‹ Précurseurs et disciples de DescartesChapitre 25 sur 30 · MA LEUR AKC HE · texte numérisé non relu

MA LEUR AKC HE

se montra si courageux, si louchant et si aimable 1 ; mais surtout quel malheur de sentir menacées Je l'oubli tant de particularités instructives que le digne biographe avait recueillies dans le commerce de Malcbranche el parmi cette masse de leltrcs, d'extraits, de*piéces de toute sorte qu'il réunissait avec zèle, quand on le força de renoncer a son pieux travail !

On ne connaissait, il y a vingt ans, que trois ou quatre lellrcs de Malcbranche, cl on se le figurait volontiers retiré ou fond de sa cellule et aimant â y vivre oublié de tous. Il est certain aujourd'hui qu'en dépit de son goût pour la solitude, l'illustre oratorien était en commerce de lettres avec plus de quatre cents personnes. Et quels correspondants, je vous prie'; Il sullii de nommer Bossuet, LcibniU, le prince de Coudé. Qui croira que de pareilles lettres aient pu se perdre? Et d'un autre coté comment comprendre qu'un homme civilisé les ait entre les mains cl par je ne sais quel scrupule ou quelle rancune invétérée s'obstine à en priver le public? Je doute qu'il y ait un seul ami des lettres qui n'ait applaudi à celle véhémente réclamation que M. Cousin adressait en 1 843 au délenteur inconnu de tant de précieux documents : «Qu'il sache, s'écriait l'éloquent philosophe, qu'il ne lui est pas permis de retenir le précieux dépôt tombé entre ses mains, encore bien moins de l'altérer. Tout ce qui se rapporte a nn liomme de génie n'est pas la propriété d'un seul homme, mais le patrimoine do

1 Voyelles lettres interes.tan les découvertes et publiées à Caen par deu* savants hommes, MM. Charma el Mancel : Le Pire André, jésuite, documents inédits, etc., 2 vol. in-8', 18**.

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l'humanité. Malebranche aujourd'hui, élevé parle temps au-dessus des misères de l'esprit de parti, n'est plus l'ami de Port-Royal et le confrère de Quesne! ; ce n'est plus que le Platon du christianisme, l'ange de la philosophie moderne, un penseur suhlime, un écrivain d'un naturel exquis et d'une grâce incomparable. Retenir, altérer, détruire la correspondance d'un tel personnage, c'est dérober le public, et à quelque parti qu'on appartienne, c'esl soulever contre soi les honnêtes gens de (ousles partis '. i>

Ces paroles sont-elles parvenues jusqu'à la conscience du coupable et y onl-eiles éveillé quelque remords? Il ne parait pas ; mais, grâce a Dieu, voici un jeune savant qui vient adoucir nos regrets pur une découverte des plus heureuses. En compulsant les manuscrits de la bibliothèque de Troyes, M. l'abbé Blampignon y a trouvé des fragments considérables de la vie de Malebranche par le père André. Ce n'est pas tout ; l'habile explorateur a mis la main sur toute une correspondance de Malebranche conservée par le pére Atlry, dernier bibliothécaire de l'Oratoire, et, outre cela, sur un travail biographique, ouvrage du même oratorien, rédigé, a la veille de la révolution , a l'aide des mémoires du marquis d'Allemans, du conseiller Chauvin et du père Lelong, lous trois bien connus comme amis particuliers de Malebranche. Ce sont là des documents du plus grand prix. M. l'abbé Dlampignon, par son amour sincère de la philosophie, par sa curiosité intelligente et par toute

1 Introduction aux autres philosophiques du Pére André, 1843, pages 51,52.

MALERRANCRE.

sorle d'aptitudes remarquables , méritait le bonhour qu'il a eu de rencontrer ces trésors, et il s'en est montré le digne possesseur en se luttant d'en faire part an public. Il y a joint une fort intéressante et fort savante étude, où se fait sentir cet esprit do critique honnête et impartiale qui dislingue la jeune école des Carmes, digne héritière, il y a tout lieu de l'espérer, des traditions libérales de nos illustres corporations religieuses el savantes des deux derniers siècles.

