‹ Précurseurs et révoltésChapitre 109 sur 148 · BE RS · texte numérisé non relu

BE RS

- “ à à 1 k D LM 2 È La L Fa 2 cSi Se >:

c’est le ciel! » l'image du géant farouche s’est

dressée, menaçante, devant les deux amants, et . projette sur eux l’ombre tragique de toute la souf-

france humaine. Elle étouffe les confidences d'amour sur leurs lèvres et fait taire les oiseaux dans les feuillages, où glisse un air embaumé d’ambroisie et un souffle d’immortalité. Le nom seul de Michel- Ange a troublé ce tête-à-tête ; spectre saturnien, 1l à ramené les amants sur la terre. L'heure sonne , un clocher voisin, et la dame effarouchée s'enfuit (1).

Dans une autre scène, nous voyons Raphaël chez Janus Corycius. Des disciples l'entourent, des cardinaux, des savants, des poètes, des femmes. En vain Bramante essaye d’exciter sa jalousie contre Michel-Ange, qui a obtenu de peindre la chapelle Sixtine ; Raphaël, qui peint les Stances du Vatican, n'a pas leu de se plaindre. Il s'IMpPatiente à l’idée que les amis de Michel-Ange et les siens s’escriment à l’envi pour exciter l'un contre l'autre les deux plus grands peintres de l’époque. Aimant, aimé detous, ilne sait pas hair. Il hausse les épaules et fait taire Bramante. |

Gur ces entrefaites, arrive un homme vêtu de bure noire et coiffé d’un bonnet rouge à orerllettes, qui le fait ressembler à un Vulcain couvert de suie, dont la tête porteraitle reflet du feu. Pas un muscle ne bouge sur sa dure face de bronze. Il apporte un ordre du pape et l'annonce d'une voix brève, en jetant un regard hostile aux cardinaux

(1) Résumé d’une scène de la Renaissance de Gobineau, page 282,

| it PRES.

DD ES rs

F à ane Le d

ERPET - LES nie

galants qui dissertent avec de fières courtisanes, aux belles gorges ruisselantes d’or. À son accent impérieux, cessent un instant les frisselis de soie et les rires. Il n'a pas daigné apercevoir son rival, mais en partant, il lui dit: « Bonsoir, Raphaël, mon enfant, amuse-toi bien! — J’y ferai de mon mieux, répondit Sanzio en riant. Bonsoir, maître Buonarroti; donnez-moi votre main. — Quand je reviendrai », dit le Vulcain bourru, et, sans un mot de plus, il retourne s’enfermer dans sa Sixtine. La belle Impéria a bien le droit de dire de lui : « Quel homme malplaisant! »

Qu'est-ce que Michel-Ange avait donc contre Raphaël ? Lui en voulait-il de peindre les Stances du Vatican alors que lui-même avait reçu, morceau royal, la chapelle Sixtine ? Lui reprochait-il sa bouche de femme et ses yeux de page amoureux ? Etait-ce la jalousie d’un génie solitaire et incompris contre un artiste acclamé de tous? Etait-ce le blîme morose mélé d'envie ‘secrète de certains travailleurs austères contre les voluptueux délicats et les favoris de l’amour ?

Il y avait un peu de tout cela; car, à cette époque, l'ambition de Michel-Ange ne connaissait pas de bornes et son volcan intérieur n’avait pas encore Jelé ses scories, Mais il y avait plus encore. Ces deux hommes venaient de deux mondes différents, séparés par un abime. Le doux Sanzio vivait dans une sphère supra-terrestre, dans un monde idéal. Les luttes, les douleurs de la terre ne l'avaient point touché. Il passait à côté de ses horreurs et de ses vilenies sans les voir. Dans son monde à lui, dans son catholicisme vraiment universel, il réu-

nissait sans peine le Parnasse et l'Eglise, Olympe et le Paradis. Derrière son chevalet, un Erôs penif souriait à ses madones ombriennes aux paupières baissées et aux longs cols. Quand il peignait la Fornarina, lui-même semblait uñ saint Jean. Car, dans cette âme angélique, le problème de la Renaissance, la fusion de l’hellénisme et du christianisme était résolu d'avance par le sens né d’une harmonie supérieure. Par contre, dans sa vie besogneuse et tourmentée, l’âpre Buonarrotti avait souffert de toutes les hontés, de toutes les misères de l’Italie. Il avaittraversé ses luttes, 1l s’indignait de ses vices, il ne comprenait pas qu'on püt rester indifférent à ses malheurs et goûter les voluptés de la vie au milieu des catastrophes publiques. Il était à la fois plus ancien et plus moderne que Raphaël. Car, si lon trouve un prophète visionnaire et flagellateur dans le peintre d'saïe et d'£zéchiel, on peut découvrir un révolté moderne un contemplateur apitoyé de « la majesté des souffrances humaines » dans le sculpteur de la Nuit douloureuse et de l’Esclave mourant. De là ses colères d'ascète, ses mépris de lutteur pour le tendre, pour l'amoureux Raphaël, qu'il accusait dé faiblesse et de frivolité.

Cette étroitesse était sans doute üune condition de sa grandeur, une nécessité pour l’accomplissement de sa täche. Toutefois un moment dut venir dans la vie d’un si puissant esprit, où il comprendrait sa limite et s’élargirait assez pour rendre justice à son rival.

Quelle impression dut faire sur l'âme de Michel-Ange la mort de Raphaël, enlevé à trente-

six ans, dans la fleur éclatante de son génie, par la fièvre romaine ? Là-dessus l’histoire ne dit rien. Vasari et les contemporains sont muets sur ce point. Gobineau suppose que, sous la commotion de cet événement inattendu, 1l dut se produire dans l’esprit de Buonarotti une de ces lumières subites, où l’orgueil de la personnalité abdique devant l’universelle vérité et devant l’unité de tous les êtres proclamée par la mort. L'idée de cette révolution morale est une véritable trouvaille dramatique. Elle a inspiré à l’auteur de la Renaissance la plus belle scène de son livre. On y voit d’abord Michel- Ange à l'apogée de son pouvoir d'artiste, en face de sa Muse, dans le mystère de sa création nocturne ; on le voit ensuite atterré par la nouvelle foudroyante. Je cite la scène en entier, car je n’ai pas encore découvert un seul lettré contemporain qui l'ait remarquée.

Page 1