‹ Précurseurs et révoltésChapitre 137 sur 148 · SES + —# JA · texte numérisé non relu

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et dangereux, âme trouble et trouble-fête des rites graves, 1l est le désir déchainé qui veut tout palper et jouir de tout. Il s’élance et galope, 1l fatigue les monts de son dur sabot, il étreint tour » tour de ses bras nerveux les roches et les chênes, les vents et les feuillages, les fleuves et l’espace, la vigne et la femme. Mais 1l voit toutes ces choses lui résister, impénétrables, ou, fugaces et trompeuses, couler entre ses mains et s'échapper comme les flots et l’écume. Sa force saisit jout, mais ne possède rien. Lui, l'indomptable, ne dompte personne. Le Centaure est l’homme accouplé au cheval, lié à l'instinct, dominé et conduit par son corps. [1 incarne l'impuissance morale dans le débordement de la vie physique. Ainsi l'a concu Gustave Moreau, soit qu'il nous montre les Centaures troublant de leur galop subit les Sources qui veillent aux fontaines sacrées de la Sagesse et de la Poésie, soit quil surprenne l'un deux au passage d’un fleuve sombre et encaissé, étreignant avec ivresse une belle femme qui proteste contre le rapt en levant un bras au ciel, soit qu'il peigne (a Mort du Centaure.

Nessus a emporté Déjanire à travers le fleuve. Il a grimpé comme une chèvre sur la rive escarpée. Au moment où il gagne le sommet de la falaise, l’atteint la flèche d'Hercule. Blessé à mort, Nessus s’affaisse. Mais, arc-bouté sur ses jambes chevalines, il ne lâche pas la femme qui déjà ohsse de ses bras alourdis et paraît s'envoler du geste vers l'époux sauveur. Agonie cruelle du Centaure ! Il ne pourra pas violer sa proie, mais son regard mourant la couve encore et projette sur elle le

venin d’un désir inassouvi et dune jalousie furieuse. Comme une goutte de sang corrompu, le poison de ce regard s'instille dans l'âme de la fidèle épouse. La tunique de Nessus sera la vengeance posthume du GCentaure. — Peut-on exprimer avec plus de force, par l’image plastique, l'impuissance du désir, qui n'est que sensuel, à posséder son objet ? Il corrompt, il empoisonne ; il ne possède pas.

En regard de ce tableau, 1l faut placer l’exquise aquarelle du Centaure portant Orphée mort. Le Centaure a trouvé le cadavre du poète qui a charmé son cœur et enchainé ses passions. Pieusement, il l'emporte en quelque lieu sacré, et vient de gagner un sommet désert. Un soleil rouge, strié de brumes blanches, monte sur la plaine violette. Le mince corps d'Orphée flotte, dans une

position verticale, et semble dormir, comme une

vierge confiante, sur l'épaule athlétique du Cen= taure, qui courbe sa tête attristée. Il sait le prix de son divin fardeau. Car son être, accordé à nouveau, rythme un pas adouei par les chants du poète qui n’est plus. Le Centaure pleure la mort d'Orphée et la tête d'Orphée pleure sur le Centaüre. -—— Ainsi le soleil d’une vie nouvelle se lève dans l’homme instinctif, Comprendre le poète, c’est vouloir le héros.

2. Le Cycle d'Hercule: — Par sa naissance, le héros est toujours un demi-dieu, La mythologie grecque comme toutes les mythologies en fait un homme né d’un dieu et d’une femme mortelle. En quoi le génie hellénique affirme clairement que le