Essayons à noire tour, l'œil fixé sur ce3 pièces inédiles et en menant ù profil les travaux excellents de M. l'abbé Blampignon , essayons de jeler un peu plus de lumière sur la personne dé Halcbranche, sur son caractère, son œuvre, ses rapports avec Bossuet, Arnaud, Condé el toutes ces grandes figures du dix-septième siècle, parmi lesquelles ta sienne se détache très-vivement , avec une originalité parfaite et un charme singulier.

Nicolas Malcbranche naquit a Paris le 6 août 1638, l'année qui suivit la publication du Discours de la Méthode, îl était de race parlementaire. Nous savons par Fontenelle que sa mère, Catherine de Lauzon, eut un frère vice-rot du Canada. Peu importe, dira-l-on, comme aussi il n'est pas fort nécessaire de savoir que les Malcbranche avaient la particule et qu'ils portaient

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de gueules à une patte de lion d'argent descendante du flanc sénestre. Mais peut-être esl-il un peu moins insignifiant. Rapprendre que Malebrancha avait du sang

mystique dans les veines, sa mire Était parente de madame Acarie, la pieuse informatrice de l'ordre du Carmel. Malebrancho, le dernier de dis enfants, naquit faible cl mal conformé. Il avait, disent ses biographes, qui évitent délicatement le mot propre, il avait l'épine dorsale un peu tortueuse et la poitrine 1res- en foncée. Son estomac était mauvais, et il soulTrit de ta pierre dans son enfance. Avec cela des marques d'un esprit merveilleux et d'une âme tendre et pieuse. Il est donc assez naturel que sa famille ail songé pour lui a l'étal ecclésiastique, auquel, dit le malicieux Fontenelle, In nature et la grâce l'appehiiimi ■'■■gaiement. Sur l'avis de son oncle, M. de Lauzon, Malehranclie entra comme novice à l'Oratoire le 21 janvier IGfjO, et quatre ans plus tard, le SO septembre 1G64, il fut ordonné prêtre par l'évéque de Pau. Au sortir du noviciat, le nourel oralorîen quitta le séminaire de - . 'I ■ pour habiter la maison professe de la rue Saint-Hunuré. On le mît entre les nains du père Le. ni nie. qui lui (il lire Eusc.be . Socrate, Sozoméne et Tbéodoret, pendant qu'un autre père, le célèbre Itirhard Simon, essayait de humer a l'hébreu et au syriaque, mais ce fut peine perdue. 11 confondait les mots, oubliait tes dates, brouillait les tyits. Évidemment on s'était trorajié sur sa vocation Déjà, au collège de ta Marche, son répétiteur de philosophie, depois recteur de l'Université, M. Kouillsud, piripatétieien hshilc. s'était efforcé vainement de lui

IHfl

H ALE Bit ANCHE.

inculquer la métaphysique de l'école. Tout ro qui Était tradition, te\tes, commrniuires, trouvait l'esprit de Mhlebranchc lernni. Il était réservé a

..... Certaine philosophie Subtile, engageante et hardie

de révéler â Malebranche son génie et sa vocation. Un jour qu'il passait dans la rue Saint-Jacques, un libraire lui présenta le Traité de f Homme de Descartes, qui venait de paraître. 11 se mit à feuilleter le livre, el fut frappé comme d'un trait de lumière. Il lut Descartes avec empressemenl, el Fontenelle ajoute : «Avec un tel transport, qu'il lui en prenait des battements de cœur qui l'obligeaient quelquefois d'interrompre sa lecture. » Sur quoi le spirituel historien remarque agréablement que l'invisible et inutile vérité n'est pas accoutumée a Irouver tant de sensibilité parmi les hommes et que les objets les plus ordinaires de leurs passions se tiendraient heureux d'y en irouver autant.

