‹ Précurseurs et disciples de DescartesChapitre 26 sur 30 · HALEBRAKCIIE · texte numérisé non relu

HALEBRAKCIIE

ses jambes chancelaient el quo ses forces étaient épuisées. Longtemps il fui chargé do l'emploi de maître des cérémonies, cl il accomplissait ces humbles el assujettissantes fonctions avec un zélé infatigable. A l'exemple de Bossue!, il allait assez souvent faire des retraites à la Trappe à coté do Ranci, leur ami commun.

Mais de toutes les vertus convenables a un religieux, aucune ne coûta moins a Malehranche que le désintéressement. La maison de l'Oratoire n'imposait pas le vœu de pauvreté ; on pouvait y posséder, y hériter. Malehranclie était propriétaire d'une maison rue Saint-Honoré : il la donna à !'H6tcl-Dicu en 1 673. Plus lard, en 1703, il renonça a la succession d'un de ses frères, conseiller au parlement, mort sans cnfanls, et qui lui avait légué tous ses biens. Il faut voir avec quelle simplicité Malehranche fait ce sacrifice, qui ne lui demanda pas plus d'efforts qu'il n'en avait eoûléa Spinoza pour renoncer a l'héritage paternel et à la pension de Jean de Wilt; car je ne dois pas cesser de rapprocher ces deux Trères jumeau* de la famille cartésienne, puisqu'ils ne cessent pas de se ressembler. Voici une lettre iuédile de Malehranche à son ami l'aimé IJarrand :

■ A l'égard de* aff:iirps que me laisse la monde moa frère, je ne sois point île îiicillriir ri-pi'dinit [unir iiiVii délivrer que

chemin qui me reste à faire '. n

Malehranche vécut encore douze ans après celle

' Lettre du 33 février 1703, dans l'écrit de M. Blamnignon, page 23 de la corrcs]>otidaiiro inédite.

MALEBRANCHE

lettre. Sa mon est de 1715, l'année même qui enleva Louis XIV. Nos documents nous fournissent ici quelques détails qui sont autant de traits de caractère :

n Le sentiment de ses vives douleurs, dit le pire André, au tien d'eiciler ses plaintes, ne faisait le plus souvent que lui rappeler les idiîes qui lui ttaiiïiil fniui libres du la structure du corps humain. Tantôt il en comptait tous les ressorts, il en expliquait l'ordre, il en marquait l'usage on montrant la sagesse infinie do Celui qui les avait si bien ordonnés ; lanlûl il cherchait la cause de son mal par des raisonnements physiques dont il n'interrompait le cours que pour y Taire entrer quelque chose du Créateur.

<t Ce fol le samedi 17 juin 171 ij que Malebrauclu 1 rosseiïlil

chez un ami de sa famille, le président de Metz, qui avait un ehtfteau à la porte mémo de Paris, dans les environs de Villeneuve-SainWîe orges. On se hAla de le transporter à l'Oratoire do la rue Sainl-Honore ; il voulut qu'on le mit & l'infirmerie commune, parce qu'il y avait un autel... <•

Il mourut dans la nuit du 13 octobre.

Nous avons évité de rien dire des polémiques de Malebranche. C'est afin d'en parler plus a notre aise, car là est le seul événement qui ait agité sa vie, là aussi se montre à découvert tout un côté de son caractère. Il est assez étrange que ce méditatif, qui haïssait la discussion, ait passé la moitié de sa vie à discuter. Sa passion

MALEBRANCHE

vraie el son vrai génie, c'était la méditation libre el solitaire, et il est certain qu'il c'avait ni le goût, ni le talent de la controverse. Une preuve entre mille autres, c'est que toutes les fois qu'on lui proposait des objections de vive voix, sa règle était de dire qu'on ne peu! philosopher que par écrit. C'est fort bien ; niais que Leibniti ou Mairaii 1 lui envoient par écrit des difficultés pressantes, i! s'escuse en disant qu'on ne peut philosopher par lettres. Malgré ce dégoût sincère pour la discussion , le fait est que Halebranche a eu a soutenir vingt querelles : une d'abord avec le chanoine Foitchcr, se disant philosophe académicien, sur la certitude; une avec Boasuet sur la grâce, une autre avec FéneJon sur le gouvernement de la Providence, une autre avec le pere Boursier sur la conciliation de la toute-puissance divine avec la liberté humaine, une avec le père Lam) sur l'amour de Dieu. Notez que je n'ai pas parlé de la plus grande querelle de Malebranche, celle avec Arnauld. Est-ce tout ? Non ; il y a encore une autre polémique avec Régis sur la grandeur apparente de la lune. Celte fois Malebranche eut satisfaction. Une imposante réunion de memlircsdc l'Académie des sciences * se déclara pour lui, et le débat eut un dénoûmeiit. On

