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chose ne peut pas être et n'être pas dans le même temps et sous le même point de vue, alors ce principe esi incontestable ^ Voilà un aveu dont je prends acte; il honore le bon sens de M. Véra. Mais, quoi ! lui dirai- je, y a-t-il donc deux manières d'entendre le principe de contradiction? Quand Platon, qui Va formulé le premier, Topposait avec tant de force et une ironie si perçante aux Thrasymaque et aux Polus, Tentendait-il autrement? et Aristote, qui en a fait l'axiome fondamental de sa logique, ne le prenait-il pas dans la même sens? Que venez-vous donc nous parler de deux logiques, la logique de l'entendement, fondée sur le principe de contradiction et bonne apparemment pour les esprits vulgaires, et la logique de la raison, logique nouvelle, logique transcendante, à l'usage des penseurs de Técole allemande? Malheur aux inventeurs de logiques nouvelles î Il n'y a pas deux logiques, car il n'\ a qu'un esprii
humain.
Mais si vous reculez sagement devant la négation du principe de contradiction , que devient votre principe fastueux de l'identité des contradictoires? Il se réduit ;« dire que les contradictions sur lesquelles le scepticisme s'est appuyé de tout temps ne sont qu'apparentes, que ce sont de simples oppositions qui peuvent être conciliées. Si vous ne dites que cela, je dis comme vous ; seulement je vous attends à l'œuvre, El quand vous m'aunoncez que vous avez trouvé une méthode infaillible pour résoudre toutes les oppositions, je vous écoute non sans quelque défiance, mais du reste avec infini-
* Logiqhp de lîegi'l, tomo i, page 41 et suiv.
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ment de curiosité. Quel est donc ce moyen infaillible et universel de conciliation? Si je vous entends bien, il consiste à substituer à l'idée d'un Dieu créateur, tirant l'univers du néant, l'idée d'un devenir éternel et nécessaire, où l'être et le néant contractent un mariage éternellement fécond, en d'autres termes, à remplacer l'idée d'un Dieu distinct de l'homme et objet de son adoration par ridée d'un Dieu qui n'est d'abord que l'être indéterminé, mais qui, se déterminant par une loi nécessaire de son essence, devient successivement toutes choses, et parvient enfin dans l'homme à la pleine conscience de lui-même. Ceci est très-clair, j'en conviens; par malheur, ceci n'est pas original. Vous avez pris cette idée dans Schelling et dans Fichte.
— Oui, répondrez-vous, j'ai en commun avec Schelling ridée du développement progressif de l'absolu ; mais c'a été chez lui une simple intuition : il n'a pas su tirer parti de son idée, l'orgtniser en système, trouver une méthode pour déduire le néant de l'être et le fini de l'infini. Moi, Hegel, j'ai trouvé cette méthode.— Soit; mais encore une fois quelle est cette méthode? est-elle fondée sur l'identité des contradictoires, oui ou non? Si vous abandonnez cette identité prise au sens strict et absolu, votre système n'est que celui de Schelling mis sous des formes régulières, et alors vous devez renoncer à vos prétentions à l'originalité, ou bien, si vous voulez à toute force être original et avoir découvert une logique nouvelle, alors il faut reprendre le principe de l'identité absolue des contradictoires, vous inscrire en faux contre le sens com-
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mun, et soutenir que, rigoureusement parlant, Tétre et le néant, le fini et l'infini, le oui et le non, sont identiques.