Dès ce moment la carrière de Malebranche fut tracée. On lui permit de renoncer au syriaque , el ses supérieurs ne trouvèrent pas mauvais qu'au lieu d'un orientaliste médiocre Malebranche donnai a l'Oratoire un métaphysicien de génie. Au surplus, il paraît que le père Bonrgoing, alors général de la Compagnie, était si peu entêté de l'érudition que, voulant désigner un sujet de peu d'espérance, il disait : Celui-la est un historien. Malebranche avail rencontré là le supérieur qu'il lui fallait, lui qui trouvait plus de vérité dans un seul prin-

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cipo de métaphysique ou de morale bien médité et bien approfondi que d;ms tous les livres historiques, lui qui avai) failli passer de l'estime au mépris pour Daguesseau en lui voyant un Thucydide entre les mains, lui enûn qui disait en riant à ses amis les historiens et les critiques que notre premier père ayant eu la science parfaite, à ce qu'assurent les théologiens, il ne voulait pas, quant a lui, savoir plus d'histoire qu'Adam. Spirituelle exagération d'un espri t né libre et métaphysicien ! bizarrerie, si l'on veut, mais préférable, ce me semble, à l'excès où tombent aujourd'hui ceux qui ne voient dans la science qu'une recherche sans terme, et qui ont bien l'air de ne demander aux philosophes des spéculations nouvelles que pour approvisionner les érudits de l'avenir.

S'il eût porté dans la science un tel esprit de défiance pyrrhonienne , il est douteux que Malcbranehe se fût voué ii la métaphysique, et pour son coup d'essai eût publié un chef-d'œuvre , la Recherche de la Vérité. Il ne donna d'abord qu'un petit volumein-12 (2 mai 1674), qui ne contenait que la partie la plus agréable de l'ouvrage et la moins systématique. Le succès fut immense : théologiens et philosophes, hommes d'école et gens de cour, tout le monde fut charmé. A l'Oratoire, ii Port- Royal, à la Sorbonnc, ce fut un cri universel d'admiration. Arnauld etBossuet se prononcèrent des premiers el donnérenl l'élan. Il faut entendre le père André :

« On y admira, dit-il, labeauté du dessein, l'ordre des matières, la clarté de lu méthode, la majesté du style, la naïveté

MALEBRANCHE

des traits, la pureté du langage, la finesse des railleries, la pénétrai ion de l'auteur, la profondeur de ses réflexions, In sublimité dt' ses priin:i[ics, lu justesse de ses conséquences, tin;' rlii.;i;frji'c n;Uiin;!Ii'. 1 1 [ L L l.iTil:- . niic rnidition bien placée, des écai-ts bien ménagés pour égayer la métaphysique, uoe intelligence rare des choses de Dieu, une connaissance de i'bomme sans exemple, le foud de la nature découvert, nos facultés a [i profond ie s, les choses les plus abstraites recouvertes de couleurs sensibles; raison, esprit, beaux sentiments, belles iuiiiL-cs, agrément parioul, cl ce qui est infiniment plus estimable que tout le reste, un certain goût de christianisme qui attendrit tous les cœurs pour celui qui les a formé» 1. s

Les traits do cet éloge enthousiaste, quoique un peu entassés, sont d'une touche juste et fine. On s'explique à merveille le succès éclatant de la Recherche, quand on en relit les premiers chapitres, si ingénieux, si piquanis, sur les sens et sur l'imagination. Ailleurs Malehranche moniera plus haut et s'élèvera dans ces régions du monde intelligible où les timides renonceront à le suivre ; ici il reste sur terre, il fait de la psychologie et de la morale, la psychologie la plus fine, la morale la plus •Hachante dans sa sévérité même, tempérée par la grâce at relevée de mille agréments.

Malehranche est fort sévère et même un peu dur pour l'imagination, et il maltraite fort les moralistes qui, en écrivant, veulent plaire à la folle du logis; mais il a beau se fâcher contre Monlaigne, Ëénequc, Tertullien ; il est un peu de leur famille, non point par le style, qui chez lui est toujours aussi naturel que brillant, mais par

' Manuscrit aV Troyes.

