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et si nous ne la connaissions pas... Se tronvera-l-il quelqu'un pour révoquer en doute que Vainc pense et veut, qu'en nous-mêmes nous tirons de nous et de notre fond des volilions et des pensées, tout cela spontanément?.., Ce serait récuser ce témoignage de la conscience qui nous atteste qu'elles sont noires, ces actions que nos adversaires transportent a Dieu. »
1,'amc humaine, voilà le type toujours présent de l'activité. Otez à l'âme la raison et la liberté, rédnîsei-la à ces appétils aveugles, à ces sensations confuses, a ce que Leibnilz appelle des pensées sourdes : vous avez la vie animale. Retranchez encore, concevez la conscience de plus en plus obscurcie , comme dans un reve faible et confus, tout proche de l'engourdissement complet : vous avez la vie purement organique. Enlin, là où il ne reste qu'une activité qui se disperse et s'échappe complètement à elie-raéme, c'est l'être inorganique, l'élre brut. Voilà, dira-t-on, un ftre inerte. Point du tout; l'inertie n'est qu'à la surface. Ce qu'on appelle repos n'est qu'un mouvement devenu imperceptible, fie qni parait permanence passive est un équilibre passager produit par des forces qui luttent et se neutralisent.
Combien d'ailleurs est petite la part de la matière inorganisée dans l'univers ! « Chaque corps organique, dit l.eibnitz, est une espèce de machine divine on d'antomate naturel qui surpasse infinimen! tous les automates artificiels. En effet, une machine faite par l'art de l'homme n'est pas machine dans clunine de ses partics : par exemple, la dent d'une mue a des parties ou des fragments qui n'ont plus rien d'artificiel ; mais les
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machines de la nalure, c'esl-à-diro les corps vivante, sont encore machines dans leurs moindres parties jusqu'il l'infini. C'est ce qui fait la différence entre la nature cl l'art, c'est-à-dire entre l'art divin cl le notre... Par où l'on voit qu'il y a un monde de créatures, de vivants, d'animaux, d'âmes, dans la moindre partie de la matière. Chaque portion de la matière peut être conçue comme un jardin plein de plantes, comme un étang plein de poissons; mats chaque rameau de la plante, chaque membre de l'animal, chaque goutte de ses humeurs est encore un autre jardin et un autre étang... Ainsi il n'y a rien d'inculte, de stérile, de mort dans l'univers ; point de chaos, point de contusion qu'en apparence... »
En effel, deux grandes lois régissent ce nombre prodigieux de forces, et ces deux lois se ramènent à une seule, la loi de continuité. D'abord, toute force agissanl sans relâche, son étal actuel dépend toujours de son état antérieur, et la suite de ces états forme une chaîne continue où il n'y a jamais d'interruption. « Le présent est gros de l'avenir. Le futur pourrait se lire dans le passé, l'éloigné est exprimé dans le prochain. On pourrai! connaître la beauté do l'univers dans chaque Ame, si l'on pouvait déplier tous ses replis... »
Celle continuilé n'exclut pas les changements notables. Voici, en effel, une pierre lancée qui rencontre mi obstacle et revient sur soi ; voici un animal qui passe du sommeil à la veille, d'un état de langueur â un état d'excitation. Ne croyez pas que la loi de continuilé soit violée. Il en est ici comme dans certaines courbes con-
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nues des géomètres, qui ont des points d'inflexion et des points de rebronssemen!. Cela n'empêche pas que le développement de ces courbes no soi! régi par une loi simple cl régulière. Tout au contraire la courbe s'infléchit et reliroussc chemin pour obéir à sa loi.
