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se saisir, à se maîtriser, ù se com prendre. Le pru-tés de ce mouvement, c'est l'Iiistoire de l'homme, ce héros de l'épopée éternelle que compose l'intelligence céleste, et dont le terme, c'est d'arriver a la plénitude de la pensée et de la liberté.
Telle est dans ses traits essentiels la conception de Schclling, et il suflit de celle esquisse pour montrer que des trois idées dont Hegel revendique la découverte, l'idée de l'identité de la pensée et de l'être, et l'idée du processus éternel et nécessaire de l'absolu, il en est deux au moins qui appartiennent û Schelling 'lui appartiennent-elles tout à fait? c'est ce que nous verrons tout à l'heure). Reste la troisième idée, l'idée de l'idcntiié des contradictoires.
Cette fois il semble que les droits de Hegel a l'originalité soient incontestables. Soutenir que l'être et le néant sont identiques, que le principe fondamental de U logique en vertu duquel les contradictoires s'excluent a fait son temps, et qu'il doit céder sa place à une logique transcendante qui réduit tout à l'identité, voilà qui est à coup sùr assez, nouveau; mais tout esprit exercé devinera qu'il y a ici quelque secret, car si Hegel s'éiaii borné a dire qu'en toutes ciioscs le oui est identique au non, on ne pourrait te défendre contre ceux qui l'ont flétri du nom de sophiste, et dans ce cas même il n'aurait pas le triste mérite d'être original, puisqu'il ne ferait que recommencer Gorgias. Toutefois ce genre de réfutation est trop aisé pour être sérieux , et au lieu de lancer l'anathème contre Hegel , il vaut mieux essayer de le comprendre.
Hegel a ét des coutradic
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frappé, comme lout esprit philosophe,
i pensée humaine. Ce n'est pas lui, ni son maître Kanl qui oui inventé les antinomies; maïs ils les ont fait ressortir avec une admirable profondeur. Qui ne sait combien l'idée d'un monde éternel confond l'imagination? et d'un aulrc côté, quoi de plus diflicile à faire accepter à la raison pure que l'idée d'un commencement absolu des choses? Pareillement, si vous donnez des limites a l'univers, Descartes vous dira que vous enfermez l'œuvre de Dieu dans une boule ; mais si vous vous hasardez, sur la foi de Pascal, a concevoir l'univers comme une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part, on vous accusera de lémérilé et de contradiction. Que dirai-je de l'antinomie de l'esprit et de la matière? Dieu esl-il esprit? comment alors a-t-il fail la matière? Est-il matière? comment a-i-il fait l'espril ? El l'antinomie de la Providence et du lilire arbitre? Si Dieu agit sur le monde, comment ne fait-il pas tout? et si l'homme fait quelque chose, la Providence n'est donc pas toute-puissante?
veux pas l'épuiser; mais j'en citerai une qui peut-être les renferme toutes : c'esl l'opposition du fini et de l'infini. S'il y a un Dieu, ce Dieu est l'être infini, illimité, parfait; il est toute pensée et toute activité. Comment alors y a-l-i! de la place pour aulrc chose? L'infini, par sa perfection même, ne peut sortir de soi. Or, s'il ne peut sortir do soi, la création est impossible et le fini n'csl qu'une illusion. D'un aulrc cote, si vous posez le monde comme fini, il est clair qu'il ne se suffît pas à
Digilized B/Cl
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lui-même. Le fini suppose donc l'infini ; mais en même temps il l'exclut, car étant hors de lui , il le limite, et en le limitant il le détruit.
Qui ne connaît pas ces oppositions est peu philosophe; qui s'imagine en avoir la clef n'est pas modeste ; qui se persuade qu'a défaut de la philosophie, les dogmes de te! ou tel culte les font disparaître est sujet à illusion. Au surplus, je ne reproche pas à Hegel d'avoir essaye de résoudre les antinomies de la raison , c'était son droit de grand métaphysicien , je dis seulement qu'il ne les a pas résolues, et que dans son erreur même il a été beaucoup moins original qu'il ne l'a cm.