C'est ici que vous attendent d'habiles dialecticiens; ils vous arrêtent dès votre première déduction. Elle consiste à montrer premièrement que Tétre et le néant sont identiques, — secondement qu'ils sont contradictoires, — troisièmement qu'ils s'identifient dans le devenir. Mais d'abord vous ne prouvez pas l'identité de l'être et du néant. Assurément l'être pur, l'être absolument indéterminé, est fort éloigné de la réalité; néanmoins il en retient quelque chose, car c'est un terme positif : donc il n'est pas identique au néant, qui est tout négatif. Si l'être et le néant n'avaient pas de différence, vous ne pourriez pas les distinguer, les nommer, car deux identiques ne font qu'un. Vous vous acharnez en vain contre la loi primitive de la pensée; vous oubliez cette maxime : « Il ne faut pas se roidir contre les choses, car elles ne s'en inquiètent pas. »
Admettons maintenant qu'il y ait d'abord identité, puis contradiction entre ces deux concepts ; on ne vous accordera pas pour cela qu'ils doivent se concilier dans le devenir. Le concept du devenir est un concept tiré de l'expérience. Il suppose le changement, le temps, la succession, le nombre, ou tout au moins la possibilité de tout cela. Or le conflit de ces deux pures abstractions, l'être et le néant, est un conflit stérile, incapable de rien engendrer de concret, de réel et de vivant.
Ce ne sont là que quelques-unes des difficultés que soulève la déduction de Hegel. M. Trendelenburg en
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Allemagne et tout récemment en France M. Paul Janet, dans un livre d'une vigoureuse et fine dialectique, les ont mises dans le plus grand jour. M. Janet fait voir avec une sagacité supérieure que si la logique de Hegel se réduit à montrer en toute chose des oppositions et à essayer de les concilier, elle n'est qu'une imitation de la dialectique platonicienne. Ce n'est pas Hegel qui le premier a été frappé de l'opposition de l'être et du néant, de l'unité et de la pluralité. Platon, dans deux de ses plus profonds dialogues, a développé cette opposition. Le Parménide est destiné à prouver que l'unité et la pluralité sont inséparables, quoique opposées. Le but du Sophiste, c'est d'établir que l'être et le nonêtre ne sont pas absolument inconciliables '. Qu'a fait Hegel? il a exagéré la pensée de Platon. Au lieu de résoudre les oppositions, il a transformé de simples oppositions en contradictions absolues, et par là il s'est retranché tout moyen de les concilier.
Point de milieu : il vous faut maintenir le principe de l'identité des contradictoires, et alors on vous défie de faire un pas, ou reconnaître que ce qu'on appelle contradiction n'est qu'une simple opposition, et alors adieu la logique nouvelle, adieu le rhythme de Tidée, adieu la méthode absolue, adieu l'originalité de Hegel! Le système de Hegel n'est plus qu'une forme nouvelle donnée à l'idée de Schelling. Or les historiens de la philosophie vont arriver à leur tour, et ils ne manqueront pas de vous montrer que l'idée même de Schelling n'est
ï Voyez le remarquable ouvrage intitulé la Dialectique dans Platon et dans Hegel, par Paul Janet, 1 vol. in-8°.
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pas une idée vraiment originale. Ce qui Irompe ici, ce sont les mots, les formules, qui ne devraient être que les servantes dociles des idées et qui en sont les ennemies mortelles. L'identité absolue, le sujet-objet, l'indifférence du différent, tous ces grands mots dont Pascal dirait : Je hais les mots d'enflure, tout cela fait illusion. Eh bien î tout cela, c'est le vieux panthéisme. M. Schelling est plus original que Hegel; mais il n'est pas vraiment original. Il n'est qu'un kantien devenu spinoziste. Ajoutez que ce kantien est un hoiiime de la plus belle imagination, versé dans toutes les connaissances humaines, semant les aperçus à pleines mains et parlant un langage plein de poésie et d'éclat. Mais ils ont beau dire, lui et Hegel, que leur système n'est pas celui de Spinoza, qu'il a manqué à Spinoza l'idée de l'absolu en travail pour arriver à la conscience de lui-même, le fond reste identique, et je nie que même avec cette addition le panthéisme ait beaucoup gagné à passer de Spinoza à Schelling et de Schelling à Hegel. Ceci m'amène à dire au moins un mot sur le fond des choses.
Évidemment ce n'est pas en quelques lignes qu'on peut juger un système qui a occupé la vie d'un esprit très-étendu et très-vigoureux. Je veux expliquer seulenlent sous quel jour nouveau se montre la philosophie
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allemande, aujourd'hui qu'elle est sortie de ses voiles cl et que la lumière s'est faite.
