‹ Précurseurs et révoltésChapitre 128 sur 148 · APE EE RER · texte numérisé non relu

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mission, tandis qu'une autre Muse le pousse par derrière. Pendant ce temps, Pégase piaffe sur un tertre et Cupidon, à califourchon sur son aile dressée, s’agite d’impatience. Le mouvement ascensionnel de ce tableau s'oppose au rythme descendant de l’autre. Après l’élégie où palpite le regret de l’Olympe, voici l’ode fougueuse qui veut Le reconquérir. Il y a convergence detous Les gestes, de tous les regards des Muses, vers le corps nelseux du bel adolescent dressé d'admiration et d’extase ; il y a une fusée de lumière du bas en haut, depuis les oiseaux qui s’ébattent sur la source jusqu'aux ailes de Pégase, blanches comme la foudre, et aux deux cygnes qui s'élancent, Île cou tendu, vers le ciel rosé, dans les hautes branches du peuplier. Et tout cela donne l'impression d’une envolée de l’âme au matin de la terre, dans la fraîcheur de la jeunesse.

Gustave Moreau avait du poète la plus haute idée. Il le considérait comme le voyant des vérités supra-terrestres, prophète des hommes, eEXCI1tateur des mâles vertus. Ainsi son T'yrtee rythmant son ode aux cris du combat, à côté du jeune guerrier qui tombe percé d’une flèche. Nemo le type, qu’il revêt généralement d'une forme mythologique ou fantaisiste, est bien le poète inquiet errant et tourmenté de notre siècle, âme orageuse, à la fois puissante et faible, sublime et misérable, ballottée entre le doute et la foi, allant des splendides extases aux noirs découragements. Ce poète du xIx° siècle, qui a conçu l'infini de l'univers et limmensité de Dieu, a des solitudes et des terreurs que n’ont pas connu ses émules des âges précé-

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dents. Il cherche éperdument le divin dans toute la nature, mais 1l ne croit à son dieu que lorsque ce dieu le possède. Que l'inspiration l’abandonne, et il retombera dans son néant. Ce poète-làa n’est qu’une lyre fragile, aux accords intermittents. Le colloque secret entre l’homme et sa voix intérieure, le drame entre l'inspiré et son génie invisible, voila les thèmes subtils et hautement psychiques qu'évoque le Cycle du poète de Gustave Moreau.

Voyez la Muse et le Poète, peinture sur émail de la collection Hayem. Un jeune homme au profil d'Érôs regarde dans le vide et songe. Derrière lui, la Muse pensive lui pose gravement la main sur l'épaule et lui insuffle sa pensée. Il écoute dans un indicible ravissement. — C’est l'heure cristalline de l'inspiration première. — Regardez ensuite les Plaintes du Poète, l’exquis lavis en camaïeu du Luxembourg. Deux figures, nettes comme un bas-relief et pales comme des rêves, se détachent sur une vapeur violette où serpente un fantôme de laurier, Le poète confie son profond chagrin à sa Muse chérie. De quel geste adorable il s’abandonne, le corps cambré, la tête rejetée en arrière, les bras inertes posés sur les genoux de la consolatrice ! Et de quelle tendresse maternelle la sœur céleste enveloppe avec sa main la tête de l’adolescent et rouvre sa paupière, fermée par l'excès de la douleur, pour regarder au fond de-ses yeux: — C'est l'heure suave de l’effusion divine. — Mais voici que, dans un grand tableau à l'huile du musée Gustave Moreau, nous apercevons {e Poète voyageur. Il est las, le visage endeuillé par les ombres de la vie, sa Fe en bandoulière, acca-

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blé devant un gouffre, pendant que Pégase le regarde avec une pitié sévère. — Et le voila, un peu plus loin, à moitié endormi et dompté, dans une torpeur volupiueuse, au fond d’une grotte purpurine, tapissée d'algues et de madrépores, où la sirène au corps opulent, à la queue squammeuse, le tient sous son œ1l glauque et sous sa main fatidique. — Nous ne suivrons pas le poète dans toutes ses phases, où son génie tantôt le conforte et tantôt s'envole. Maïs maintenant arrêtons-nous devant la plus belle toile de cette série, devant Orphée au tombeau d'Eurydice. On dit que Moreau la peignit après la perte d'une amie très chère, compagne de sa vie et confidente de son labeur. Dans cette scène, d’un coloris audacieux et superbe, éclate toute la puissance émotive du peintre et le rôle intensément pathétique quil sut donner au paysage.

Au fond de la toile, le tombeau d'Eurydice s'appuie à l'épaisseur d’un bois ténébreux. La lueur jaunâtre d’une lampe sépulerale éclaire à peine a porte ouverte du blanc mausolée. Sur le devant, Orphée hâve, les traits creusés par la douleur, est à genoux devant une flaque d’eau lugubre et suspend sa Îyre à un tronc d'arbre brisé. Cette lyre est à jamais muette — et lui-même plus flétri que ce tronc. Le silence l'accable avec le crépuscule. La rosée tombe goutte à goutte du calice des fleurs dans l'étang immobile ; la lampe du sépulcré vacille et va s’éteindre — tout est fini. Mais quel incendie éclate dans la couronne des chènes et fait brûler leurs feuilles rousses ? Les torches des Bacchantes ont-elles allumé les forêts de la

Thrace ? Ou bien les arbres ont-ils pris feu d’euxmêmes à la mort d'Eurydice ? On dirait que leurs crêtes rouges surplombent l’infortuné d’un brasier de désespoir. Quene peuvent-elles le consumer! Hélas! ces flammes ne sont qu'un cercle de torture, barrière infranchissable. Et derrière elles, des nuages nacrés bouïllonnent dans le ‘ciel violâtre comme la fumée d’une prière. Ils montent et se dissolvent dans d'azur sans bornes où:-s’est évanouie l'âme d’'Eurydice !.….

Ce tableau nous induit à’ définir le caractère essentiel de la peinture de Gustave Moreau: Dans la philosophie naturaliste, dont Taine a donné la formule précise, homme est un produit fatal de la nature ambiante, de la race et du moment historique. Telle‘une monnaie qu’un pilon frappe à son effigie. Cette formule simpliste nous montre, en un raccourci puissant, une des faces de la vérité, mais la face inférieure seulement: Seraït-il défendu de regarder le monde par Pautre: bout de la lorgnette ? N'est-ce pas plutôt le privilège de l’art comme de la philosophie de ‘surprendre: les marques de l'Esprit dans tous les règnes de la nature et de reconnaître Île sceau de sa maîtrise dans l’action de l’homme sur la matière, qu'il transfigure à son image ? En ce cas, selon le mot heureux de M. Paul Flat, « l’art d'imitation devient un art d'expression (4) », c’est-à-dire que le monde

(1) Le Musée Gustave Moreau, l'artiste, son œuvre, son influence, 18 héliogravures hors texte par Paul Flat. 1900. (Société d'Edition artistique). — Etude remarquable. — Voir aussi le beau livre d’un disciple distingué du maître, M. Ary Renan, Gustave Moreau, 1828-1898 (Gazette des Beaux-Arts) 1900, et l'ouvrage de M. Bénédite, Gustave Moreau et Burne Jones, 1899.

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