Rendons-lui cette justice qu'il n'a pas cherché à atténuer, à adoucir ou à tourner la difficulté. Loin de là, je dirais plutôt qu'il l'a grossie; c'est en l'abordant de front et en la poussant à hout qu'il a cru en triompher. La contradiction, s'cst-il dit, est partout; elle est dans la pensée comme dans les êtres. Mais quoi! c'est peutêtre là un trait de lumière. Qui sait si la contradiction n'est pas dans !a nature même des choses? Or, supposé qu'il en fut ainsi , on comprendrait fort !>icn que la contradiction se rencontr.1t nécessairement dans la pensée humaine, et alors, au lieu de s'effrayer de telle on telle contradiction particulière, il faudrait chercher partout les contradictions, les recueillir, les rapprocher, les coordonner pour les ramener à une loi générale, cl de la sorte pourquoi n'arriverait-on pas à trouver la loi suprême des choses cl la méthode qui doit présidera l'organisation de la science absolue cl définitive ?
Les philosophes , depuis Platon, se sont consumés en
vains efforts pour passer du réel à l'idéal, du fini à l'infini. Ce passage ne pouvait être trouve' sous le règne do l'ancienne logique, car cuire l'idéal et le réel il y a coniradiction. De même tous les grands physiciens ont cherché le passage du la pensée à l'être, du sujet à l'objet , cl ils n'ont pu le trouver. C'est encore parce qu'ils se sont laissé effrayer par la runlradiciion des deux termes. Au lien de s'arrêter court ou de chercher quelque chemin détourné pour éviter l'obstacle, il fallait résolument passer par-dessus. Oui, la matière et l'esprit, le sujet et l'i.hjet, le fini et l'infini , sonl contradictoires, cela est vrai; mais en mime temps ils sont identiques. Tout être est a la fois matériel et spirituel. Uni et infini, immuable et en mouvement , mortel et divin. La vie n'est que la lutte et l'harmonie des contradictions. La matière se Iransforme progressivement en esprit ; l'infini par sa nature sort de lui-même : il se brise, il se contredit, il devient fini. L'éternité devient temps , l'immensité devient étendue, l'être abstrait se fait concret, le positif absolu se nie en se déterminant, et cette contradiction primitive, loin d'empêcher la création, en est le moteur véritable. C'est pour sortir de la contradiction qui est dans son fond que l'être entre en mouvement pour concilier les éléments rebelles de sou essence. Contradiction et identité, thèse, antithèse et synthèse, voilà la lot de la création , voilà le rhvihme éternel et universel de l'idée.
Telle est la grande découverte de Hegel , celle qui ravit ses disciples d'étonnement et d'enthousiasme. Luimême, ce hardi et puissant esprit, s'en est tellement
LE1JBN1TZ. W| enivré qu'il a entrepris l'immense labeur d'appliquer son idée au système entier dos e\islenees. Et il ne s'est pas décourage un instant, durant vingt années, jusqu'au jour où il est mort à la tâche. Il part d'une première contradiction, celle du néant et de l'être, réconcilie ces deux, idées dans celle du devenir, et puis, allant de l'abstrait au concret, passant de la logique pure a la physique, a l'asironomie, à la physiologie, puis du monde corporel a l'homme, parcourant la religion, l'an, la politique, la philosophie, Hegel explique toulel'histoirc de la nature et toute celle de l'humanilé par un système do contradictions qui se rallachcnt toutes à celle de l'être etdunéanl, première conlradiclion, mère de toules les autres. El c'est ainsi qu'il croit avoir pacifié l'esprit humain, réconcilié tous les systèmes, expliqué toutes les religions, fondé enfin la science absolue et dit le dernier mot de la philosophie.