HALENRANCHE. H)

ce don charmant de représenter toutes choses, même tes plus abstraites, sous des formes vivantes, de faire voir l'invisible et toucher l'impalpable. Fonlencllc l'a dit bien finement : en dépit de ses attaques contre l'imagination, Malebranche en avait naturellement une fort noble et fort vive qui travaillait pour un ingrat, malgré lui-même, et gui ornait la raison en se cachant d'elle.

Les Conversations chrétiennes suivirent de près; puis les Petites Méditations, où madame de Sévigné trouvait bien de l'esprit, puis le Traité de la nature et de ta grâce, origine de tant d'illustres débals. Malebranche se trouva tout d'un coup très en vue et un des hommes les plus recherches. Ne parlons ni du roi Jacques II, ni de mjlord Quadringlon, vice-roi desIndes, ni de tant d'illustres visiteurs qu'on peut soupçonner de n'Être venus à l'Oratoire que pour qu'on sut qu'ils y étaient allés. Rappelons toutefois en passant la fameuse princesse Élisabcllt, l'amie cl la correspondante de Descaries, qui voulut l'être aussi de son plus brillant disciple; mais il faut insister un peu- plus sur le grand Condf. Ce prince, qui dans la campague de Hollande avait désiré s'entretenir avec Spinoza, lut la Recherche de la vérité, cl voulut en connaître l'auteur. Nous avons, grâce à M. l'abbé Blampignon, le récit infime de Malebranche :

« H. le Prince me manda il y a environ trois semaines ; je lus le trouver à Chantilly, où j'ai demeurf deuï on trois jours; il sou h aila de nie connaître, i cause de la Recherche de la vérité, qu'il lisait actuellement. Il a achevé de la lire, cl en

M A LEUR AN Cli E.

esl extrêmement content, et du Traité de la nature et de la grâce, qu'il trouve si beau, que jamais liire ne lui a donné plus de satisfaction. Il mïcril qu'il nie f>:r.i l'iionneur de m'en écrire encore plus particulièrement. M. le Prince esl un esprit vif, pénétrant, net, et que je crois tenue dans la vérité, lorsqu'il la connaît ; mais il veut voir clair. Il m'a fait mille honnêtetés; il aime la vérité, et je crois qu'il en est touché. Je vous écris ceci, parce que vous voulez savoir tout ce qui me regarde, ci que vous me le demandez sans cesse dans vos

Quel dommage que celle lettre soit si courte et que la modestie de Mal [.'branche ail abrégé le récit! Comme on voudrait avoir assisté a l'entretien ! Malebranclic y travailla-t-i! à la conversion de Coude, ainsi qu'on i'a dit? J'en doule fort, pour bien des raisons; mais toujours esl-il que Condé dit à ses botes de Chantilly : a Le père Malebranclic m'a plus parlé de Dieu en un jour que mon confesseur pendant le reslc do ma vie. »

Le prince resta en correspondance avec l'humble religieux de !a rue Saint-Honoré, et tout a l'heure nous verrons Coudé suivre les débals de Malebranclic avec Arnaud et en dire son mot avec la sûrelé de coup d'ceil d'un esprit supérieur et la réserve de bon goût d'un homme qui ne se pique de rien, cl de théologie moins que do tout le reste.

Parmi ces hommages, ces empressements, ces marques d'admiration, que fait Malchranche? Il se dérobe, il se cache, il s'enfonce dans sa solitude. On veut avoir son

1 Lettre du 18 août 1683, page 21 de la correspondance inédile publiée par l'abbé Ma m pi gnon.

M AI.KIÎR A NC H E.

porirail, il s'y refuse; i! faul, pour essayer de saisir ses iraits a la dérobée, user de subicrfuge. Il consent enfin, non sans peine, a poser devant Sanlurre, un lion élevé de Lebrun. Ce portrait est a Juilly. Il a Été gravé par Edelinck, et le muséo do Versailles on a une bonne copie. M. l'abbé Hlampignon nous apporte un renseignement do plus; c'est aussi un porirail ou plutôt un signalement minutieux qui aura son prix pour les personnes qui d'un grand bomme veulent tout savoir '.

