L’AME TRAGIQUE DU XVI SIÈCLE ITALIEN
La Renaissance est une des époques qui ont le plus fasciné le xIx° siècle et qui, sans doute, capti. veront encore le xx° parce que nous en procédons. La Grèce ressuscitée, la science affranchie, le joug de l Église secoué, l'esprit humain prenant son vol autour du globe et dans l’espace, enfin la grande tentative de fusion entre l’hellénisme et le christianisme, qui s'étend à tous les domaines de la vie, — autant d'idées qui ont bouillonné dans les veines de ce temps et qui travaillent le cerveau du nôtre. — Mais par cela même que l'antiquité retrouvée, le moyen âge encore vivant et l’avenir entrevu furent en collision à cette époque en des alternatives de fureur et d'amour, où ces puissances semblaient vouloir tantôt s’étreindre, tantôt se détruire, il n’y a pas eu d'époque plus complexe ni plus “contradiooie Or Taine, avec sa philosophie matérialiste, qui déduit les grands hommes de leur ambiance, nous a trop habitués a faire sortir la Renaissance italienne tout entière d'un puissant retour à la nature débridée, alors que cet admirable mouvement intellectuel fut avant tout la création collective d’une phalange
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de génies individualistes. « Le vice et la vertu sont des produits naturels comme le sucre et le vitriol, » à dit l’auteur du Voyage en Italie, et à lire son livre, on a l'impression que Michel- Ange, Raphaël et le Tintoret furent les produits naturels de cette époque cruelle et magnifique, aussi bien que César Borgia, Alexandre VI et l’Arétin. L'art merveilleux de ce temps fut-il donc vraiment une fleur de la belle immoralité ?
C'est le mérite de Gobineau de nous avoir donné de cette époque un tableau d'ensemble, où la morale et la politique, la religion et l’art jouent leur vrai rôle et sont placés dans une juste perspective. Le xvr siècle italien, que nous avons l'habitude de regarder à travers le prisme chatoyant de l’art, est au point de vue social, une époque sombre et terrible. « Jamais peut-être, dit M. Schemann dans la belle introduction où 1l résume à sa manière la pensée de Gobineau en cette œuvre, jamais l’abime entre l'esthétique et la politique, entre l'apparence et l'être, entre l'esprit et le cœur n'a été aussi grand. C’est à la lueur des bûchers et des incendies, des pillages et des meurtres, des trahisons monstrueuses que s'élève cet art qui parle de beauté et de sainteté, d’Olympe et de paradis, de l’éternelle patrie de l’âme. L'art de la Renaïssance fut l’esclave des puissances d’alors et d’une brillante société aux mœurs révoltantes. Il dut sen faire le courtisan. Il dut fournir de tableaux et de statues les palais de scélérats élégants élevés sur les tombeaux de généreuses victimes... La société de la Renaissance était dans sa TÉNÉ—
ralité, sans âme et sans cœur. Et l'Art, ce fils de Dieu, l'Art qui est l’âme corporisée, qu'était-il pour ce temps sans âme ? L'art fut, en ce temps, un costume et cela dit tout. » Cela est vrai à condition que l’on ajouté: sauf pour les vrais artistes. De tels contrastes peuvent se découvrir à toutes les époques, mais ils sont là plus criants. Gobineau a compris la situation tragique des orands hommes de la Renaissance vis-à-vis de la société de leur temps. Dans cette lutte constante et presque toujours intérieure, il démêéle les compromis et les révoltes, les chutes et les relèvements, les vaincus et les vainqueurs. Il eût pu l’étudier dans un Léonard de Vinci, cet alchimiste de la nature et de l’art, qui mourut en exil, apprécié du seul François I‘, mais incompris dans sa patrie, après avoir servi tour à tour Florence, Ludovie le More, César Borgia et le pape Léon X. Il aurait pu la surprendre dans un Corrège, ce voyant de l'âme, qui se replia sur lui-même pour peindre son apocalypse d'une humanité idéale sur les voûtes de Parme. Il aurait pu la montrer dans un Giordano Bruno, qui joignit l'audace d'un Lucifer à la douceur du Christ et qui expia son panthéisme mystique sur le bücher de l’Inquisition romaine (1). Gette tragédie intime, qui se déroule dans le cœur des génies solitaires, loin du drame fastueux et
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(1)Voir sur Zéonard de Vinci l’admirable roman de Merej-= kowski:; sur Le Corrège, sa vie el son œuvre le beau livre de Marguerite Albana, précédé d'une remarquable introduction sur le développement de la culture italienne et le génie de la Renaissance; sur Giordano Bruno le livre déjà ancien
mais très complet de Bartholmèss.