Aucun esprit un peu exercé et un pou calme ne contestera la grandeur de l'effort et ce qu'il a fallu , pour suivre jusqu'au bout un pareil dessein, de force dans l'esprit, d'étendue dans les connaissances, décourage dans le caractère et de foi généreuse au fond du cœur ; mais la question est de savoir ce que vaut l'idée première. Jem'adresscauxhêgéliensctjc leur dis : Prenezvous le principe de l'identité des contradictoires dans son sens rigoureux? On vous dira tout net qu'il est absurde. Le mot est dur; mais je m'en rapporte ici a mes adversaires, par exemples M. Véra, un des dévots de Hegel. Je lis dans sa savante introduction que si par principe de conlradiclion on entend que la même
i.iiiiixm.
chose ne peut pas être el n'être pas dans le même temps et sous le moine point de vue, alors ce principe esl incontestable'. Voila un aveu dont je prends acte; il honore le bon sens de M. Vira. Mais, quoi! lui dirai-je. y a-t-il donc deux manières d'entendre lo principe de contradiction? Quand Plalon, qui l'a formulé le premier, l'opposait avec tant de force et une ironie si perçante aux Thrasymaquc el ans Polus, l'entendait-il autrement? el Aristote, qui en a fait l'axiome fondamental de sa logique, ne le prenait-il pas dans îa même sens? Que venez-vous donc nous parler de deux logiques, la logique de l'entendemenl, fondée sur le principe de contradiction et bonne apparemment pour les esprits vulgaires, et la logique de la raison, logique nouvelle, logique transcendante, à l'usage des penseurs de l'école allemande? Malheur aux inventeurs de logiques nouvelles! Il n'y a pas deux logiques, car il n'y a qu'un esprit humain.
Mais si vous reculez sagement devant la négation du principe de contradiction, que devient votre principe fastueux de l'identité des contradictoires? 11 se réduit à dire que les contradictions sur lesquelles le scepticisme s'est appuyé de tout temps ne sont qu'apparentes, que ce sont de simples oppositions qui peuvent Cire conciliées. Si vous ne dites que cela, je dis comme vous; seulement je vous attends à l'œuvre. Et quand vous m'aunoncez que vous avez trouvé une méthode infaillible pour résoudre toutes les oppositions, je vous écoute non sans quelque détianre. mais du reste avec infini-
1 Logique Urgrl, tome i. page {! et suiv.
LEIBN1TZ. (,'i3 meut de curiosilé. Quel est donc ce mojen infaillible et universel de conciliation ? Si je vous entends bien , il consiste à substituer à l'idée d'un Dieu créateur, tirant l'univers du néant, l'idée d'un devenir éternel et nécessaire, où l'être et le néant conlracient un mariage éternellement fécond, en d'autres termes, à remplacer l'idée d'un Dieu distinct de l'homme el objet de son adorai ion par l'idée d'un Dieu qui n'est d'abord que l'être indéterminé, mais qui, se déterminant par une loi nécessaire de son essence, devient successivement toutes choses, el parvient enlin dans l'homme a la pleine conscience de lui-même. Ceci est très-clair, j'en conviens ; par malheur, ceci n'est pas original. Vous avez pris celle idée dans Scbelling et dans Fichlc.
— Oui, répondrez- vous, j'ai eu commun avec Schciling l'idée du développement progressif de l'absolu ; mats ç'a été chez lui une simple inluition : il n'a pas su tirer parti de son idée, l'organiser en système, trouver une méthode pour déduire le néant de l'être et le lini de l'infini. Moi, Hegel, j'ai trouve cette méthode. — Soit; mais encore une fois quelle est celle méthode? est-elle fondée sur l'idcnlilé des contradictoires, ouï ou non? Si vous abandonnez cette identité prise au sens strict et absolu, votre système n'est que celui de Schelling mis sous des formes régulières, et alors tous devez renoncer a vos prétentions à l'originalité, ou bien, si vous voulez a toute force être original et avoir découvert une logique nouvelle, alors il faut reprendre le principe de l'identité absolue des contradictoires, vous inscrire en faux contre le sens corn-
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m\ia, et soutenir que, rigoureusement parlant, l'élre et le néant, le fini et l'infini, le oni et le non, son! identiques.