Le système de Hegel se présente au premier abord comme aussi éloigné que possible du sensualisme; car l'Allemagne le prend de très-haut avec les sens et les faits de l'expérience. C'est par la seule spéculation a priori qu'elle prétend construire le système des choses. La foi dans les idées y est poussée jusqu'au paradoxe. Ainsi Hegel vous dira non-seulement qu'il y a dans tout être réel une idée, mais que l'idée, quoique invisible, est plus réelle que l'être même que vous voyez et louchez. Un individu, pour Hegel, n'est pas quelque chose de vraiment réel ; séparé de son idée, conçu comme pur individu, il n'est plus qu'une abstraction.
Est-ce là un jeu d'esprit? Je ne pense pas. Si donc il en est ainsi, qu'y aura-t-il de plus réel et de plus sacré pour Hegel que l'idée de Dieu? Aussi Hegel paraît-il profondément convaincu de l'existence de la Divinité. Ce principe qu'il appelle l'Idée et qui apparaît sans cesse à toutes les mailles du réseau inextricable de sa déduction, ce personnage mystérieux qui est pour ainsi dire l'acteur unique et tout-puissant du drame, Hegel se plaît à le nommer l'Esprit universel. Il reproche à Spinoza d'avoir fait de son Dieu une sorte de matière, au lieu de le concevoir comme sujet, comme esprit vivant; — il accuse le géomètre de VEthica de s'être inscrit en faux contre les causes finales, ce qui lui a fait perdre, suivant Hegel, le sens de la nature et celui de l'histoire, d'avoir nié la liberté en réduisant tout au mécanisme, enfin de n'avoir compris que d'une
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façon très-incomplète la portée profonde des dogmes chrétiens. Hegel est-il sincère en parlant ainsi? Je le
crois fermement.
Et cependant essayons d'aller au fond de sa pensée, à ce fond reculé, qui souvent reste obscur aux yeux mêmes du penseur de génie, et ne se révèle qu avec le temps à ses disciples ou mieux encore à ses adversaires. Hegel place à l'origine des choses une première idée, ridée de Tétre pur. Otez ce principe, le système entier s'évanouit. Rétablissez-le, tout en sort nécessairement. VoiUi donc le point de départ ; allons au point d'arrivée. L'esprit universel, d'abord être pur, sort de cet état d'indifférence; il entre dans le devenir, il parcourt toutes les formes et tous les degrés de la vie. Où vientil aboutir? à l'homme. Cela doit être, dit Hegel. En effet, quel est le but du mouvement de l'esprit universel? c'est d'entrer en pleine possession de lui-même par la conscience et la liberté. Or cette fin magnifique s'accomplit dans l'homme et ne peut s'accomplir qu'en lui ; elle est l'ouvrage de la civilisation et surtout de la philosophie. C'est par elle que la civilisation se complète, et que l'homme, après avoir traversé les formes imparfaites de la société civile et les symboles successivement épurés des arts et des différents cultes, arrive enfin à comprendre le fond de la politique, de l'art et de religion, qui est la liberté universelle et l'universelle identité.
Je demande où est Dieu dans ce système. Est-il au point de départ , au point d'arrivée ou sur le chemin?
Dans les autres grands systèmes de panthéisme, Dieu
est ou paraît être au point de départ. Ainsi il est trèscertain que le Dieu de Plotin c'est l'Unité, et que le Dieu de Spinoza c'est la Substance. Hegel est, je crois, le premier panthéiste qui ait déclaré que l'être pur, point de départ de sa philosophie, est une pure abstraction. Je lui reconnais volontiers cette originalité-là. Il confesse expressément que l'idée de l'être pur est une idée très-pauvre et très-vide, qu'il n'y en a pas de plus pauvre et de plus vide ^ — Cela se conçoit : il voulait identifier cette idée avec celle du néant; il fallait bien la rabaisser. Mais cela mène loin. Si l'idée de l'être pur est la plus creuse de toutes les idées, elle ne saurait aspirer au titre de Dieu. Quel est donc le Dieu de Hegel ? N'étant pas au point de départ, chose fort étrange, est-il au point d'arrivée? Ce point d'arrivée c'est l'homme.