La continuité ne se rencontre pas seulement dans le déploiement particulier et individuel de chacune des forces de la nature ; elle préside îi leur hiérarchie. Ces forces s'ordonnent en groupes analogues qu'on appelle des espèces cl des genres. Or ces espèces tonnent une gradation parfaitement suivie. Vous passez des formes d'existence les plus simples à des formes de plus en plus compliquées, l'oint d'intervalle, point de vide entre ces formes. La nature nova point par sauts et par bonds. Elle passe d'un degré à un autre degré par des transitions insensibles. Vous crevez constater un intervalle vide dans les espèces de la nature. Attendez, l'espèce qui vous manque, quelque chercheur obstine va la décou\rir. C'est une lacune, non de !a nature, mais de la science. Aussi bien les yeux de l'homme ont une faible portée, et la nature est immense; l'homme ne dure qu'un jour, et la nature est immortelle. Si telle forme n'est pas réalisée dans notre univers, elle l'est dans un des univers sans nombre qui nous enveloppent de leur immensité. Si elle n'existe plus aujourd'hui, elle existait dans un autre ilgc ; elle s'est transformée pour reparaître un jour. Si elle n'est pas visible à nos sens, c'est peut-être qu'elle se cache dans l'abîme sans fond des êtres imperceptibles. Dans t'espace, dans le temps, dans la grandeur et dansîa petitesse, dans toutes les formes
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cl dans tous les degrés de 1'exislence, partout et toujours la nature va a l'infini.
Corallien Descartes et ses disciples s'étaient écartés de la vérité ! Ils voyaient partout l'inertie, el partout éclate l'activité. Ils avaient séparé l'homme du reste de la création, et laissé entre l'esprit et la matière un immense hiatus. Ce vide n'existe pas; tous les êtres ont de l'analogie, et la nature est la sœur de l'humanité. — D'un autre coté, combien ceux qui contredisent Dèscaries tombent au-dessous de lui, quand ils ressuscitent le vieux système des atomes de Démocritc! Quelle étrange conception que cet univers de Newton, où un certain nombre de molécules nagent dans un vide infini qu'on réalise sous le nom d'espace 1 L'espace pur est une abstraction, un ordre de coexistence, comme le lemps est un ordre de succession. Pointde vide, point d'intervalle entre les êtres, point de limites à leur nombre et a leur durée. Partout la force, partout la continuité, partout l'infini.
« Après avoir établi ces choses, dit Leibnitz, je croyais entrer dans le port; mais lorsque je me mis à méditer sur l'union de lame et du corps, je fus comme rejeté en pleine mer, car je ne trouvais aucun moyen d'expliquer comment le corps fait passer quelque chose dans l'ame, ni comment une substance peut communiquer avec une antre substance créée... » Voilà bien, en effet, la vraie difficulté dans toute sa généralité et dans toute sa profondeur. Faut-il désespérer de la résoudre? Leibnitz ne le croit pas, et c'est du fond même de la difcullé que sort pour lui la solution. Il se dit que l'action
effective, réelle, d'une substance sur une autre substance est une chose inconcevable, par conséquent une chose naturellement impossible. Pour qu'une force put agir réellement sur une autre force, il faudrait un miracle. Or, quoi de plus rontrairc à l'esprit de la science que de supposer des miracles, et quoi de plus absurde que des miracles perpétuels et universels? D'un autre coté, loule substance n'est-clle pas une force? toute force n'estelle pas active de sa nature et continuellement eu action? tous ses actes, tous ses états successifs ne forment-ils pas une suite continue, où chaque étal présent a sa racine dans l'état antérieur, et ainsi de suite? Dès lors ne peut-on pas concevoir chacune des forces qui composent l'univers comme renfermant en elle, dés l'origine, toute la suite de ses développements? Admettez maintenant que ces forces soient eu harmonie par leur constitution naturelle, et alors tout se passera comme si elles agissaient véritablement les unes sur les autres, bien que chacune n'agisse que sur soi.
Yoilà le merveilleux spectacle que nous présente l'univers. C'est un nombre infini de forces, d'unités vivantes., identiques dans l'essence, différentes par le degré du développement. Ces degrés divers les classent en familles, en genres et en espèces qui s'élèvent, par une gradation continue, de la nature lirule, où la vie sommeille, jusqu'aux splendeurs de la nature spirituelle, el il faut y comprendre, avec les minéraux, les piaules, les animaux et les hommes, tous les êtres grossiers ou sublimes qui comblent les intervalles, peuplent d'autres mondes et complètent l'ensemble infini de l'univers. Or
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chacun de ces titra n'a besoin que- de lui-même pour se développer à travers les siècles et tirer de son sein la suite entière de ses évolutions et transformations successives. El cependant, comme tous ces êtres sont mêlés les uns avec les autres, comme il y a une certaine correspondance entre h urs développements, il semble que tous ces êtres agissent l'un sur l'autre ; il semble que la vie de l'univers soit une lutte. Non, c'est une barmonie. Chaque âme, sans sortir de soi, agit en parfait accord avec toutes les autres; elle est comme un petit monde en raccourci, elle représente l'univers selon son point de vue; elle est comme un miroir vivant où l'univers entier vient se réfléchir.