• Voyez deux torresiiondances curieuses de Malebranche, l'une avec Dortous de Mairun, publiée par M. Feuillet do Conches, l'autre avec Loibnilz, que nous devons à M. Cousin. Dans ses Causeries d'un curirux, M. Feuillet nous promet rte. nouvelles lettres de Malebranche.

' Elle jetait ainsi coro]iosee : Varignon, Sauveur, l'abbé de Cslelan et le marquis de l'Hôpital.

MALEBRANCHE

peut donc s'entendre, î) ce qu'il parait, sur la grandeur d'une planète. Pourquoi, hélas! cela est-il plu* difficile sur la certitude, la grâce et l'amour de Dieu?

Au simple exposé de lant de polémiques, quelqu'un soupçonnera peut-cire que le père Malebranche n'avait pas une médiocre complaisance pour ses idées, et que ce philosophe, indifférent aux biens de ce monde et qui renonçait avec tant d'aisance a la succession do son frère, ne renonçait pas si aisément à ses systèmes. J'en tombe d'accord. Irait-on même jusqu'à accuser le père Malebranche d'entêtement, je n'oserais pas y contredire. Le grand crime, après tout ! Il faut bien que le moi se loge quelque pari. Un philosophe ne tient pas à la fortune, au bien-être, aux dignités. Il pourra même, à la rigueur, faire bon marché de la gloire; mais ne lui demande* pas de sacrifier ses idées. Ce serait lui demander de sacrifier son âme, sa vie, son toul. Malebranche donc, comme son maître Descartes, abondait dans son sens un peu plus que de raison. Il y a plus, Jïalebranche sentait son génie. Sans aucune vaniW, il n'était pas sans orgueil. Quand il disculailavec Lamy, Foucher, Boursier, Régis, il laissait volontiers pcrccr'le sentiment de sa supériorité. Ce n'était que se montrer sincère. Avec Arnauld et liossuel il baissait le ton par bienséance et bon goût; maisaufondil entendait traiter d'égal à égal, et c'était son droit. On lui reproche, a la (in de sa longue lutte avec Arnauld, de s'être un peu aigri'. Je ne dis pas

' Je trouve en eiïet dans Malebranche un peu plus d'irritation et d'amertume que je ne voudrais, quand, à la mort d' Arnauld, il écrit (du H octobre 1094) : «On dit que M. Arnauld, avant de

m a i . l' i! u a m : il k.

non ; maisArnauld n'était pas en resle, et aptes tout les Ibéologiens ne sonl pas des anges.

Nous ne parlerons que des deux principales polémiques, celle avec Hossuet cl celle avec Amauld, les seules qui reçoivent quelque jour nouveau des récents documents, les seules aussi qui aient de la grandeur el donl on puisse tirer quelque enseignement à l'usage de notre

Bossuet, qui avait applaudi a la Recherche de la Vérité, n'accueillit pas si bien le Traité de la Nature et de la Grâce. Sur le pur pl. itosopftifjiie il élail assez coulant ; mais celte fois il s'agissait de la grâce, et en matière tbéologique liossuct ne biaisait pas. Écrivit-il sur son exemplaire du Traité les trois mots tant cités : Pulclira, nova, falsa? Je n'affirme rien, quoique ces concises et expressives puroles soient dignes de lui ; ce qui est certain, c'est qu'il entra en défiance. Son langage extérieur fut modéré ; mais entre Ibéologiens il se montra sévère jusqu'à la dureté, témoin sa lettre bien connue a l'évfique de Gaslorie, M. de Neercastel. Toutefois, avant de se prononcer publiquement, Bossuet