sanglant de fa Renaissance, Gobineau préféra la magnifier dans la grande figure de Michel-Ange, véritable Titan de l’époque, architecte. sculpteur, peintre et poète, bâtisseur de coupoles, de forteresses et de mausolées, en qui vivait à la fois la conscience de la religion, de la patrie et de l’art. Mais autour de ce personnage central, il tenta de faire vivre tout son temps. Les Scènes historiques vont de 1490 à 1560. Elles ramassent l'évolution de la Renaissance en cinq actes, dont chacun porte le titre de son protagoniste : Saponarole, César Borgia, Jules II, Léon X, Michel- Ange. Michel-Ange seul traverse les cinq parties et prête à l'ensemble une certaine unité Ce n’est pas du théâtre, mais une évocation drama tique de l’histoire, qui en donne la moelle en visions instantanées et rapides. Il semble qu'on se promène dans un diorama, où cinq périodes de la Renaissance nous apparaissent successive= ment par de larges baies. Les personnages du temps, artistes, moines, condottières, grandes dames, rois, empereurs et papes, se pressent en des décors brillants. Derrière eux srouillent les foules bariolées et tumultueuses. De brusques changements à vue fatiguent et déconcertent : on se demande souvent où l’on va: mais tout le monde gesticule, parle, agit. On a la sensation d'une vie ardente. On respire, tour à tour, la poussière des champs de bataille, l’air lourd d’un relent de roses et de poison qui traîne dans les palais princiers, et cette essence de beauté, mélée de platonisme, qui passait alors comme une brise éthérée dans l'atelier des peintres.
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A la fin, seulement, la pensée de l'œuvre se dresse lumineuse. Car deux drames se sont développés simultanément sous nos yeux — celui de la patrie italienne cherchant en vain son unité entre les maîtres qui la déchirent en se l’arrachant — et le drame intérieur de Michel-Ange, dont l’âme fière se développe par une force propre devant ce spectacle douloureux. L'Italie corrompue, épuisée et avile, finit par tomber sous le joug de l'étranger et dans le marécage de la décadence, tandis que Michel-Ange, atiristé, vieilli, resté seul de la phalange héroïque, mais parvenu au sommet de la grandeur morale, affrme son idéal d'artiste et sa conscience religieuse devant cette Vittoria Colonna, qui fut la femme sublime de son temps. La Renaissance mourante prononce ainsi, par ces deux êtres d'élite, son mot suprême, qui est un verbe régénérateur pour l'avenir et une parole d’éternité.
Si Gobineau avait eu la force de réaliser cette ‘dée dans une action d'un intérêt soutenu et d'une poignante unité, au lieu de la noyer dans un vaste tableau d'histoire, il eût fait un chefd'œuvre merveilleux. Il n’en est pas moins beau d'avoir eu cette idée géniale et de l'avoir esquissée, ça et là, en quelques scènes magistrales. Je vais essayer de la dégager de l’ébauche grandiose, mais touffue et disparate, de l'historienpoète. Du chaos de sa fresque murale, tirons un triptyque d’où l'idée jaillira en plein relief comme un éclair sorti d’une seule figure illumine tout un tableau,