El maintenant est-il possible à un philosophe, après avoir contemplé cet immense et harmonieux univers, de ne pas s'éleverplus haut? Où trouver, en effet, laraison d'être, la raison suffisante de ce nombre infini de forces qui s'échelonnent dans un plan si régulier el concourent avec une si infaillible harmonie '/ Il la faut aller chercher dans un principe premier où la force el la substance, l'être et la vie, s'identilieni au sein d'une perfection absolue, être des êtres, force des forces, uni lé des unités, idéal accompli de l'existence. « Dieu, dit Leibnitz, est l'unité primitive et la substance simple, originaire, dont toutes les monades créées sont des productions et naissent, pour ainsi dire, par des fulgurations continuelles de la Divinité. »
Celte unité suprême n'est pas la substance aveugle de Spinoza, produisant sans le savoir el sans le vouloir, par une nécessité mathématique, une infinité de modes qui
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se succèdent ci se poussent comme des flots, sans tendre à aucun but, sans concourir à aucun plan : cause aveugle el fatale, produisant l'intelligence sans fin; intelligente et la liberté sans être libre j cause inférieure a ses effets, ou plutôt n Y-uni cause ijue i|o nom. (l'est une véritable cause, une cause intelligente, libre, agissant selon un conseil éternel ; c'esl I être tout parfait concentrant eu aanmlérieuse unité l'intelligence, la sagesse, !.< hbcité. la justice, la l>onté, en un mol toutes les perfections morales.
Si Dieu est par essence un principe d'intelligence, d'harmonie cl de bonté, le myslérc de l'origine des choses s'éclaircil. L'univers n'est plus l'ouvrage du hasard ou de la nécessité. 11 est un acle d'amour, un rayonnement de la pensée de Dieu, une expression vivante de ses perfections. Toutes les formes possibles de l'existence sont éternellement présentes a la sagesse divine. Voilà la matière tout idéale du monde. Dieu y choisit parmi loules les combinaisons la meilleure, celle où la simplicité des moyens se combine avec l'excellence el la fécondité des résultats. On croit faire Dieu plus grand en concevant sa puissance comme absolue et supérieure à toute loi ; « mais, s'écrie Leibnitz, où sera donc sa justice et sa sagesse, s'il n'a qu'un pouvoir despotique, si la volonté lui lient lieu de raison, el si, selon la définition des tyrans, ce qui plall au plus puissant est juste par là même ? »
Cette idée d'un Dieu Sdorable dans ses voies est l'idéal de l'homme de bien, qui toujours dans sa conduite s'efforce d'imiter le Créateur, c'est-à-dire de lout faire
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en vue du mieux, et qui, alors même que ses prévisions sont démenties et ses desseins avortes, se résigne rte lionne grâce, convaincu que la Providence lire le bien rtu mal ci fait tout aboutir ;'i la meilleure fin. Il ne faut nas Cire aisément parmi les mécontents dans aucune république; mais dans la république dont Dieu est le chef, le mécon lentement est de l'aveuglement et de la folie.