mourir, a fait encore une lettre contre moi, où au lieu Je répondra à mes dernières, il renouvelle se= accusations i-liimûriquos, que je mets de l'ignorance en Jésus-Christ ; vous savez que je dis posilKniient le coalrairi'. (VihtkI j'iuii'ni vu la lettre, j'y répondrai. 11 est mort le 18 août du rhume. On a failquolques vers à sa louange, que je n'ai pas vus; mais je sais qu'on le représente en héros, toujours iriimirihml l!c >r; ni L\ ersaircs, ctgue je suis joint avec Saint-Sorlin pour servir à l'histoire do son triomphe. Cela est divertissant ' « ;i'a<ie 10 de la correspondance inédile publiée par l'af ' "

MALEBRANCIIE. 377

exprima le désir de s'entretenir avec le père Malebranche afin de le ramener par une discussion amicale. Le père s'y refusa d'abord. Il fallut les instances réitérées du duc de Ghevreuse pour le décider a voir Bossue). Nous devons a M. l'abbé Blampignon, qui l'a Irouvé dans le manuscrit de Troyes, le détail de cette première enlrevuc racontéo par le père André :

« M. do Meoui commença par faire entendre au père Malebranche que, pour èlre catholique sur la grilce, il devait embrasser la doctrine de saint Thomas, et que c'était pour l'v amener qu'il voulait avoir avec lui une conférence sur le système qu'il avait donné sur celle matière. Le père Malcbranchc était trop avisé pour accepter lu proposition de M. do Mcaui; il savait que le prélat était trop vir dans la dispute, et il craignait, en l'imitant, de manquer de respect; il parlait avec autorité, et on no pouvait lui répondre sur le même ton. D'ailleurs son crédit à la cour et dans l'Église de France donnait lieu de craindre que, s'il prenait mal les choses, il ne décriai le système aux dépens de l'auteur.

« Le père Malcbranche se contenta de lui Sire en général que tous les thomistes ue sont pas disciplcs.de saint Thomas, que la matière de la prédestination et de la grâce était trop difllcileà débrouiller dans une conversation; en un mot, qu'il ne dirait rien que par écrit et après y avoir bien pensé.— C'està-dire, répliqua M. de Moaut, que vous voulez que j'écrive contre vous; il sera aisé de vous satisfaire. — Vous me ferei beaucoup d'honneur, lui répondit le père Malebrancbe. Après quoi l'on se sépara. 1

Bossuct se disposait probablement a répondre a ce défi voilé do politesse, quand le marquis d'Allcmans lui arrêta la main. Bossuet se borna à obtenir l'ordre de

SI A L Kit RANCH Y..

faire saisir le Traité de la Nature et de la Grâce. 11 exprima de nouveau le désir de conférer avec Malebranche; celui-ci refusa obstinément et sèchement. Le manuscrit de Troyes nous donne un estrail de la lettre de Malebranche a Bossue! :

« Monseigneur, je ne puis me résoudre à entrer en conférence avec vous sur le sujet que vous savez. J'appréhende au de manquer au respect que je vous dois, ou de ne pas soutenir avec assez de fermeté des sentiments qui me paraissent, et fi plusieurs autres, Irès-vé ri labiés cl tres-cdiflanli... »

Bossuet ne se contint plus : il éclata publiquement dans l'oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse. « Que je méprise ces philosophes, s'écria-t-il, qui, mesurant les desseins de Dieu a leurs pensées, ne le font auteur qned'un>cerlain ordre général d'où le reste se développe comme if peut ; comme s'il avait, à notre manière, des vues générales el confuses, et comme si la souveraine intelligence pouvait no pas comprendre dans ses desseins les chosesiparliculiéres qui seules subsistent véritablement! »

Cetle véhémente et allicre apostrophe tombait d'aplomb sur le système de Malebroncho, et au surplus, en cas qu'il n'eût pas compris, Bossuel pril soin de lui faire adresser l'oraison funèbre à la campagne. En vain le marquis d'Allemans essaya 'dans une lettre intéressante que nous donne M. l'abbé Blampignon') d'amortir le coup el de panser la blessure : elle fut cruelle. Male-

' Voir son Euai, pages 82 et suiv.

Page 1