Il n'y aurait qu'un moyen pour Hegel d'échapper à cette conséquence, ce serait de dire que Dieu est partout et nulle part, qu'il n'est ni au point de départ ni au point d'arrivée, qu'il est la loi nécessaire qui fait passer l'être de l'un à l'autre ; mais alors Dieu ne serait qu'une abstraction. Où trouver le point d'appui de son être et comment lui donner un sujet dinhérence? Si donc l'on ne veut pas que ce Dieu s'évanouisse en fumée,
' « L'être et le non-être, dit Hegel, sont les déterminations les plus pauvres, par cela même qu'elles forment le commencement. » — « Le point essentiel dont il faut bien se pénétrer, c'est que ce qui fait le commencement, ce sont ces abstractions vides [Durjlige, leere Abstraktioiien) , et que chacune d'elles est aussi vide que l'autre. » [Logique, part. I, g 87 et 88, pages 14 et suivantes du tome II de la traduction de M. Yéra.)
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si on tient à le réaliser, il faut nécessairement Tincarner dans Thomme.
Quoi de plus arbitraire maintenant et quoi de plus absurde que cette incarnation ? De quel droit prétendon arrêter à Thomme le mouvement de la dialectique? Ouoi ! l'esprit universel est en quôte de la perfection, et, devenu homme, il s'arrête là! Pourquoi ne se fait-il pas ange? pourquoi ne (|uitte-t-il pas la terre pour le ciel? Hegel n'entend point ainsi les choses. Suivant lui, Thomme est le dernier mot de la nature, et la terre est le séjour nécessaire de l'Esprit universel. A ce compte il est assez étrange que l'homme habite une planète aussi modeste que la terre ; il faut revenir à l'astronomie de Ptolémée, et le système de Ne^^ton est injurieux à l'esprit humain. Je conviens que M. Hegel n'a pas poussé la logique jusque-là ; mais il est très-clair qu'avec ses airs d'idéalisme et ses professions de foi spiritualistes et chrétiennes, sa philosophie aboutit à ce résultat, (jue tout part du néant pour s'arrêter à l'homme, et (|u'au-dessus de l'homme et au delà de la vie terrestre il n'y a rien. C'est ce qu'on appelle en bon français de l'athéisme et du matérialisme absolus.
Ici les hégéliens se récrient, et peu s'en faut qu'ils ne se déclarent calomniés. On leur fait, disent-ils, une guerre peu loyale en les combattant avec les préjugés du sens commun. Ne sait-on pas, entre philosophes, que le Dieu du vulgaire n'est autre chose qu'une idole? Il suffit donc, pour ne pas être matérialiste et athée, d'admettre le Divin, l'Idéal, alors même qu'après avoir posé d'une main cet idéal, on le retirerait de l'autre en
le réduisant avec toute sorte de précautions et d'égards à une catégorie de l'esprit humain, ou en déclarant avec franchise et naïveté qu'il ne manque à sa perfection qu'une seule chose, qui est d'exister.
Les hégéliens ont senti ce côté faible de leur svstème, et pour le couvrir ils ont imaginé de faire au bon sens un grand sacrifice, comme sur un vaisseau en péril on jette à l'eau ce qui est trop lourd; ils ont fait le sacrifice de Spinoza. J'en connais qui vont jusqu'à dire que le spinozisme est un crime. Eh ! grand Dieu! qu'a donc fait cet honnête Spinoza de si criminel? Après avoir été persécuté par les dévots, il ne lui manquait plus que les injures des panthéistes ! Son crime, disent-ils, c'est d'avoir nié l'idéal, méconnu la finalité de la nature, la liberté de l'homme, et tout réduit au fatalisme. Vous parlez d'or, dirai-je aux hégéliens; mais est-ce à vous de parler ainsi ? Quoi ! vous avez emprunté à Spinoza son idée de l'immanence S aussi bien que son idée de l'identité du sujet et de l'objet ^, et puis vous venez lui faire un procès criminel! ceci est de l'ingratitude et, qui plus est, de la maladresse, car la différence qui vous sépare de Spinoza est bien petite, en vérité. Il n'a pas compris, dites- vous, que le développement de l'absolu devait avoir un terme, une tin idéale, et que cette fin, c'était l'affranchissement complet de l'esprit; mais vous, qui l'accusez de fatalisme, de quel droit parlez-vous des
* (( Deus est rerum omnium causa immanons. non vero transiens. » {Éthica, part. 1, prop. 18.)