Celui qui n'envisage que le monde où vit l'humanité et ne s'attache qu'a la condition présente et visible rte l'univers, celui-la ne peut comprendre l'économie du plan divin, parce qu'il ne voit pour ainsi dire qu'une scène du drame infini de la vie universelle. « Il est semblable à un homme né et élevé dans les mines de sel de la Thrace, cl qui se persuaderait qu'il n'y a dans le monde d'outre lumière que la faible lueur de ces lampes languissantes qui suffisent a peine à diriger ses pas dans l'obscurité. » Étendons nos regards a l'avenir et ait passé. Tout Cire, quel qu'il soit, homme, animal, plante et ce qu'on appelle chose inanimée, tout être est immortel de sa nature. Rien no périt, comme rien ne commence d'être', absolument parlant. Création, annihilation, ce sont des mots de la langue de Dieu, non de celle des hommes. Pour nos yeux corporels, les élres semblent sortir du néant pour y rentrer. La raison dissipe ces prestiges ; elle nous apprend que la mort n'est, i:omme la naissance, qu'une transformation. En réalité, point de mort, mais « un progrés perpétuel el spontané du monde tout entier vers ce romble de beauté et de perfection universelles dont les couvres de Dieu sont
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capables, de soric que le monde marclie à une condition toujours meilleure '. «
Dans ce progrès perpétuel cl indéfini des êtres, il en est un qui est capable de connaître lous les autres, d'embrasser le plan de l'univers et de concourir aux desseins du créateur. Un tel être non-seulement ne saurait perdre sa substance, mats il ne peut pas perdre ce qu'il y a en elle de plus divin, la personnalité morale. Écoutons Lcibnitz s' expliquant sur ce grand sujet dans une page inédite, la plus belle que ces derniers lemps aienl eu la fortune de découvrir :
i' Pour faire ju;:n' par des raisons naturelles que Dieu conservera toujours non-seulement notre substance, mais encore notre personne..., il faut joindre la morale à la mélapbysique, c'est-à-dire ne pas seulement considérer Dieu comme le principe et la cause de toutes les substances cl de lous les êtres, mais encore comme chef de toutes les personnes intelligentes et comme le monarque de la plus parfaite cilé ou république, telle qu'est celle de l'univers, composée de tous les esprits ensemble... Et comme Dieu lui-même est le plus grand et le plus sage des esprits, il est aisé de juger que les êtres avec lesquels il peut, pour ainsi dire, entrer en conversation et même en société, en leur communiquant ses sentiments et ses volontés d'une manière particulière et en telle sorte qu'ils puissent connaître et aimer leur bienfaiteur, le doivent toucher infiniment plus que le reste des choses... Les seuls esprits sont
1 l-ragmeiil |iiihlii ; M. KnIiikiiiii, page l!iO.
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faits j son image et quasi de sa race, ou comme enfants de la maison, puisqu'eux seuls te peuvent servir librement et agir avec connaissance a l'imilation de la nature divine. Un seul esprit vaut tout un monde, puisqu'il ne l'exprime pas seulement, mais le connaît aussi et s'y gouverne à la façon de Dieu. Tellement qu'il semble, quoique toute substance exprime l'univers, que néanmoins les autres substances expriment plutôt le monde que Dieu, mais que les esprits expriment plutôt Dieu que le inonde... El si le premier principe de l'existence du monde physique est le dOi'i el de lui donner le plus de perfection qu'il se peut, le premier dessein du monde inoral ou de la cite de Dieu, qui est la plus noble partie de l'univers, doit être d'y répandre le plus de félicité qu'il sera possible..., car la félicité est aux personnes ce que la perfection est aux êtres. Il no faut donc point douter que Dieu n'ait ordonné tout, en sorte que les esprits non -seulement puissent vivre toujours, ce qui est immanquable, mais encore qu'ils conservent toujours leur quaiilé morale, alin que sa cité ne perde aucune personne, comme le monde ne perd aucune substance '. »
Que peut savoir la pbilosopbie de l'état des ames dans la vie future? Rien de précis; mais ce que la raison peut assurer, c'csl que l'état futur de l'âme ne sera pas un état d'immobilité, de contemplation oisive et stérile. Comment l'Ame perdrait-elle son essence, qui est l'activité, et sa loi, qui est le progrès? El puis, comment
1 Celle page est Unie de In récente publication déjà citée- dn H. firotefend.
LElli.iMTZ.
pourra il- elle, élanl linic cl se déployant dans !e temps, atteindre el posséder son idéal éternel cl infini? a Ainsi notre bonheur ne consistera jamais ei ne doit pas consister dans une pleine jouissance, où il n'y aurait plus rien à désirer, et qui rendrait noire esprit slupide, mais dans un progrès perpétuel à de nouveaux plaisirs et à de nouvelles perfections. »
Nous retrouvons au terme de !a philosophie de Leibnilz ce que nous avons rencontré au début et dans toute la suite de sa vaste déduction : les idées de progrès, de gradation continue, d'harmonie, et loules ces idées dérivant d'une idée première, l'idée de la force en action. I! est clair que Leibnilz est tout entier dans celte idée, el que non-sculcnienl sa métaphysique, mais tous ses travaux en physique, en mathématiques, en physiologie, en géologie, en un mol toutes ses découvertes dans les genres les plus divers en découlent comme de leur source.