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héros est un homme qui développe en lui-même la partie divine, consciente, éternelle de son être pour asservir la partie matérielle, instinctive, périssable à ses desseins supérieurs. Le héros ne vit pas pour lui-même. Il sert un dieu, c’est-à-dire un idéal. D'après ce modèle, il se sculpte en beauté et en force pour lutter contre les ennemus de l’humanité. Telle la pensée maitresse qui ressort du mythe d'Héraklès. Car, à travers ses douzes travaux, le fils de Jupiter et d’Alcmène ne cesse de srandir en 5e purifiant, et seul entre tous, finit par être reçu dans l’'Olympe parmi les Immortels. Gustave Moreau, qui interprète les légendes avec son esprit original, a esquissé une série d'épisodes de la vie d'Hercule. Il l’a peint tuant les dangereux oiseaux du lac Stymphale, monstres à plumes roses, à bustes de femmes, à pattes crochues de harpies, ou poursuivant la biche merveilleuse au crépuscule hyperboréen. Mais il a concentré toute son énergie sur un tableau capital: Hercule et l'hydre de Lerne.

Entre des rochers à pic, troués ei saccadés, l’hydre aux anneaux toriueux $€ dresse au milieu d’un charnier de victimes humaines. Lentement, le reptile monstre a quitté sa pâture de cadavres, et maintenant il gonfle son corps énorme, visqueux, repu de chair, et se love à la triple hauteur d'un homme. Ses écailles chatoient comme une cuirasse d'acier bleu, ses yeux rutilent et ses neuf têtes de serpent se balancent sur leurs cous avec une ubiquité inquiétante. Car en face de lui s’est posé le roi des héros. Hercule, nu comme un athlète, beau comme Adonis, et tranquille comme un dieu,

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le regarde. Sa main gauche serre l'arc etles flèches contre sa poitrine, son bras pendant laisse traîner la massue à terre. Pas un muscle ne bouge dans ce corps agile, à la peau nacrée, où le sang ambrosien des dieux bat les rythmes de la jeunesse. Mais l’œil fulgurant lance un rayon qui va droit au cœur de l’hydre. Comment la terrassera-t-il ? Nous l'ignorons ; mais nous sommes sûrs qu'il vaincra. La force, l’intelligence et la beauté, ramassées dans le verbe vivant de l’homme, auront raison du serpent à neuf têtes. Devant cette assurance, devant ce regard qui la mesure et la traverse, l'horrible bête pressent qu’elle atrouvé son maitre. Une sourde inquiétude soulève son ventre de saurien et tord ses anneaux enchevétrés. Hercule l’observe et la fascine. Un rameau de laurier orne son front comme une aigrette posée par la Victoire, et le vent du matin joue avec les nattes blondes de sa chevelure dorienne.

Îc1 encore Moreau a conçu le sujet comme aueun peintre ne l'avait fait avant lui. Du domaine physique 1l l’a transposé dans le domaine intellectuel. De là le choix du moment de l’action. Le point culminant de la vie d’un héros n’est pas la lutte matérielle, mais la lutte intérieure de sa volonté contre les forces du mal, qu essayent de la terroriser avant même qu'il ait tenté de combattre: C'est alors qu’il doit rassembler tous ses pouvoirs et les projeter d’un seul coup sur l'ennemi pour le paralyser en le désorganisant. Le recueillement avant le combat, voilà ce qui intéresse le peintre de l’âme. Il l’a rendu par des moyens frappants : d’un côté, la noblesse d’une figure masculine, dont

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le regard dynamise etirradie la volonté ; de lautre, le monstre effrayant dont la discordance hideuse sera vaincue par cette unité active ; enfin, la couleur du paysage strié de sang, convulsé d’épouvante, livide d'horreur. J'ai vu exactement ces nuances en Égypte, dans une gorge sablonneuse qui borde le Nil, à Spéos Artémidos. C'est la couleur cendrée et violette du désert, avant le lever du soleil et après son coucher. L'intuition aiguë de l'artiste a rejoint la nature.

La plus terrible lutte qu'ait à soutenir le héros n'est pas toujours le combat contre les hydres, qui se livre au grand jour. C'est quelquefois le combat contre la femme, qui se livre dans le secret de son cœur, dont les victoires et les défaites demeurent à jamais inconnues, et qui décide pourtant de sa victoire ou de sa défaite finale. — Moreau nous fait deviner ce combat multiple dans un de ses plus curieux tableaux, qui forme une orande composition d’une symétrie classique, {ercule chez les filles de Fhestius.