* « Ordoet connexio idoarum idem est ac ordo et connexio rorum. » (7/»/^., part. Il, prop. 7.)
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fins de la nature? Vous êtes dupes d'une illusion ou vous voulez faire des dupes. Je comprends que la création ait une fin, s'il y a un créateur intelligent ei libre qui se soit proposé cette fin, et qui y conduise toutes choses; mais si ce que vous appelez Dieu n'est qu'un principe inconscient qui se développe sans le savoir et sans le vouloir, quand vous venez m'apprendre que le monde est sorti du néant sans autre cause que le besoin de résoudre l'antinomie du néant avec l'être, et sans autre fin que de donner à un philosophe allemand l'occasion de s'immortaliser en découvrant qu'il n'y a de ciel que sur la terre et de Dieu que dans l'homme, je dis alors qu'avec tous vos rallinemenls dialectiques et vos grands mots de divin et iï idéal, vous tombez au-dessous du vulgaire, qui adore du moins de nobles symboles, tandis que vous, vous déguisez votre incrédulité sous des formules trompeuses, à moins que vous ne vous incliniez dévotement devant des mots.
Telle est, s'il faut le déclarer nettement, notre opinion sur le fond de l'hégélianisme : c'est assez dire quel genre d'influence nous le croyons propre à exercer sur la pensée française. Selon nous, il ne peut aujourd'hui produire que deux effets également funestes, je veux dire d'abord : favoriser le scepticisme, et puis précipiter le mouvement qui pousse les esprits au dédain de la métaphysique et au culte exclusi f des sciences positives. Ce sont deux des plus graves maladies morales de notre temps.
Il y a parmi nous une école critique qui a écrit sur son drapeau la formule hégélienne : L'être n'est qu'un
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éternel devenir. Je dis à ces savants hommes, aces espr il s ingénieux : Yous avez une mortelle peur des opinions vulgaires, vous voulez être originaux; mais vous ne faites après tout qu'exagérer les principes d'une école voisine que vous maltraitez volontiers, l'école historique. Vous voulez donner à la science pour base l'érudition, soit ; mais l 'érudition ne se suffit pas à elle-même. Yous savez ce que les diverses races d'hommes ont pensé du beau, du juste, du divin ; mais vous ne savez pas ce qu'il faut en penser, et vous ne voulez pas qu'on s'en inquiète. Yous oubliez que la critique n'est possible et féconde que pour qui a un critérium. Or oii est votre critérium en philosophie, en politique, en esthétique? Hegel du moins ne s'est pas arrêté au devenir, il en a cherché la loi ; mais vous, de Hegel vous reculez à Heraclite. Souvenez-vous qu'après Heraclite sont venus Protagoras et Pyrrhon. Yous êtes des critiques sans critérium, c'està-dire des sceptiques, et le scepticisme, dans la pratique, c'est l'indifférence.
Et puis prenez-y garde : l'habitude hégélienne de voir partout des contradictions, de les créer sans raison, de les résoudre sans rigueur, est une habitude sophistique. On en voit des traces chez Hegel, à plus forte raison chez ses disciples *. L'habitude aussi de s'imaginer qu'il y a deux logiques, celle du vulgaire, à qui le principe de contradiction suffit, et puis une logique transcendante, qui nous élève au-dessus du sens commun et où les contradictions ne sont plus qu'un jeu, cette habitude donne
» Voyez les écrits de M. Proiidhon, parliculièrement le Système des coîitradktions économiques.