Il y a aujourd'hui des critiques qui traitent la métaphysique avec un superbe dédain. S'ils consentent à admirer Aristotc, c'est comme naturaliste, Descartes, c'est comme géomètre, Leibnilz, c'est comme mathématicien. Aristotc est fort heureux d'avoir Écrit autre chose que sa Métaphysique; ce qui l'a sauvé, c'est son Histoire des animaux. Est-ce avec son Coijito ergo sum que Descartes aurait découvert sa nouvelle géométrie? Ce sont les progrés antérieurs de la science et son propre génie de géomètre qui lui onl suggéré sa découverte, cl ce pas immense fait en avant a été le point d'appui de Leibnilz, qui ne serait pas Leibnilz, mais un
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ai
rêveur inutile, s'il n'avait inventé que les monades et l'harmonie préétablie.
Voilà les beaux raisonnements de nos esprits positifs; mais en vérité ils choisissent assez mal leurs preuves , car toute \' Histoire des animaux d'Aristote est fondée sur une idée niélaphvsiquc p;irlii'iilît:iTtiicnl méprisée do certains savants, l'idée de cause finale. Selon Anstotc, toute la nature est animée d'une aspiration secrète vers un bien qu'elle ignore, mais qui l'attire invinciblement. Chaque régne, chaque espèce est un ciïort qu'elle fait pour atteindre une (in qui est le point de départ d'un effort nouveau vers une fin plus haute, jusqu'à ce qu'on arrive a la (in dernière, qui n'est autre que Dieu. L'homme est au milieu de celte échelle infinie ; toute la nature aspire vers lui , et lui , c'est a Dieu qu'il doit aspirer. Et voila comment Aristole a été conduit a prendre l'organisation de l'homme comme un type en y rapportant tous lesorganes des êtres inférieurs. C'est la une vue de génie, j'en atteste l'admiration reconnaissante deCuvier, et il faut y voirie germe de cette physiologie comparée qui est l'honneur de notre temps; mais quiconque isole cette idée de l'ensemble des vues d'Aristote, j'ose dire qu'il n'en comprend pas toute la portée et toute la grandeur.
Est-ce aussi un procédé vraiment philosophique de couper Descaries on deux, de mettre d'un cété le métaphysicien, de l'autre le géomètre, afin d'exalter celui-ci aux dépens de celui-là? Descartes est un, cl ses idées de physicien, de physiologiste, de géomètre, forment un tout indivisible. Croyez-vous travailler ii la gloire du
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père do la philosophie moderne el expliquer l'influence prodigieuse qu'il a exercée sur les progrès de l'esprit humain en le réduisant a n'être, comme lel de nos savants, qu'une sprrin/rliK' Si IVscarlcs a fait une l'évolution en physique et en physiologie, c'est parce qu'il avait Tail uue révolution en métaphysique. C'est le métaphysicien dans Dcscarles qui ramenait, par une analyse profonde, la notion de la matière à l'étendue el au mouvement, el de là une physique nouvelle qui a pu contracter avec les mathématiques une alliance féconde, suscilcr Newton et aboutir au véritable système de l'univers. Qu'est-ce au fond que la grande découverte mathématique de Dcscarles, selon les juges autorisés?
strie de problèmes en ramenant les grandeurs géomé-
plus simple. N'est-ce point la une vue de métaphysicien creusant jusqu'au fond les notions premières pour en atteindre les éléments et s'élever ainsi au plus haut degré d'abstraction et de généralité ?
