MICHEL-ANGE ET RAPHAEL
Dans un jardin planté de hauts cyprès et de rosiers massifs, une élégante dame romaine est assise sur un banc de marbre, Non loin, une nymphe moussue laisse tomber de son urne un flot de cristal dans une vasque soutenue par des Amours. Ça et là sourient de blanches statues. divinités protectrices, nudités graves, pleines d’innocence et de pudeur. La litière de la dame lattend depuis une heure derrière la petite porte du parc que masquent d'épais lauriers, maïs elle ne peut se lever. Car, à ses pieds, sur le gazon, repose un jeune homme d’une trentaine d’années, en pourpoint de velours bleu, une barrette à cordon de perles posée sur sa tête. Son visage, d’un ovale plein, aux traits délicats, s’appuie au genou de la dame, qui joue doucement avec les cheveux du jeune homme aux ondes dorées.
Des silences entrecoupent leurs paroles rythmées par les sonores cadences de la langue romaine. Alors ils se regardent en se prenant les mains, et les yeux immuablement limpides du peintre se rencontrent avec les yeux fixes et noirs qui se penchent sur lui. — C’est Raphaël et son
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amie, une patricienne qui le protège et l’idolâtre. Ils causent de leur amour et du Phédon, de la différence du plaisir et du bonheur. Inquiète de l'heure qui fuit et d’une joie qu'elle sent éphémère, la dame voudrait remonter jusqu'a la source première de l’amour, de l'art et du bonheur. Mais Raphaël, qui joue avec les mains eflilées de Ia dame, avoue qu'il ne se tourmente pas de l’origine inaccessible des choses et qu'il préfère la beauté à la vérité. « En réalité, j'aime ce qu’atteint et baigne la lumière du soleil. Le reste m'importe peu. » Et la dame, saisissant d'un geste passionné la tête du peintre, presse la paume de ses mains soyeuses dans Île creux de ses tempes au suave contour, « Oui, s’écrie-t-elle, dans cette tête adorée règne la lumière partout et à flots. La vérité sy voit sans peine et l'erreur n'y a point de place. — Tu te trompes, réplique le divin Sanzio, en rejetant ses cheveux blonds sur ses épaules et en levant sur l’aimée ses yeux comme deux miroirs azurés, je n’ai jamais spontanément, par moi seul, reconnu ce qu'il fallait trouver. » Et simplement, avec une modestie charmante, il expose qu'après sa sortie de l'atelier du Pérugin, il dut tout à Masaccio, à Sansovino, à Pilippino Lippi et surtout au grand Léonard. L'amoureuse, qui ne voit que la gloire de son amant et qui jalouse tous ses rivaux, proteste: « Tu es le charme, tu es la grâce, tu es tout... —— Je suis la raison, la modération, la sagesse; mais je ne suis pas la profondeur, et surtout je ne suis pas le sublime. — Qui doncest l’un et l’autre ? — Michel-Ange. » La dame a beau répondre : « Mais tu es le bonheur, et le bonheur