problème. Descartes a-t-il en effet supprimé le problème, et le plus grand philosophe du monde peut-il supprimer un problème qui a sa racine dans la nature des choses et dans la constitution de l'esprit humain? Ce n'est pas a
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