Je demande maintenant si ce n'est pas défigurer Lcibnitz et le briser puérilement en mille morceaux que de vouloir séparer ses découvertes en tout genre de sa métaphysique, qui en fait l'unité. Il est clair d'abord que toutes ses idées de physicien sont fondées sur deux bases métaphysiques, la notion de force et le principe delà moindre action. En physiologie, sa théorie de la préfonnation organique est évidemment liée à ses vues générales sur le développement continu des êtres. C'est au nom de la loi de continuité qu'il a prophétisé l'cxis-
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Icnce d'êtres intermédiaires entre le règne animal et le règne végétai , qu'il appelait fort bien des p/anles-animattx, et c'est ainsi qu'il asuggéréaTun de ses disciples, Tremblay, ladécouvoriccapitaledcspolypes. Cette même puissance de divination semontre dans sa géologie, qu'un savant distingué vient de remettre en lumière'. Leibniz, est un des premiers qui aient refusé de voir dans les empreintes organiques qu'on trouve sur les hautes montagnes des jeux de la nature ou des effets du hasard ; il explique ces phénomènes et beaucoup d'autres par l'action naturelle et combinée de l'eau et du feu, et, toujours guidé par ses vues métaphysiques, il semble montrer du doigt a Cuvier et à Iilainville la place des espèces perdues. Maïs arrivons a la plus belle de ses découvertes scientifiques, celle du calcul infinitésimal ; je demande s'il ne revenait pas de droit a I.eibnitz, ce procédé merveilleux qui a soumis l'infini au calcul? Leibnilz esl le grand théoricien de l'infini. I! a passé sa vie a réfléchir sur toutes les formes que l'infini peut revélir, soit dans la nature, soit dans les combinaisons de l'esprit humain. Aussi les nouvelles publications tendent à établir de plus en plus que Leihnitz n'a rien emprunté a Newton. I! semble même que dans l'ordre du temps il ait devancé son rival illustre; mais sans faire de conjectures prématurées, ce qui prouve avant tout son droit d'inventeur, c'est la forme même de sa découverte, forme si impor-
' Protégée, traduite parle docteur Bertrand do Saint-Germain, avec une introduction remanpiaMe par la soliriélé d'une érudition étendue ot par une netteté et une précision toutes philoso-
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lantc en mathématiques, où la langue est la ruoilié de In science. Or Euler et Lagrange, Laplace cl Poisson, cl après eux leur digne interprèle, M. Biot, onl expresséinent reconnu que la supériorité du calcul de Leibnitz et son originalité même tiennent à sa forme, entièrement dégagée de l'idée do mouvement, plus métaph)sique par conséquent, et par là plus simple et plus féconde 1 .
Entre la monade leibnitienne el l'infiniment petit mathématique, est-il possible de méconnaître l'analogie? Leibnitz lui-même se plail a la signaler, tout en ayant soin de nous montrer la différence, que certains de nos contemporains ont méconnue. Décomposer les éléments fiuis de la grandeur en éléments infiniment petits, puis recomposer la grandeur el la rétablir dans son uuilé, ce procédé, qui est celui du calcul différentiel el intégral, est-il autre chose qu'un cas particulier du procédé général de Leibnitz en mélapbvsiqueï Lcibnilz contemple l'ensemble des phénomènes du Cosmos, el partout il trouve tics composés. Or le composé suppose le simple. Il faut doue, pour atteindre les véritables éléments, pousser jusqu'à l'infini et concevoir des unilés indivisibles ; ce sont les force* élémentaires. (l'est à l'aide de ces forces, en les concevant infinies en nombre et en durée, en les rattachait! entre elles par la loi d'une gradation continue, en suivant le cours de leurs transformations perpétuelles et les voyant émaner d'un principe commun, c'est ainsi que Leibnitz recompose le monde
' Voir les eierniers articles de M. Biol sur Newton dans le Jour» il? des Savante.
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□près l'avoir décomposé. Il intégre après avoir différencié , il fait la synthèse après avoir épuisé l'analyse.
Et comment nous représente-t-il la Divinité? sous les traits d'un géomètre qui sans cesse résout ce problème : l'état présent d'une immndc élaul donné, calculer toute la suite de ses états passés, présents et futurs, et par elle tous les états présents, passés et futurs de tout l'univers. Or, comme pour Dieu penser et faire n'est tout un, LeibniU a pu écrire celle parole ingénieuse et profonde : Dum Detis calculât, fil mundus : Dieu calcule, et le monde se fait.
On me dira : Mais en lin la métaphysique de Leibnilz a passé, cl son calcul reste. Je réponds qu'il y a en effet dans la philosophie de Leibnilz, comme dans toute philosophie humaine, des parties caduques , mais j'ajoute que les grandes idées du profond métaphysicien ont survécu à la ruine de quelques-unes de ses théories. Aujourd'hui autant et plus que jamais la philosophie de l'histoire comme l'hisloire naturelle, l'élude philosophique des langues et du droit comme celle des couches terrestres et des révolutions du globe, sont encore pleines des idées métaphysiques de Leibnitz, toujours vivantes et toujours fertiles. Que dirait ce grand homme, s'il voyait les airs de dédain que prennent certains critiques et certains savants en parlant de sa métaphysique, au moment même où ils en invoquent les principes sans le savoir? Je le vois répéter avec un sourire calme et malicieux son mot spirituel : « J'aime à voir fleurir dans les jardins d'autrui les plantes dont j'ai fourni la graine. » Aussi bien il a suffi a Maine de Biran, au commencement
«î LEIBNITZ.
de ce siècle, d'une idée de Leibnilz pour jeter par terre l'empirisme de Condillac et lancer la philosophie française dans une voie plus large el plus haute, et ceci me conduit ii un dernier trait que je voulais signaler dans cet inépuisablo génie.