C'est ici que vous attendent d'habiles dialecticiens; ils vous arrêtent dès voire première déduction. Elle consiste à montrer premièrement que l'être et le néant sont identiques, — secondement qu'ils sont contradictoires, — troisièmement qu'ils s'identifient dans le devenir. Mais d'abord vous ne prouvez pas l'identité de l'être et du néant. Assurément l'être pur, l'être absolument indéterminé , est fort éloigné de la réalité; néanmoins il en retient quelque chose, car c'est un terme positif : donc il n'est pas identique au néanl, qui est tout négatif. Si l'être et le néant n'avaient pas de différence, veus ne pourrie/ pas les distinguer, les nommer, car deux identiques ne font qu'un. Vous vous acharnez en vain contre la loi primitive de la pensée; vous oubliez cette maxime : « 11 ne faut pas se raidir contre les choses, car elles ne s'en inquiètent pas. »
Admettons maintenant qu'il y ait d'abord identité, puis contradiction entre ces deux concepts; on ne vous accordera pas pour cela qu'ils doivent se concilier dans le devenir. Le concept du devenir est un concept liré de l'expérience. Il suppose le changement, le temps, la succession, le nombre, ou tout au moins la possibilité de tout cela. Or le conflit de ces deux pures abstractions, l'être et le néant, est un conflit stérile, incapable de rien engendrer de concret, de réel et de vivant.
Ce ne sont là que quelques-unes des difficultés que soulève la déduction de Hegel. H. Trendelenburg en
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Allemagne et lout récemmenl en France M. Paul Jaoet, dans un livre d'une vigoureuse et line dialectique, les ont mises dans le plus grand jour. M. Janci [ait voir avec uno sagacité supérieure que si la logique de Hegel se réduit a montrer en toute cùosc des oppositions et à essayer do les concilier, elle n'est qu'une imitation de la dialectique platonicienne. Ce n'est pas Hegel qui le premier a été frappé de l'opposition de l'être et du néant, de l'unité et de la pluralité. Platon, dans deux de ses plus profonds dialogues, a développé celle opposition. Le Pnrmhùde ikiliné ii prouver que l'unité et la pluralité sont inséparables, quoique opposées. Le but du Sophiste, c'est d'établir que l'être et le nonêtre ne sont pas absolument inconciliables ', Qu'a fait Hegel? il a exagéré la pensée de Platon. Au lieu de résoudre les oppositions, il a transformé de simples oppositions en contradictions absolues, et par Ils il s'est retranché lout moyen de les concilier.
Point de milieu : il vous faut maintenir le principe de l'identité des contradictoires, et alors on vous délie de faire un pas, ou reconnaître que ce qu'on appelle contradiction n'est qu'une simple opposition, cl alors adieu la logique nouvelle, adieu le rhylhme de l'idée, adieu la méthode absolue, adieu l'originalité de Hegel! Le système de Hegel n'est plus qu'une forme nouvelle donnée à l'idée de Schclling. Or les historiens de la pliilo- »op!iie vont arriver à leur tour, et ils ne manqueront pas de vous montrer que l'idée même de Schclling n'csl
1 Voyez le remarquable ouvrage intitule! la Dialectique dam Platon et dans Hegel, par Paul Janet, t vol. in-8".
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pas une idée vraiment originale. Ce qui trompe ici, ce son! les mois, les formules, qui ne devraient être que tes servantes dociles des idées et qui en sont les ennemies mortelles. L'identité absolue, le sujet-objet, l' indifférence du différent, lous ces grands mois dont Pascal dirai! : Je liais les mots d'enflure, toul cela fait illusion. Eli bien ! tout cela, c'est le vieu\ panthéisme. M. Schilling est plus original que Hegel; mais il n'est pas vraimcnl original. Il n'est qu'un kantien devenu spinoziste. Ajoutez que ce kantien est un homme de la plus belle imagination, versé dans toutes les connaissances humaines, semant les aperçus à pleines mains et parlant un langage plein de poésie et d'éclat. Mais ils ont beau dire, lui et Hegel, que leur système n'est pas celui de Spinoza, qu'il a manqué ù Spinoza l'idée de l'absolu en travail pour arriver a la conscience de lui-même, le fond reste identique, et je nie que même avec cette addition le panthéisme ail beaucoup gagné h passer de Spinoza ;ï Schellïng e! de Schelling à Hegel. Ceci m'amène à dire an moins un mot sur le fond des choses.
Évidemment ce n'est pas en quelques lignes qu'on peut juger un système qui a occupé la vie d'un esprit trés-étendu et très- vigoureux. Je veux expliquer seulement sous quel jour nouveau se montre la philosophie
allemande, aujourd'hui quelle est sortie de ses voilée et el que la lumière s'est faite.