« 11 avait la léto grosso, le visage long el étroit, ,-1 la parisienne, le iïonl fort découvert, le nei long, les jeux assez petits el un peu eiiftnici'-r, de coniriar bleue liranl sur le gris, fort vifs; c'était la partie do son visage qui marquait lo plus d'esprit. II avait la bouche grande el fort fondue, le menton un pou pointu, le ™l haut et loujr. La couleur de son visage

venu fort rouge ; il avait la vois grêle, les poumons faibles : c'est ce qui l'obligeait d'élever la voix dans la dispute, surtout lorsqu'il avait affaire a des personnes qui avaient de hons poumons. II avait la démarche grande, mais elle n'était pas majestueuse, à cause qu'il paraissait tout d'une venue, tant il était maigre ". n

Celle description ne répond-elle pas fort bien à l'idée qu'on se fail de ces idéalistes, de ces solitaires, ijutn'ont

> Je dirai a ces curieux que Malebranche, débile de corps et ■ivant besoin d'pM'iUiuls, fmï ami itîon r-s 'les nouveautés en tout genre, est un des pivmiri" qui aient fail usage du cafd. J'ajouterai tout b;is iju'il avait l'biibiludc île iiiàeher du tabac, ce qui n'avait pas peu eeailribué, dit II- |rfro Adry, à le rendreaussi sec qu'il était. (Manuscrit de l'Arsenal.)

1 Manuscrit iTAdry, part. H.

MALEBB.ANCH ?..

de corps qu'en projet, comme Saint-Martin le disait de lui-même, de ces contemplatifs chez qui la vie de l'ame gagne tout ce qui manque à la vie du corps? Ils ont peu de goùl pour le monde, pour la conversation, pour la controverse. Le bonheur de Malehranche, c'était, au retour de Chantilly, de rentrer dans sa cellule de la me Sainl-Honoré et d'y conslruire en paix ses chers systèmes, un peu à la façon de Spinoza, quiilant aussi Coudé ou Luxembourg pour retrouver sa chambrelte l'hozle honbomme Van der Spyck. Si tranquille que fùl la maison de Malcbranche, il la trouvait encore trop ouverte aux bruits du dehors. Il préférait le séjour de la campagne. Dès qu'il pouvait quitter Paris, il s'enfuyait aux champs, ù Raray, a Perscigne, dans les terres du marquis de Roucy, ou chez son disciple et ami le marquis d'AHemans. II aimait fort aussi Marines, maison de l'Oratoire, prés Potitoisc, et c'est la qu'il écrivit, sur la prière de son ami le duc de Chevrcusc, un livre austère et charmant, les Conversations chrétiennes. Les Méditations, commencées a Perscigne, abbaye cistercienne du diocèse du Mans, furent achevées à Raray, près de Seu- Iis. A Rarav aussi, il écrivit sa Momie et ses Entretiens sur la métaphysique. Nos documents ne parlent pas de .luilly, où l'on montre pourtant un marronnier planté, dit-on, de la propre main de Malcbranche.

Au surplus, qu'on ne s'y trompe pas : ce que Malehranche allait chercher hors de la ville, ce n'était pas la nature, c'était le silence. Dans un siècle où le sentiment de la vie champêtre a été rare, nul ne l'a eu moins que lui. Lisez ces livres écrits au milieu des champs, il n'y

MALEBR AîiCHE.

a pas le moindre écho des harmonies de la nature, pas le pins léger parfum du printemps. Voici pourtant un passage qui semble nous contredire :

. L'autre jour que j'étais couché à l'ombre, je m'avisai de remarquer la varie' lé des herbes et des petits animaux que je trouvai sous mes yeut. Je comptai, sans changer de place, plus de vingt sortes d'insectes dans un fort pelit espace et au moins autant de plantes. Je pris un de ces insectes..., je le considérai attentivement, et je ne crains point de vous dire de lui ce que Jésus-Christ assure des lis champêtres, que Salomon, dans toute sa gloire, n'avait point de si magnifiques ornements T . b

