ET LE SYMBOLISME TRANSCENDANT
Gustave Moreau offre un exemple achevé du créateur solitaire et du précurseur méconnu de son temps. Âme fièrement repliée sur elle-même, penseur profond, peintre de génie, il travaille sans relâche pendant un demi-siècle. Disciple fervent des maîtres, il arrive par degrés, sans heurt ni soubresaut, à l'expression d’un art à la fois per sonnel etsynthétique. Sa puissance de conception égale le raffinement de ses moyens techniques. Mais 11 se tient en dehors de toute coterie mondaine, de toute protection gouvernementale. Il professe un dédain absolu du vulgaire aussi bien que de l'intrigue et poursuit son but avec la tranquille audace d’un passionné de l’art, d’un croyant de l'idéal. Qui n’a entendu jadis des bruits étranges courir les ateliers et les salons ? Moreau, disait-on, passait sa vie avec un ou deux amis à dénigrer tous ses confrères, il cachait ses tableaux dans une arrière-boutique comme un Shylock qui tremble pour ses trésors. Plusieurs confrères ajoutaient avec un sourire de pitié indulgente que Île sombre rêveur était devenu fou d'orgueil.
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Accusations ridicules dont les événements firent justice. Loin de s'inquiéter de ces calomnies, Gustave Moreau en souriait avec un malin plaisir et une certaine satisfaction, car elles défendaient sa chère solitude. Après tout, il ne faisait que se garer des sots et des jaloux pour achever son œuvre en paix. I n'exposait que rarement, ne voulant livrer au public que des chefs-d'œuvre. À la suite d'une mort qui le touchait au cœur, il se retira même complètement de la lutte sans cesser de produire. Malgré tout, la grande renommée était venue avec l'age. À ÉBetes expositions, telle de ses toiles fveit jeté comme un coup de lumière fulgurante et soulevé une onde d'émotion. Le Jeune Homme et la Mort, Hercule et l’'Hydre, l'Apparition firent époque. Déjà les amateurs au flair délicat se disputaient ses tableaux. Enfin l'Ecole des Beaux-Arts l’appela dans son sein et le nomma professeur. [ls’acquitta de sa tâche avec une conscience et une modestie qui étonnèrent tout le monde, ne parlant jamais de lui-même etne cherchant à développer que deux choses chez ses élèves, l'intelligence des maîtres et l'originalité personnelle, Il leur disait: « Exercez votre cerveau, pensez par vous- -mêmes, Que m'importe que vous restiez dix heures assis devant votre chevalet, si vous dormez. Tenez-moi tête, morbleu ! Taches d’avoir une opinion,.» Par ses merveilleuses improvisations devant les chefs-d'œuvre du Louvre, où les peintres fatigués des trucs d'atelier venaient l'entendre, il imposa l'estime à ses adversaires, la vénération à ses élèves, l’enthousiasme à ses disciples. Avec Puvis de Chase il fut Ie pro-
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moteur d’une renaissance idéahiste dans Îa peinture française én ces dix dernières années.
En 1898, on apprit que le grand solitaire était mort brusquement à Plage dé sorxante-douze ans, en pleine activité. Si, de son vivant, il s’était dérobé à la curiosité de la foule, du moins voulut-il garantir intégralement à la postérité le noble fruit de son Hal acharné. II léguait à l'État ou à la Ville de Paris son hôtel. sa maison paternelle, sous clause de la iénalonéés en un musée de son œuvre complète. Ce n'est pas à lui-même, c’est à la pensée de toute sa vie que cet héroïque amant de la Vérité sublime, que cet alchimiste de la Beauté pure voulut élever un temple. Pour être certain que l'œuvre serait accomplie scrupuleusement, 1} choisit comme exécuteur testamentaire le compagnon de ses jeunes années, le soutien de son âge mür, le confident dé ses peines et de ses joies, l’ami sûr et infaillible, éprouvé par un demisiècle de fidélité. M. Henri Rupp s'est royalement acquitté de sa tâche. [l'a fait du musée Gustave- Moreau un musée modèle, qui par l’ordre, Pélégance et la clarté glorifie l’œuvre d’un srand artiste, érige à son génie un asile Hotte au cœur dè Paris.
Quittons la place bruyante de la Trinité, où la foule charriée des boulevards se heurte au flot humain qui tombe incessamment des hauteurs de Montmartre. Prenons la rue Saint-Lazare et éngageons-nous dans la paisible rue de La Rochefoucauld. Cent pas de montée, nous voici au numéro 14, en face d’un élécant hôtel en retrait derrière sa grille. Un hôtel ? non ; plutôt un sanctuaire d’art,
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asile souriant et serein, qui s’isole et s'élève un peu au-dessus des autres pour se recueillir. Deux hauts étages sur un modeste rez-de-chaussée en font presque une tour du Silence et du Rêve. Les deux grandes salles du premier et du second étage occupent la largeur de l'édifice et contiennent les grandes toiles. Les cabinets du rez-de-chaussée renferment les dessins et les copies. 7,000 dessins, 800 tableaux à l'huile et à l’aquarelle, voilà le legs stupéfiant de ce peintre à sa patrie. L'œuvre se déroule en somptueux cadres d’or sous le plein jour de l’ouest versé par un large vitrage. Les dessins superbes, montés sous verre, peuplent les lambris en châssis mobiles. Panneaux sur panneaux, on feuillette les murs comme des albums. Une ingénieuse bibliothèque tournante, véritable pavillon à surprises, contient la fleur des aquarelles, À de merveilleuses Lédas, l’admirable Centaure porî tant le cadavre d’Orphée, et ce poète persan, d’une \ fraicheur matinale, qui évoque l’arrivée d’un Hañiz ë dans une oasis du Turkestan, des trésors de paysages et de fantaisies.
Maïs jetons un coup d'œil aux scènes grandioses qui tapissent jusqu'au plafond les deux étages du musée. On reste d’abord ébloui et déconcerté. à L'œuvre est immense, mais inégale et houleuse. Des tableaux de toute grandeur, beaucoup de toiles inachevées, une variété prodigieuse de composition et de coloris, donnent une première impression de discordance. Il n’y a pas deux tableaux conçus dans la même tonalité, pas deux gammes de couleurs qui se ressemblent, pas deux attitudes qui se répètent, et cependant toutes les figures
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