Leihnitzn'ajamaiscruquesa doctrine fùl loul entière à lui , ni qu'elle rendit toute autre doctrine inutile. Il appliquait a l'histoire de la philosophie el il s'appliquait ii lui-même son principe de la continuité ; car, suivant lui, le signe d'une grande philosophie, c'est d'absorber toutes les doctrines antérieures en les fondant au creuset d'une idée nouvelle. « Les systèmes, disaiî-il, sont vrais dans ce qu'ils affirment, faux dans ce qu'ils nient.» Donc la doctrine la plus vraie, c'est la plus compréhensive, comme Dieu est le principe le plus parfait, parce qu'il exclut toute négation.
Il faut entendre I.eibnitz faire la part de ses devanciers et sa propre part avec une largeur de critique, une sérénité d'appréciation et une hauteur de point de vue vraiment incomparables : « J'ai été frappé d'un nouveau système... Depuis je crois voir une nouvelle face de l'intérieur des choses. Ce système paraît allier Platon avec Démocrite, Aristote avec Descartes, les scolastiques avec les modernes, la théologie el la morale avec la raison. Il semble qu'il prend le meilleur de tous cotés, et qu'après il va plus loin qu'on n'est allé encore... La vérité est plus répandue qu'on ne pense ; mais elle est très-souvent fardée, et très-souvent aussi enveloppée et mémo affaiblie, mutilée, corrompue... En faisant remarquer ces traces de !a vérité dans les anciens , ou , pour
'LE1BMITZ.
parler plus généralement, dans les antérieurs, on lirerail l'or de la bouc, le diamant de la mine, et la lumière des ténèbres, el ce serait en effet perennis quadam philosophât. «
C'était donc assez pour Leibuitz d'avoir apporté une idée nouvelle, et ii laissait à ses successeurs la gloire de l'ahsorber ù leur tour dans une idée plus complète. Voyons si la seconde pliilosophie allemande, celle qui a succédé à Leibnilz et a Wolf, a vraiment agrandi leur héritage. Plus qu'aucun autre, Hegel s'est flatté d'avoir absorbé el dépassé tous ses devanciers ; c'est cette prétention que nous allons maintenant discuter.
Si l'originalité est une des ambitions les plus hautement déclarées de Hegel, elle est aussi un des plus puissants prestiges de sa doctrine. Et cependant, la philosophie de Hegel fût-elle neuve, cela ne voudrait pas dire qu'elle fut vraie, le fau\ et l'absurde mémo pouvant avoir leur originalité ; mais enfin ce serait quelque chose d'avoir ajouté une grande et nouvelle erreur a l'histoire des erreurs de l'esprit humain.
J'interroge les interprètes de Hegel, et ceux qui l'ont exposé avec impartialité sur pièces authentiques, comme M. Wilra', et ceu\ qui l'ont supérieurement discuté,
Ddiissou Hiïfoire de la
i vol. in-R*.
LKIIÎHITZ.
comme M. Vachcrol ', ou ceux enfin qui l'ont, comme M. Yéra *, fort bien traduit et commenté. Trots idées se détachent sur le fond du système : l'idée do l'identité de la pensée cl do l'être, l'idée du processus
lité dos contradictoires. Kc.laircissons un peu ces formules, qui n'en ont pas médiocrement besoin.
