‹ Précurseurs et révoltésChapitre 117 sur 148 · MICHEL=-ANGE ET VITTORIA COLONNA · texte numérisé non relu

MICHEL=-ANGE ET VITTORIA COLONNA

Quarante ans s'étaient écoulés depuis la mort de Raphaël. Avec lui le printemps somptueux de la Renaissance avait défleuri. La vie publique et l'art glissaient rapidement sur la pente de la décadence. Savonarole, Machiavel et Jules Il, tous trois ftaliens passionnés et patriotes à leur manière, avaient rêvé l'unité de l'Italie : le premier par l'Évangile, le second par la hiberté de Florence à la facon antique, le troisiène par le sceptre pontfical. Mais qu'avait fait de l'Italie le temps, ce maitre de mathématiques aux retours sournois et aux additions implacables ? Quelle avait été la Némésis de ses violences, de ses lâchetés, de ses trahisons ? L'Italie n’avait échappé à la hache de César Borgia, au sceptre de fer de Jules II, à lPépée du chevaleresque mais insconstant François [*, que pour tomber sous le joug terrible de Charles-Quint, l'adversaire à la fois de la Réforme et de la Renaissance, l'ennemi juré de toute liberté de croire et de penser. Charles-Quint ne reconnaissait que deux pouvoirs en ce monde, le pape et l’empereur, — et il prétendait gouverner le pape — et une seule règle pour tous

ses sujets, « la sainte, la grande, l’omnipotente obéissance ». Le redoutable empereur, si bien représenté par Vélasquez dans son portrait équestre de l’Escurial, abdiquant en 1557 en faveur de son fils, pouvait lui dire : « Je pris Rome, J'établis un maître à Florence, je chassai pour toujours la France du Milanais, finalement, je tuai l'Italie. Regardez-y de près don Philippe, et vous verrez que, par ce dernier acte, J'ai singulièrement facilité votre tâche. Le silence règne sur la péninsule entière (1). » Et, du fond de l'Espagne, Philippe Il put gouverner l'Italie avec l'Inquisition et les Jésuites. Quant à l’art, il vivait encore, ou plutôt 1l végétait, mais combien diminué depuis les premiers maîtres de la Renaïssance, que les rois et les princes recevaient comme les demi-dieux! A Rome, l’art s'était fait marchand avec les Zuccher1, | les Siciolante et les Samacchini. À Venise, 1l 3 - devenait le fournisseur du luxe mondain, et l’ami | du Titien l’Arétin, ce précurseur du journalisme moderne, pratiquait le chantage en grand avec une effronterie souriante et cynique.

Au milieu de cet effondrement général, Michel- Ange seul grandissait, par la pensée comme par l'art. Son avantage sur tous ses rivaux, morts ou vivants, résidait dans la force et dans l'intégrité de son caractère. Depuis sa naissance, treize papes s'étaient succédé sur le trône de saint Pierre. Il en avait servi une demi-douzaine ; mais toujours, par ce quelque chose d’intangible et d’inflexible

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(4) Scènes historiques, p. 520. Dialogue entre Charles-Quint et Enfant,

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qui émanait de sa personne, il avait gardé lindépendance de sa pensée, la souveraineté de son sentiment, la liberté de ses actes. Par là, 1l avait préservé . atteintes de son nie sa puissante vie intérieure, source intarissable de toute prans deur et de toute vraie renaissance. [1 n'avait point pactisé comme Savonarole avec l’émeute populair comme Machiavel avec César Borgia. Il n'en était point arrivé, comme le premier à reconnaître la vanité de son effort, ni à maudire son ingrate patrie, comme le second.

La récompense de l’homme qui reste en accord avec lui-même est de se développer d’une manière continue, mais parmi ceux-là mêmes combien peu ont le rare privilèse d'arriver à une harmonie finale des idées diverses, des sentiments multiples qui agitèrent leur vie ? Il semble que, sur la fin de ses jours, Michel-Ange ait atteint cet auguste apaisement, cette forte et sereine synthèse, pendant qu'il écrivait ses derniers sonnets et construisait la coupole de Saint-Pierre

51 quelqu'un l’aida pour accomplir cette dernière évolution, ce fut certainement la femme qui joua dans son âge mûr le rôle d’une Égéri ie spirituelle, et dont le souvenir adoucit et dora sa les.

On sait que Vittoria Colonna avait ardemment aimé son mari, Fernand d’Avalos, et qu'après la mort de celui-c1, elle fui resta noblement fidèle. Elle honora Michel-Ange d’une haute amitié. Elle seule sut arracher le solitaire obstiné à son isolement et faire jaillir les sources secrètes de son cœur, La marquise mourut longtemps avant son illustre ami, Par une licence poétique que per=

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sonne ne lui reprochera, Gobineau prolonge sa vie jusqu’en 1560 et suppose que ces deux êtres, parvenus, au bord du tombeau, se disent un dernier adieu dans la paix conquise par leur vie héroïque et dans la sérénité d’une lumière suprême.

Le décor nous offre un tableau à la fois austère et charmant de l’antique aristocratie romaine. | Par une grise soirée de décembre, la marquise de Pescaire, vêtue de noir, en cheveux blancs, est assise dans une chambre du palais Colonna, près d’une table d'ébène sur laquelle est posée une lampe d'argent. Deux demoiselles d'honneur et une duègue à grande coiife travaillent à l'aiguille au fond de l'appartement. Le feu est allumé dans la cheminée et les büûches pétillent avec bruit au milieu de la flamme. Un gentilhomme annonce Michel-Ange, et l’on aperçoit, entre deux pages qui portent des flambeaux, un vieillard de quairevingt-neuf ans, à la face émaciée, au teint d'ivoire. On dirait le spectre d’un aruspice étrusque ; mais il marche droit et ses yeux sont clairs. Vitftoria Colonna se lève, va vers lui et le salue affectueu-

sement,

» MicHEL-ANGE. — Je baise la main de Votre Excellence. à « La Marouise. — Venez vous mettre là, près de la

cheminée. Tenez... dans ce fauteuil... Catherine, ne

bougez pas; je veux servir Michel-Ange... Bien ! approchez vos pieds du feu.