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à l'esprit une superbe el une outrecuidance fâcheuses. On en viendrait, comme les Thras} maque et les Prodicus, à croire que le critique, faisant à son gré le beau et le laid, le vrai et le faux, tirant Tôtre du néant et le néant de l'être, est une espèce de Créateur, de Tout-puissant. Il y a là une ivresse des plus dangereuses : dans les esprits supérieurs, cela tourne à l'exaltation; dans les esprits simplement distingués, c'est un ridicule.
Si l'abus de la critique mène à T indifférence et à l'orgueil, le culte exclusif des sciences positives produirait pis encore, car j'aime mieux l'exaltation orgueilleuse de l'esprit que son abaissement. L'hégélianisme, qui enivre certaines intelligences, a le triste privilège de produire également l'effet contraire. Gela se conçoit : s'il n'y a pour l'homme d'autre horizon que celui de ce monde, si au delà de l'univers matériel rien n'existe que l'insaisissable absolu, qui en lui-même n'est qu'une abstraction creuse et ne se réalise qu'en prenant un corps dans l'espace et dans le temps, il est clair que la métaphysique n'a plus d'objet. Il faut laisser l'àme el Dieu aux enfants et aux femmes, et la véritable théodicée consiste à étudier, non pas les attributs inutiles d'un être fantastique, mais les dimensions réelles de l'étendue et les utiles propriétés de l'électricité et de la chaleur. Toute science humaine est dans l'étude des faits, toute action humaine dans l'application de ces faits à nos besoins physiques, et tout idéal de société dans l'art d'assurer aux hommes à tout pri\ le plus grand bien-être matériel et la plus parfaite sécurité.
Est-ce là que les sciences doivent conduire la civili-
sation moderne? Il faudrait alors maudire le jour où elles sont sorties du génie de Descartes, de Leibnitz^et de Newton ; mais ces noms seuls nous avertissent que le divorce entre les sciences positives et les nobles spéculations est un divorce artificiel. Il a sa cause dans l'immense étendue que les sciences ont prise depuis soixante ans, et, il faut bien le dire, dans la rareté d'esprits tout à fait supérieurs. Vienne un Leibnilz, il dira aux philosophes : Cultivez les sciences; pour moi, j'ai commencé par la physique et les mathématiques, et ce sont elles qui m'ont aidé à saisir le côté faible de Spinoza et à trouver une métaphysique meilleure qui, à son tour, m'a fait voir plus clair dans les sciences particulières. — Puis il dira aux savants : Gardez-vous de dédaigner la métaphysique. Pour moi, si j'ai tant travaillé, ça été, je l'avoue, pour l'amour délie. On n'est grand dans une science particulière qu'en s'élevant au-dessus. Rien de plus trompeur que la passion aveugle des applications immédiates ; les plus utiles découvertes ont été faites par des théoriciens qui avaient l'air de ne s'occuper que de l'inutile. Courir aux résultats en dédaignant la théorie, c'est vouloir les effets en supprimant les causes, c'est couper l'arbre pour manger le fruit. Que deviendront les sciences, réduites à des spécialités? elles se diviseront de plus en plus et s'en iront en poussière. Pour qu'elles fleurissent, il faut qu'elles vivent d'une vie commune, qu'elles se touchent et se rejoignent par leurs principes généraux. Plus de divorce alors enire la métaphysique et les sciences positives. L'esprit humain retrouve son unité, et l'univers son divin prin-
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cipe. Le malhémalicien philosophe s'élève jusqu'à celui que Kepler appelait après Platon Tèlernel géomètre; raslronoraeneiiieplus le moteur universel; les sciences physiques reconnaissent des sœurs dans les sciences morales; le politique et le jurisconsulte rattachent leurs recherches aux décrets de la justice et de la sagesse éternelles; le linguiste est averti, par les lois immuables des idiomes les plus divers, qu'il y a un premier principe de la parole qui est aussi le premier principe de la pensée, et l'historien, dans la suite des révolutions et des empires, reconnaît la même sagesse toute-puissante qui brille dans Tarchitecture des cieux, et d'où émanent tout ordre, toute existence, toute vie, toute harmonie, toute beauté.