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cette vision plus extérieure qu’intérieure ne répondait qu'imparfaitement à l'idéal encore inconscient du jeune admirateur. Devant ces gesticulations violentes, devant ces tempêtes de couleur, le disciple dut éprouver plus d’une fois la sensation que nous donne Baudelaire de ce puissant génie dans son poème des Phares :
Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges, Ombragé par un bois de sapins toujours vert, Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges Passent comme un soupir étouffé de Weber.
Le jeune Moreau se sentait à la fois attiré par de telles impressions et bouleversé d’une lourde angoisse. Auprès des orgies picturales de Delacroix, il demeurait pensif comme Orphée devant les rondes des Bacchantes. Malgré son imexpérience, le jeune homme ne croyait pas, avec Baudelaire, que « ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes, ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Ze Deum.» fussent « le meilleur témoignage que nous puissions donner de notre dignité ». Il rêvait d’un autre art aussi intense, aussi dramatique, mais plus recueilli, plus profond, où l'âme humaine se traduirait elle-même en ses luttes intimes avec la mesure et la grâce incisive de l’art grec.
Entre vingt et trente ans, on ne se devine guère qu'à travers les autres. Moreau se découvrit dans un émule, dans un ami de choix, son aîné de dix ans. Théodore Chassériau lui montra la voie par son exemple. Les deux peintres, qui s’éprirent d'amitié vers 1860, crurent à une synthèse du classique et du romantique par un principe supé-
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rieur, à un art émotionnel, où la passion violente serait contenue par la beauté et ennoblie par la force de l’idée. Moreau s’y jeta résolument et comprit en avançant que l'âme moderne doit se créer son expression selon Îles mêmes lois que l’art antique, mais avec des moyens nouveaux. De 1858 à 1860, Moreau séjourna en Îtalie. Ce fut pour lui la dernière initiation et, par suite, la grande révélation de lui-même. Il n'avait aucune préférence marquée pour telle ou telle école ; son sens universel lui ouvrait toutes les routes du beau. Mais il y eut, dans ses admirations, une progression lente qui le conduisit à l'intuition de son propre idéal. Des Vénitiens, ces maîtres du coloris et de la beauté physique, des Primitifs, ces dessinateurs de l’âme naïve dans le geste hiératique et précis, il s’éleva à Michel-Ange, évoquateur colosse des archétypes, pour en venir aux peintres subtils de l'âme profonde et consciente, aux Boticelli, aux Corrège, aux Vinci.
Quand Gustave Moreau revint d'Italie, son œuvre n’était pas faite, mais il avait trouvé sa voie. Deux génies y traçaient leurs sentiers de lumière et lui faisaient signe en se retournant l’Ame et la Beauté. Oui l’Ame et la Beauté furent les sœurs divines, l’une voilée, l’autre radieuse, qui entrainèrent ce nouvel Argonaute vers des terres lointaines, par delà les hautes mers de la passion et de la vie.
Si l’on compare un des tableaux de Moreau d’'avant son voyage en Italie à l’un de ceux qui Sui= virent de près, on verra la différence entre l'artiste
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