Le système de Hegel se présente au premier abord comme aussi éloigne que possible du sensualisme; car l'Allemagne le prend de très-haut avec les sens et les faits de l'expérience. C'est par la seule spéculation a priori qu'elle prétend construire le système des choses. La foi dans tes idées y est poussée jusqu'au paradoxe. Ainsi Hegel vous dira non-seulement qu'il y a dans tout être réel une idée, mats que l'idée, qutiiquc invisible, est plus réelle que l'être mémo que vous voyez et louchez. Un individu, pourHege!, n'est pas quelque ebose de vraiment réel ; séparé de son idée, conçu comme pur individu, il n'est plus qu'une abstraction.
Est-ce la un jeu d'esprit? Je no pense pas. Si donc il en est ainsi, qu'y aura-l-il de plus réel et de plus sacré pour Hegel que l'idée de Dieu? Aussi Hegel paralt-il profondément convaincu de l'existence de la Divinité. Ce principe qu'il appelle l'Idée et qui apparaît sans cesse a toutes les mailles du réseau inextricable do sa déduction, ce personnage mystérieux qui est pour ainsi dire l'acteur unique et tout-puissant du drame, Hegel se plaît a le nommer l'Esprit universel. Il reproche a Spinoza d'avoir fait de son Dieu une sorte de matière, au lieu de le concevoir comme sujet, comme esprit vivant ; — il accuse le géomètre de YEthica de s'être inscrit en faux contre les causes finales, ce qui lui a fait perdre, suivant Hegel, le sens de ta nature et celui do l'histoire, d'avoir nié ta liberté en réduisant tout au mécanisme, enfin de n'avoir compris que d'une
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façon très-incomplète la portée profonde des dogmes chrétiens. Hegel cst-il sincère en parlant ainsi? Je le crois fermement.
Et cependant essayons d'aller au fond de sa pensée, a re fond reculé, qui souvent reste obscur aux yeux mêmes du penseur de génie, et ne se révèle qu'avec le temps à ses disciples ou mieux encore à ses adversaires. Hegel place a l'origine des choses une première idée, l'idée de l'être pur. Otez ce principe, le système entier s'évanouit. Réiahlisscz-le, tout en sort nécessairement. Voila donc le point de départ ; allons au point d'arrivée. L'esprit universel, d'abord être pur, sort de cet état d'indifférence; il entre dans le devenir, ii parcouri toutes les formes et tous les degrés de la vie. Où vientil aboutir? à l'homme. Cela doit être, dit Hegel. En effet, qnel est le but du mouvement de l'esprit universel? c'est d'entrer en pleine possession de lui-même par la conscience et la liberté. Or celte fin magnifique s'accomplit dans l'homme et ne peut s'accomplir qu'en lui ; elle est l'ouvrage de la civilisation et surtout de la philosophie, (l'est par elle que la civilisation se complète, et que l'homme, après avoir traversé les formes imparfaites de la société civile et les symboles successivement épurés des arts et des différents cultes, arrive enfin à comprendre le fond de la politique, de l'art ei de religion, qui est la liberté universelle et l'universelle identité.
Je demande où est Dieu dans re système. Esl-il au point de départ, au point d'arrivée ou sur te chemin? Dans les autres grands systèmes de panthéisme, Dieu
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esl ou pareil être au point de départ. Ainsi il esl trèsccrlain que le Dieu de Plotin c'est l'Unité, et que le Dieu de Spinoza c'est la Substance. HegeJ esl, je crois, le premier panthéisle qui ail déclaré que l'être pur, point de départ de sa philosophie, est une pure abstraction. Je lui reconnais volontiers cette originalité-là. Il confesse expressément que l'idée de l'être pur est une idée trés-pauvre et très-vide, qu'il n'y en a pas de plus pauvre et de plus vide '. — Cela se conçoit : il voulait identifier cette idée avec celle du néant; il fallait bien la rabaisser. Mais cela mène loin. Si l'idée de l'être pur est la plus creuse de toules les idées, elle ne saurait aspirer au titre de Dieu. Quel esl donc le Dieu de Hegel? N'étant pas an poinl de départ, chose fori étrange, est-il au point d'arrivée? Ce point d'arrivée c'est l'homme.