La nouvelle philosophie allemande a commencé par un doute : ia pensée humaine saisit-elle véritablement les êtres? ou, en d'autres termes, les idées sont-elles l'expression des choses? C'est ainsi que s'offrit â l'esprit de liant le problème éternel. Il parut le résoudre par une sorte d'idéalisme sceptique. Suivant lui, en effet, l'univers n'est autre chose que l'ensemble de nos sensations. Qu'est-ce que la matière en soi? l'n agrégat de molécules ou un système de forces? Est-elle finie ou infinie dans l'espace? est-elle éternelle? a-t-elle commencé? y a-l-il même de la matière? Nous l'ignorons. Et nous qui raisonnons sur la matière, que sommesnous? Nous sentons nos modifications intérieures, nous saisissons la surface de notre être, mais le fond, est-il un ou multiple, étendue ou pensée, esprit ou matière? Autant de questions, autant d'énigmes. A plus forte raison l'existence de Dieu, sa nature, son mode d'action,
' Voyez son Ihre fa Métaphysique et la Science, lome 11. page 233 et suiv.
' Logique de Hegel, traduite ]iour lu première fois et accompagnée d'une inlruiiurlion cL d'un cunimentairc perpétuel, Jiar M. Véra, 2 vol. in-8. —Du mime auteur, Introduction d laphilosophie de Hegel.
LEIBMTZ.
sont-ils pour nous des mystères impénétrables. Que savons-nous donc en définitive? qu'il y a en nous des idées, et que ces idées se développent suivant certaines lois. La pensée el ses lois, le sujet et ses formes, voilà le lerme de la science.
Cette doctrine parait faire la part bien petite à l'esprit humain. Elle est timide et modeste au premier abord ; mais celle modeslie est un leurre. Le scepticisme n'est ici que l'orgueil spéculatif qui se déguise pour faire accepter un dogmatisme énorme. Il y a au fond du doute apparent de Kant une idée d'une hardiesse extraordinaire : c'est la réduction des deux éléments dont se compose la science a un seul, c'est la confiscation générale des êtres au profil de la pensée.
Ce ne fut pas Kani lui-même qui dégagea nettement cette idée, mais son disciple Fichlc, un de ces héroïques logiciens qui n'ont peur de rien, pas même de l'extravagance. Kant croyait avoir assez fait de transformer tous les problèmes philosophiques par un changement radical de point de vue : il avait essayé en métaphysique la révolution de Copernic en astronomie ; il avait placé au centre, comme le soleil du système, la pensée humaine, jusque-lù reléguée â la circonférence. La hardiesse de Fichte fut plus grande : il déclara que la pensée était a la fois le centre et la circonférence , qu'elle faisait tout, qu'elle était tout. C'est ce qu'on appelle en Allemagne l'idéalisme subjectif absolu.
Voilà la pensée allemande acboppée à une absurdité, car quoi de plus absurde et de plus impossible que de nier l'être? 11 fallait reculer, changer de direction, ou
LEIDNITZ.
périr. Ce mouvement nécessaire fut l'ouvrage de Schilling. Il replaça en, face l'un de l'autre les deux termes du grand problème, la pensée et l'être, le sujet et l'objet. Mais commcnl aller d'un de ces termes a l'autre"? comment e\pliquer leur coexistence et leurrapporl? comment sortir du dualisme? Schclling fut frappé d'une idée, c'est que l'opposition apparente de l'être et de la pensée, de la matière et de l'esprit, pourrait bien couvrir une intime analogie, car enfin la matière la plus grossière renferme encore des forces et des lois. Or la force est quelque chose de spirituel, et la loi, c'est de l'intelligence, c'est de la pensée à l'état objectif. D'un autre côté, la pensée n'existe pas d'une manière abstraite; elle a un point d'appui dans le lieu, dans le temps, dans un sujet matériel. Or, s'il y a de la pensée dans la matière et de la matière sous la pensée, si le sujet et l'objet, loin de s'exclure, se supposent el se pénètrent réciproquement, ne peut-on pas concevoir à l'origine des choses un principe unique où la matière el l'esprit ont leur racine commune, où le sujet et l'objet trouvent leur point d'indifférence el d'identité? Ce principe, se déployant en vertu de son essence, n'est d'abord que matière diffuse. Par degrés, il prend une forme plus précise, il devient espace, chaleur, lumière, mouvement, s[Ki!il;mt'iiê, vie. Arrivé là, il commence à sentir et a gouverner plus librement son activité; il monte les degrés de l'échelle animale. Il domiail dans le minéral et dans la plante, il rêvait dans l'animal, il se réveille dans l'homme. Ici la pensée prend conscience d'elle-même: cite aspire de plus en plus à