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LE CYCLE DE LA FEMME. = DE MESSALINE À LÉDA

Toute l’épopée humaine raconte l’histoire de l’âme. Avec son tempérament d’intuitif et de voyant Gustave Moreau la condense et l’individualise en deux groupes distincts, qui forment deux galeries parallèles : le Cycle de la Femme et le Cycle de l'Homme. Partis l’un et l’autre de l’animalité et de linconscience pour s'élever à une spiritualité et à une conscience toujours plus hautes, l’homme et la femme montent par des chemins divers jusqu’au sommet Jumineux, où une harmonie grandiose succédéra à leurs conflits passés. Voilà la double et périlleuse ascension tentée par l'artiste: Nul autre ne l’osa. Qui donc l’y poussait? Quelle pensée obsédante ? Quel impérieux désir ? La soif des Centaures et des héros, le désir de dompter le monde par la force ou par l’idée. Pareil à l’un de ses héros, Œdipe, luttant poitrine contre poitrine, regard contre regard, avec le Sphinx qui le déchire, le peintre-penseur voulut prendre corps à corps l'énigme de la nature et de l’homme. Pour en savoir le fond, il fallait l’embrasser tout entier. C'est pour cela qu'il dût parcourir toute l’évolution humaine, gravir infatisablement tous les

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degrés de la longue échelle. C’est pour cela qu 11 fouilla l’âme féminine, avec une inlassable passion de la courtisane jusqu’à la sainte, c’est pour cela qu'il voulait conduire l’homme du Centaure au héros et du héros à l’initié.

Sur la tortueuse route, aux labyrinthes décevants, aux per tuis étroits, aux vertiginieux abîmes aux apparitions AIN l'artiste ne choisit que les épisodes frappants, les crises décisives qui marquent un échelon franchi, un horizon gagné. Chacun de ses tableaux nous péint un étataigu de ses personnages. familiers, une illumination intérieure, une révélation terrible ou rassurante, par où: ils furent avertis ou sollicités de descendre en quelque gouffre inconnu ou de reprendre le chemin des cimes. De ces épisodes, épars aux murs de. son musée en un pêle-mêle troublant, Je ne choisirai que les plus incisifs en suivant l’ordre ascensionnel des zones psychiques.

Arrétons-nous d’abord-devant un tableau bizarre et inachevé. C’est un dessin minutieux, à l’éncre, sur toile blanche. Les Chinères nous offrent une conception gigantesque dans une composition complexe et touffue. Imparfaite au point de vue de l’art, elle n’en occupe pas moins une place importante dans l'œuvre du maïtre, parce qu'elle ramasse dans une.vision uniqué sa pensée totale sur la femme. Le peintre lui-même nous la dira, car il a laissé une précieuse interprétation de ce tableau. « Cette île des rêves fantastiques renferme toutes les formes de la passion, de la fantaisie, du capricé.chez la femme. La femme, dans son essence première, l'être inconscient, folle de

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l'inconnu, du mystère, éprise du mal sous la forme de séduction perverse et diabolique. Rêves d'enfants, rêves des sens, rêves monstrueux, rêves mélancoliques, rêves transportant l'esprit et l'âme dans le vague des espaces, dans le mystère de l'ombre, tout doit ressentir l'influence des sept péchés capitaux, tout se trouve dans cette enceinte satanique, dans ce cercle des vices et des ardeurs coupables, depuis le germe d'apparence encore innocente, jusqu'aux fleurs monstrueuses et fatales des abimes... Ce sont des théories de reines maudites venant de quitter le serpent aux sermons fascinateurs ; ce sont des êtres dont l'âme est abolie, attendant, sur le bord des chemins, le bouc Jascif monté par la luxure qu'on adorera au passage ; des êtres isolés, sombres dans leurs rêves d'envie, d'orgueil inassouvi, dans leur. 1s0lement bestial : des femmes enfourchant des Chimères qui les emportent dans l'espace, d'où elles retombent perdues d'horreur et de vertige (1). » Ce commentaire suggestif omet un point capital. À la cime de l’île, où les Chimères se démènent avec leurs victimes, se dresse une cité aux flèches aiguës. Vers sa porte haute s'acheminent, en file serrée, les vierges sages, les saintes et les initiées. Toute l’évolution de la femme se meut entre ces deux extrêmes. Comme en un cauchemar prophétique, Gustave Moreau a entrevu dans cette œuvre les multiples manifestations de l'Eternel Féminin. Il a très bien vu que la femme, essentiellement

(1) Cahiers inédits de Gustave Moreau. — Cité par M, Paul at,

réceptive et plastique, demeure, dans la région inférieure de l'instinct, la proie aveugle des passions les plus mauvaises, l'instrument docile de toutes les perversités. Dans ce monde des éléments, elle apparaît elle-même comme un élément, le plus dangereux de tous, parce que le plus malléable aux mains des méchants et le plus subtil à corrompre les simples. Mais dans la sphère des sentiments et des idées, la femme peut devenir aussi l'interprète le plus pur et le plus transparent du divin. Dans le bien comme dans le mal, elle surpasse l’homme, car elle se donne sans réserve a l’enfer comme au ciel. Dès sa jeunesse, le peintre a subi la fascination de Îa femme comme celle d’un abime de bestialité et de divinité, où tous les secrets de la nature se jouent sous les masques innombrables des passions. Avec lui, plongeons au fond du gouffre d'où 1l saura tirer

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