Il n'y aurait qu'un moyen pour Hegel d'échapper à cette conséquence, ce serait de dire que Dieu est partout et nulle part, qu'il n'est ni au poinl de départ ni au poinl d'arrivée, qu'il est la lot nécessaire qui fait passer l'être de l'un à l'autre ; mais alors Dieu ne serail qu'une abstraction. Où trouver le point d'appui de sou être et comment lui donner un sujel d'inhérence? Si donc l'on ne veut pas que ceDieu s'évanouisse eu fumée,
1 « L'être et le non-être, dil lleyel, sont les déterminai ion* le? plu? pauvres, par cela même qu'elles forment le commenremeiu. 7> — c Le point essentiel dont il fout bien se pénétrer, c'est que ce qui fait le coni mon cément, ce soul ces abstractions vides [Durflige, lecre Abslraklioncn), cl que chacune d'elles est aussi vide que l'autre. n (logique, part. 1, g 87 et A3, pages 14 et suivantes du tome II de la traduction de M. Véra.J
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si on lient a le réaliser, i! faut nécessairement l'incarner dans l'homme.
Quoi de pljis arbitraire maintenant et quoi de plus absurde que celte incarnation ? De quel droit prélendoii arrêter à l'homme le mouvement de la dialectique? Quoi! l'esprit universel est en quête de la perfection, e), devenu homme, il s'arrête là! Pourquoi ne se fait-il pas ange? pourquoi ne quitte-t-il pas la terre pour le fiel? Hegel n'entend point ainsi les choses. Suivant lui, l'homme est le dernier mol de la nature, et la terre est le séjour nécessaire de l'Esprit universel. A ce compte il est assez étrange que l'homme habite une planète aussi modeste que la terre; il faut revenir à l'astronomie de Ptolémée, et le système de Ne" ion est injurieux a l'esprit humain. Je conviens que M. Hegel n'a pas poussé la logique jusque-là ; mais il esl 1 rés- clair qu'ave c ses airs d'idéalisme et ses professions de foi spirilualistes et chrétiennes, sa philosophie aboutit à ce résultat, que tout part du néant pour s'arrêter a l'homme, et qu'au-dessus de l'homme et au delà de la vie terrestre ii n'y a rien. C'est ce qu'on appelle en bon français de l'athéisme et du matérialisme absolus,
Ici les hégéliens se récrient, et peu s'en faut qu'ils ne se déclarent calomniés. On leur fait, disent-ils, une guerre peu loyale en les combattant avec les préjugés du sens commun. Ne sait-on pas, entre philosophes, que le Dieu du vulgaire n'est autre chose qu'une idole? Il suflil donc, pour ne pas être malérialisle et athée, d'admettre le Divin, l'Idéal, alors même qu'après avoir posé d'une main cet idéal, on le retirerait de l'autre en
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le réduisant avec toute sorte de précautions et d'égards à une catégorie de l'esprit humain, ou en déclarant avec franchise cl naïveté qu'il ne manque à sa perfection qu'une seule chose, qui est d'exister.
Les hégéliens ont senti ce roté faillie de leur svs lime, et pour le couvrir ils oui imaginé de faire au bon sens un ^rand sacrifice, comme sur un vaisseau en péril on jeltc a l'eau ce qui est trop lourd ; ils ont fait le sacrifice de Spinoza. J'en connais qui vont jusqu'à dire que le spinozisme est un crime. Eh! grand Dieu! qu'a donc fait cet honnête Spinoza de si criminel? Apres avoir élé persécuté par les dévois, il ne lui manquait plus que les injures des panthéistes! Son crime, disenl-ils, c'est d'avoir nié l'idéal, méconnu la finalité de la nature, la liberté de l'homme, et tout réduit au fatalisme. Vous parlez d'or, dirai-je anv hégéliens; mais cst-ceàvous de parler ainsi? Quoi ! vous avez emprunté à Spinoza son idée de l'immanence '., aussi bien que son idée de l'identité du sujet et de l'objet *, et puis vous venez, lui faire un procès criminel! ceci est de l'ingratitude et, qui plus est, delà maladresse, car la différence qui vous sépare de Spinoza est bien petite, en vérité. Il n'a pas compris, dites-vous, que le développement de l'absolu devait avoir un terme, une fin idéale, et que celle fin, c'était l'affranchissement cfimplet de l'esprit ; mais vous, qui l'accusez de fatalisme, de quel droit parlez-vous des
i u Dcusesl renim omnium inimuiii'ti?. non vero Iran*irns. n (Éthica, pari, I, prop. 18.)