Nous sommes dans un gynécée vasté et splendide comme un temple, d'architecture semi-grecque, semi-égyptienne. Par de larges dalles descendantes, ce magnifique atrium aboutit sur le devant à une piscine. Hercule est assis au fond, sur un banc de marbre, entre deux cippes dont l’un porte la boule du soleil et l’autre le disque de la lune. En le plaçant entre les deux signes qui symbolisaient dans les temples antiques les puissances génératrices de l’univers, on dirait que la destinée impose, à cette heure, au héros de réconcilier l'Éternel Masculin et l'Éternel Féminin dans la

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vie humaine. En d’autres termes, elle [ui demande: « Qu'est-ce que la Femme ? Qu’en vas-tu faire ? Et que fera-t-elle de toi? » Cependant, curieuses ou défiantes, rêveuses ou tristes, les cinquante filles de Thestius se pressent autour de lui, debout, assises où couchées, les unes nonchalantes comme des déesses au bain, les autres solennelles comme des prêtresses. Elles forment quatre groupes principaux, étagés sur trois plans avec une savante ordonnance. Au fond, du côté gauche, se tiennent les sensuelles instinctives, qui couvent Hercule comme une proie, À sa gauche, les tentatrices le frôlent avec des dédains hypocrites, de sourds désirs, de mauvaises colères. Les six femmes du premier plan sont les plus attachantes, parce qu'elles représentent la noblesse féminine. À gauche, les renonciatrices, dont une Intellectuelle, une Pytho nisse et une Vestale. La première renoncera à l’homme par orgueil et par esprit de domination; la seconde et la troisième n'auront de ferveur que pour leur dieu. Vis-à-vis, se groupent les épouses élues. Leurs nobles attitudes, leurs yeux rayonnants disent les forces conjugales, maternelles, l’amour, la foi, le sacrifice. Elles seules sauront aimer et comprendre le héros, agir et créer avec lui. Il semble que le peintre ait marqué ses préférences pour ces vierges conscientes et fortes, graines d’héroïnes, en plaçant près d'elles les oiseaux sacrés, les cygnes d’Apollon.

Ainsi, comme dans un rêve, le peintre-poète montre a son héros la capiteuse théorie de tous les genres de femmes et lui dit: « Choisis! » Mais il ne s’en tient pas là. Il sait qu'il est des

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problèmes plus complexes, des situations plus iroublantes. Il a voulu mettre l’homme en face d'une femme exquise et puissante, qui résumât en elle les qualités et les défauts, les pouvoirs et les périls de son sexe, une quintessence d'Éve, Ce sera l'épreuve suprême du héros.

3. Jason et Médée. — Dans ce tableau, un chef-d'œuvre de sa maturité, Moreau noûs montre la conjonction de l’homme et de la femme à l’apogée de leur vie. Le héros y apparaît dans sa pureté juvénile et la femme accomplie avéc tout son charme et tout son danger, Jason vient de trancher en deux la guivre qui gardait la toison d’or. Ses deux pieds sont posés sur la téte d'aigle et sur l'aile encore frémissante du dragon. Sa main levée, qui tient un poignard, va faire tomber, d’un geste gracieux, la tête du bouc mérveilleux qu'une chaîne de perles retient au sommet de la colonne.