« MiCHEL-ANGE, assis — Je vous laisse faire, madame la marquise, je vous laisse faire... Une âme comme la vôtre est au sommet de la grandeur, et ce sommet, c'est la bonté.

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« LA MARQUISE, souriant, — Ce serait vrai, ce que vous tie s’il s'agissait d’être utiie aux pauvres, et, comme notre divin Sauveur, de laver les pieds poudreux de quelques mendiants. Mais servir Michel-Ange ?... ce n’est pas trop s’humilier.

« Micez-ANGE. — Vous voyez une ruine, marquise, une ruine humaine... Vous contemplez cette double infirmité de la matière dissoute et de l’âme immortelle, qui va bientôt la repousser et s'enfuir au sein de Îa divine infinité.

La Marquise. — Il me semble voir, à côté de moi, en ma présence, dans le cercle possédé par mes regards, une de ces étoiles que Dante fait monter en si petit nombre jusqu'à l’orbe réservé de son étincelant paradis, une de ces étoiles aux scintillements vivants, qui, les plus rapprochées du triangle éternel, empruntent leur éclat à sa lumière. Vous n'êtes pas vieux, Michel-Ange ; vous existez et vous existerez toujours, comme ne cessera jamais d’être cette partie la plus éthérée, la plus active, la plus influente des intelligences humaines, guide sûr et irréfragable du monde.

Micnez-ANGE. — J'ai vécu ici-bas assez longtemps

et je demande à mon maître de rappeler son serviteur. « La Marouise. — Vous êtes las de vivre ?

MicHeLz-ANGEe. — J'en suis avide au contraire. Je

voudrais secouer loin des membres de ma nature réelle ces liens de chair qui la gênent. J’ai soif de la Hberté complète de mon être; j'ai faim de ce que Je devine; jai hâte de contempler ce que je comprends. Non, non! ce n’est pas la mort que je sens venir, c'est la vie, la vie dont on ne peut apercevoir ici-bas que l'ombre, et que je vais bientôt posséder tout entière |

« La Marquise. — Je pense comme vous. Vous avez beaucoup fait pour le monde, mais moi, qu'ai-je. fait ? J'ai beaucoup aimé celui qui n’est plus .. de vous ai beaucoup aimé vous-même, et c'est tout.

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« Micuez-ANcr. — Vous avez done produit autant que moi.

Après s'être ainsi regardés et pénétrés Jusqu'au fond, le grand créateur et la grande amante constatent leur double ascension vers les hauteurs sereines du renoncement sous la conduite austère de la douleur. Elle leur a enseigné la charité, la mansuétude, l’universelle compréhension. Enfin leurs yeux, remplis de cette lumière, retombent sur l'Italie et interrogent l'avenir de l’art.

« Micuec-ANGE. — Il n'existe plus d'Italie. Ceux que nous méprisions deviennent nos maîtres. Les artistes ont péri. Je suis le dernier survivant de la sainte phalange ; ce qu'on nomme du même nom glorieux que nous avons porté, ce ne sont plus que des marchands et non dénués d’impudence. Il fallait bien mourir ! Nous mourons mal, tristement. Qu'importe? Il y a eu de belles âmes, des âmes glorieuses dans cette Italie désormais asservie et prosternée. Je ne regrette pas d'avoir vécu.

« La Marquise. — Hélas! je suis moins détachée que vous. Je souffre de ces glorieuses choses qui nous ont quittés ou nous disent adieu. Il me semble qu’après avoir été inondés de clartés, nos pas chancelants s’avancent dans les ténèbres,

« MicHez-ANGE. — Nous laissons de grandes choses après nous et de grands exemples... La terre est plus riche qu’elle ne l'était avant notre venue... Ce qui va disparaître ne disparaîtra pas tout entier... Les champs peuvent se reposer et rester un temps en jachère; la semence est dans les guérets. Le brouillard peut s’étendre et le ciel gris et terne se couvrir de buées et de pluie ; le soleil est là haut... Qui sait ce qui reviendra ?

« LA Marquise. — Vous semblez fatigué, mon ami, Votre tête s'incline.

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GOBINEAU ET LE GÉNIE DE LA RENAISSANCE 31iÿ

& MICHEL-ANGE. — Oui, je suis las. Je vais vous quitter... j'ai quatre-vingt-neuf ans, marquise, et toute émotion me fatigue un peu; nous avons parlé ce soir de choses bien sérieuses. Adieu!

«& LA MARQUISE. — A demain, n’est-ce pas ?

€ Micuer-ANGE. — A demain... oui. si Je suis encore de ce monde... et si je n Y Suis pas, au revoir, Madame !

(H se lève; la marquise le soutient et lui serre la main.)

€ LA MARQUISE. — Appuyez-vous sur mon bras... je Veux vous conduire jusqu’au bas de l'escalier.

€ MicueL-ANGE. = Je consens à cet honneur... J’accepte cette tendresse... Il me semble qu'aujourd'hui je puis la vouloir. Je vais vous dire un dernier mot...

« La Marquise. = Et quoi, mon ami ?

« MicHec-ANGEe. — Vous que J'aime tant, je vous hénis du fond de mon âme. Adieu!

IL baise la main de la marquise et s'éloigne. ] 8

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