» « Ordocl comiexio idrarum idem i>si ne ordn el ronneiin n'rum. » [Ibid., pari. II, prop. 7.)
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lins de la nature? Vous êtes dupes d'une illusion ou vous voulez faire des dupes. Je comprends que la création ait une fin, s'il y a un créateur intelligent et lihre qui se soit propos*'; celte fin, et qui y conduise toutes choses; mais si ce que vous appelez Dieu n'est qu'un principe inconscient qui se développe sans le savoir et sans le vouloir, quand vous venez m 'apprendre que le monde est sorti du néant sans antre cause que le besoin de résoudre l'antinomie du néant avec l'être, et sans autre fin que de donner à un philosophe allemand l'occasion de s'immortaliser en découvrant qu'il n'y a de ciel que sur la terre et de Dieu que dans l'homme, je dis alors qu'avec tous vos ralîinemenls dialectiques et vos grands mots de divin et d'idéal, vous tombez au-dessous do vulgaire, qui adore du moins de nobles symboles, tandis que vous, vous déguisez voire incrédulité sous des formules trompeuses, à moins que vous ne vous incliniez dévotement devant des mots.
Telle est, s'il faut le déclarer nettement, notre opinion sur le fond de l'hégétianisme : c'est assez dire quel genre d'influence nous le croyons propre à exercer sur la pensée française. Selon nous, il ne peut aujourd'hui produire que deux effets également funestes, je veux dire d'abord : favoriser le scepticisme, et puis précipiter le mouvement qui pousse les esprits au dédain de la méiaphysiqueelaucultecxclusif dessciences positives. Cesonl deux des plus graves maladies morales de notre temps.
Il y a parmi nous une école critique qui a écrit sur son drapeau la formule hégélienne : I.'élre n'est qu'un
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éternel devenir. Je dis à ces savants hommes, à cesesprils ingénieux: Vous avez une morlellepeur des opinions vulgaires, vous voulez être originaux; mais vous ne faites après tout ([n'exagérer les principes d'une école voisine que vous maltraitez volontiers, l'école historique.' Vous voulez donner à la science pour base l'érudition, soit ; mais l'éruditionne se suffit pas a elle-même. Vous savez ce que les diverses races d'hommes ont pense du beau, du juste, du divin ; mais vous ne savez pas ce qu'il faut en penser, et vous ne voulez pas qu'on s'en inquiète. Vous oubliez que ta critique n'est possihlc et féconde que pour qui a un critérium. Or où est voire critérium en philosophie, en politique, en esthétique? Hegel du moins no s'est pas arrêté au devenir, il en a cherché la loi ; mais vous, de Hegel vous reculez a Héracliie. Souvenez-vous qu'après Heraclite sont venus Protagoras et Pyrrhon. Vous êtes des critiques sans critérium, c'està-dire des sceptiques, et le scepticisme, dans la pratique, c'est l'indifférence.
Et puisprenez-y garde: l'habitude hégélienne de voir partout des contradictions, de les créer sans raison, de les résoudre sans rigueur, est une habitude sophistique. On en voit des Iraccschcz Hegel, à plus forte raison chez ses disciples '. L'habitude aussi de s'imaginer qu'il y a deux logiques, celledu vulgaire, a qui leprincipe de contradiction suffit, et puis une logique transcendante, qui nous élève an-dessns du sens commun et où les contradictions ne sont plus qu'un jeu, cette habitude donne
1 Voyez les écrits de M. Prourlhon, particulièrement le Système des coiitratlktioiis économique*.
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à Tcsprilune superbe et une outrecuidance fâcheuses. O» en viendrait, comme lesThrasymaqueetlesProdicus, à croire que le critique, faisant à son gré le beau cl le laid, le vrai et le faux, tirant Titre du néaiil et le néant de l'êirc, est une espèce (h' Crâneur, de Tout- puissant. I! j a là une ivresse des plus dangereuses : dans les esprits supérieurs, cela tourne à l'exaltation ; dans les esprits simplement distingués, c'est un ridicule.