Ces lignes sont d'un tour exquis; mais, dans 1 émotion même du contemplateur de la nature, !a raison du physicien-géomètre se fait sentir. Malcbranchc compte les insectes, et ce qu'il y admire, c'est la variété de leurs espèces, le nombre de leurs parties. Spinoza aussi aimait fort a considérer les insectes. Pour ces cartésiens, qui avaient accepté avec ferveur l'idée du mécanisme, les animaux étaient de merveilleux automates dont ils ne pouvaient se lasser d'admirer les ressorts.!/ h été de Spinoza racontait a Colerus qu'un des divertissements favoris de son philosophe, c'était de jeter des mourhes sur une toile d'araignée et d'assister au combat. Jeu d'enfant, direz-vous, jeu cruel, qui passe même pour avoir été celui deDomition. — Prenez garde, ne vous pressez pas de comparer Spinoza a un monstre; c'était le plus doux des hommes, et il ne se montrait pas plus cruel

1 Entretiens sur la métaphysique, I, 2.

36S MALEBRANCHE

en s'amusant lies luîtes d'une mouche et d'une araignée que ne le fut Malebranche le jour que Fonlenelle le visita, cl qu'importuné par les mouvements do sa chienne qui coupaient la conversation et l 'empêchaient de suivre quelqne raisonnement, il donna à cette pauvre bflte, qui étaîl pleine, un grand coup de pied dans le ventre en disant : Ne sacez-rous pas bien que cela ne sent pas?

Ces méranislcs S outrance n'en étaient que plus attentifs an mystère de l'apparition subite de la vie. « Le révérend pùre de Malebranche, écrit un de ses amis, a présentement un fourneau où il mel couver des œufs, et... il en a déjà ouvert dans lesquels il a vu le cœur formé el ballant avec quelques artères 1 . »

Pour s'aider dans ces observations délicates, Malebranche savait au besoin se construire des inslruinenls de précision. Connue Spinnia, il était forl adroit de ses mains et se plaisait à polir des verres d'optique. Nous apprenons aussi par les nouveaux documents qu'il élail botaniste et s'était fait un volumineux herbier. C'est le momenl de rappeler que Malebrancbe était un géome- Ire éminenl, un membre de l'Académie des sciences. Il initia aux mathématiques le marquis de l'Hôpital, si connu par son Analyse de infiniments peCils. C'est Malebranche qui voulut éditer ce bel ouvrage et qui en traça les ligures de sa main.

Nos documents nous le représentent entouré de géomètres el de physiciens. «Je vous aurais souhaité, écri-

1 aTonufcrtf du pfreAdn/, part. II.

MA LKUI1 ANCHE. 3C B

rail le -pire Lelong au père Rejneau, auleur de ['Analyse démontrée, je vous aurais souhaité dans la chambre du perc Malebranche ; il était avec le marquis de l'Hôpital, M. Yarïgnon et M. Fatio de Duillier, qui est aussi un savant mathématicien'. » A cûlé Je ces personnages, placez en idée le géomètre Saurin, le grand ingénieur llenau d'Flizagaray, l'un des Bernoutlli, Tsohirnaus, le chevalier de Loiivillo, Mairan, Leihnitz, Carre, Preslet.

Les uns sont des gens du monde, comme Louville ou ce marquis d'Allemans dont Saint-Simon nous parle comme d'un homme plein de lumières et partisan passionné de Malebranche '' \ les autres, des jeunes gens à qui Malcbranche ouvre la carrière, comme Dortous de Mairan, futur successeur de l'onlenelle a l'Académie des sciences. D'autres, étrangers à la France, comme Leibniu, vîennenl a Paris s'initier aux grandes découvertes de la philosophie.