Si l'anus de la critique mène a l'indifférence cl à l'orgueil, le culte exclusif des sciences positives produirait pis encore, car j'aime mieux l'exaltation orgueilleuse de l'esprit que son abaissement. 1,'hégélianismc, qui enivre certaines intelligences, a le triste privilège de produire également l'effet contraire. Cela se conçoit : s'il n'y a pour l'Iiomme d'autre horizon que celui de ce monde, si au delà do l'univers matériel rien n'existe que l'insaisissable absolu, qui en lui-même n'est qu'une abstraction creuse et ne se réalise qu'en prenant un corps dans l'espace et dans le temps, il est clair que la métaphysique n'a plus d'objet. 11 faut laisser l'âme ci Dieu aux enfants cl aux femmes, cl la véritable théodicéc consiste à étudier, non pas les attributs inutiles d'un être fantastique, mais les dimensions réelles de l'étendue cl les utiles propriétés de l'électricité - et de la clialeur. Toute scieui'e humaine est dans l'élude des faits, toute action humaine dans l'application de ces faits à nos besoins physiques, et tout idéal de société dans l'arl d'assurer aux hommes à tout prix le plus grand bien-êlre matériel et la plus parfaite sécurité.
Est-ce là que les sciences doivent conduire la civili-
LEIUKITZ. ir,;; sa lion moderne? Il faudrait alors maudire le jour où elles sont sorties du génie de Draw ri es, de Leibnilz cl de Newton; mais ces noms seuls nous avertissent que le divorce entre les sciences positives et les nobjes spéculations est un divorce artificiel. H a sa cause dans l'immense étendue que les sciences ont prise depuis soixante ans, cl, il faut bien le dire, dans la rareté d'esprils tout ii fait supérieurs. Vienne un Leibnilz, il dira aux philosophes : Cultivez les sciences; pour moi, j'ai commencé par la physique et les mathématiques, et ce sont elles qui m'ont aidé a saisir le côté faible de Spinoza et a trouver une métaphysique meilleure qui, à son tour, m'a fait voir plus clair dans les sciences particulières. — Puis il dira aux savants : Gardez-vous de dédaigner la métaphysique. Pour moi, si j'ai tant travaille, ç'a été, je t'avoue, pour /'amour if elle. On n'est grand dans une science particulière qu'en s 'élevant au-dessus, llicn de pins trompeur que In passion aveugle des applications immédiates; les plus miles découvertes ont été faites par des théoriciens qui avaient l'air do ne s'occuper que de l'inutile. Courir aux résultais' en dédaignant la théorie, c'esi vouloir les eiïels en supprimant les causes, c'est couper l'arbre pour manger le fruit. Que deviendront les sciences, réduites à des spécialités? elles se diviseront de plus en plus ei s'en iront eu poussière. Pour qu'elles fleurissent, il faut qu'elles vivent d'une vie commune, qu'elles se luucbtnl el se rejoignent par leurs principes généraux. Plus de divorce alors entre la métaphysique cl les sciences positives. L'esprit humain retrouve son unité, et l'univers son divin prin-
LBtBHITZ.
cipc. Lu mathématicien philosopha s' élève jusqu'à celui que Kepler appelait après Platon l'éternel géomètre; l'astronome ne nie plus le moteur universel; les sciences [hl]VL-i(]iii:si ci:onnaissenl<!es sœurs dans les sciences morales; Us politique cl le jurisconsulte rattachent leurs rei'licrrhcs aux décrets de la justice cl de la sagesse éternelle»; le linguiste est averti, parles lois immuables des idiomes les plus divers, qu'il y a un premier principe de la parole qui est aussi !c premier principe de la pensée, et l'historien, dans la suite des révolutions et des empires, reconnaît la même sagesse loulo-puissante qui brille dans l'architecture des cicux, et d'où émanent tout ordre, toute existence, toute vie, toute harmonie, toute beauté.