.l'ai nenuué IVestet et Carré. Leur histoire est eu-

1 Mauuicrit du pdre Adrv.liart. II.

* Suint Simon dit dana ses Mémoires [Edj Chéruel, in-ia, totnc xi, !>a;ic i-SS', qu'ji avait cumin M. il'.Vlk'mans a chez le célèbre pire Malcbranclic (le l'Oralmn;. dont lu M'inico et les ouvrages ont fait tant de bruit, et la modestie, la rare si m [il ici té, la ptfui i-ulide ont tant Lklifié, et dont la mort, dans un ago avunce", a clé si saillie, la même! année ilv lu mort du roi. D'autres circonstance* l'avaient rail mimai tri.' à niuii piire cl à ma more. Il avait bien voulu .[iielinirf.iis mêler do nies éludes; onlin, il m'avait pris ni amitié, et moi lui, i|iii a dmc autant que sa vie. Le ({oui des unîmes si-iftii'cs l'aiait fait ami intime de JIM. d'Allemans pins et fils, et c'était die; lui uuo j'étais devenu le leur. u

rieuse et bien honorable pour noire oratoricn. Prcslel avait commencé par l'humble état de domestique. Il élail au service de Malebranche, qui fut frappé de son intelligence, et lui trouvant l'esprit de géométrie, lui apprit les mathématiques et le lit recevoir parmi les novices à l'Oratoire. Le père Preste! devint un géomètre distingué.

Carré n'était point parti tout à fait de fi bas. Fils d'un paysan, voué par ses parents a la carrière ecclésiastique, pour laquelle il n'avait pas rie vocation, il entra comme secrétaire auprès de Malebranche. L'excellent pére s'aperçut qu'il avait de l'esprit et se mit à l'instruire. Carré quitta l'Oratoire, vécut en donnant des leçons, et lit si bien qu'il devint aussi un mathématicien célèbre, et, comme son bienfaiteur, fut de l'Académie. On aime il voir l'auteur des Entretiens mvUiphifxùjues descendre rie ses hautes spéculations pour se mettre à la portée d'un domestique et lui donner, avec la science, l'indépendance et le lionlieur. Dans cet idéaliste qui semble quelquefois planer >ui li s ni utiles comme un esprii pur, on est heureux de sentir battre un cœur d'homme. Et en effet Malebranche était bon. Mémo dans ses traités, où je conviens que la religion est plus souvent une idée

quelque sécheresse géométrique, il lui échappe des traits qui trahissent la tendresse d'un vrai chrétien.

« Il ne faut pas seulement , dil-i! quelque part, donner des marques d'estime aux pauvres et au\ derniers des hommes, mais encore aux pécheurs et à ceux qui commettent les plus grands crimes, car le plus grand

MALEBRANCHE. 371

des pécheurs peul devenir, par le secours du ciel, pur et saint comme les anges ' . »

Dans un aulre ouvrage, où il se donne pour interlocuteur le Verbe divin lui-même, il lui fait dire à un homme charitable applique 1 aux besoins spirituels du prochain :

« Quelle consolation ! une Ame te doit son honheur éternel! Penses-tu qu'elle te puisse oublier, ou que moi je le puisse, qui tiens de ion travail une parlic de mon héritage, un membre de mon corps, un ornement de mon temple 1 . »

Quand on recueille de tels élans de eœur, on apprend sans surprise par les nouveaux documents que Malebranche élail d'une piété pralique des plus ferventes. A.u siècle où nous vivons, siècle d'indifférence ei de scepticisme, on juge quelquefois trés-mal certains libres esprilsdes temps passés. Avoir les pensées hardies de ces personnages lointains, on se figurerait volontiers qu'ils n'étaient préires ou moines que d'extérieur. Rien de plus faux en ce qui touche Malebranehc. On savait déjà qu'il avait été toute sa vie un prélre attaché à ses devoirs. Nos documents nouveaux nous apprennent que dans l'intérieur de la maison, dans la pratique des obligations quotidiennes, il était un sujet d'édification 3 . Chaque jour il lisait a genoux quelques pages des saintes Écritures; il assista toute si vie régulièrement aux offices de l'Oratoire, constamment debout, mémo lorsque

1 Traité de morale, lomo u, pa-jO 100.

' Méditation* chrétiennes, xviu, 23.

' Archives impériales, lomo m, p> OG!), manuscrit n°'li3li.

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