Par ce trophée — ainsi le veut la légende argonautique — il sera possesseur du secret magique ct maître du monde, Mais la belle Médée,. sa conseillère et sa complice dans l’œuvre hardie, est debout derrière lui. Sa main, aux doigts fuselés, pose sur l'épaule du jeune homme ; l'emprise est d’une douceur dominatrice. L'autre main offre au vainqueur une fiole qui contient le philtre d'amour enivrant. Médée a l’air de lui dire: « Avant de prendre ce trophée, bois cette liqueur qui nous lie à jamais. Car sans moi tu maurais jamais trouvé le chemin de la Toison d’or, et sans moi tu ne peux vivre, sans moi tu ne peux régner ! » L’éphèbe accompli et la vierge savante sont d’une

grâce morbide et d’une beauté séduisante. Lui, visible en plein, elle, au tiers cachée, leur double contour imite la forme d’une Iyre, par la saillie des hanches et le parallélisme des deux têtes qui se rapprochent sans se toucher. L’homme et la femme harmonisés, fondus, n'est-ce pas la vraie lyre, toute la lyre, la Iyre humaine ? La divergence de leurs âmes éclate cependant dans le visage ct le regard. Jason a le menton ferme, la bouche pure, le regard levé, les yeux illuminés par la splendeur de son idéal. Médée a le vaste front, l’ovale ambigu et le menton subtil de la Joconde. Ses yeux mi-clos enjôlent et veulent dominer. Il y a dans ce visage toute la femme, la science dangereuse du bien et du mal, une égale capacité de monter aux sublimes harmonies et de descendre aux violences de l'ambition, à la perfidie du crime. Par son idéal, le héros conscient aspire aux cimes ; par sa passion, la femme conduit au gouffre. Qui des deux l’emportera? Bien habile qui le dirait. Le peintre nous laisse dans l'incertitude, mais nous montre les deux routes ouvertes dans ces deux regards.

4. Le Jeune Homme et la Mort. — Fermons le cycle du héros par ce pur chef-d'œuvre, dédié à la mémoire de Théodore Chassériau. La lutte avec le mal a trempé le héros; la rencontre de la femme le complète; la mort le couronne et le transfigure.

Où va-t-1l, d’un pas si rapide, ce jeune triomphateur qui marche vers nous dans ce bosquet mystérieux et sombre, sur lequel se détache la

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sveltesse de son corps, la fierté de son geste et l'ovale allongé de son visage, d'une noblesse, d’une radiance surhumaine ? Vient-il du soleil d'Olympie ou de la nuit sainte d’Éleusis ? Il marche d’un pas léger, il s'élance hors du cadre, souriant et grave, lumière de beauté et flambeau d'enthousiasme, sous l’ébène de ses cheveux noirs. Quel rayon surnaturel sort de ses yeux d’azur ? Oh! ce regard! Il ne voit pas seulement son dieu, il le possède, 1l en est saturé. De son bras gauche, le vainqueur va poser la couronne de lauriers sur sa tête. De sa main droite, 1l tient un bouquet de narcisses, la fleur de Perséphone. Pour quelle fiancée ? Des roses nuptiales tombent sur ses pieds, une hirondelle le précède. Un Eros enfant semble appeler quelqu'un de sa torche. Est-ce l'épouse parfumée ? Est-ce le char de triomphe ? Est-ce la Vérité sublime et rayonnante ? C’est tout cela, et c’est plus encore. Car ce jeune homme est beau comme l’Espérance et fort comme la Certitude. Tout en lui le proclame et le crie: « À moi l'Amour, à moi la Victoire, à moi la Vie ! »

Mais quelle est cette femme merveilleuse qui apparaît derrière le vainqueur et qu’il ne voit pas ? Larve, ombre ou génie? Ce n’est pas une femme mortelle. Car elle flotte obliquement au-dessus du sol, aérienne et diaphane, sous une écharpe transparente et sous le voile de sa chevelure d'or. Des fleurs d’asphodèle étoilent sa tête ; son prohl pensifest d’une mélancolie divine ; une larme s'échappe de sa paupière baissée. Car, avec la longue épée qui dort suspendue à son épaule, dard invisible comme elle-même aux yeux de chair, elle va per-

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cer celui qu'elle aime !... Cette femme mystérieuse 4 et belle est la Mort, terrible au commun des | hommes, mais douce aux héros. À l'oreille de | l'Aimé, elle murmure des paroles étranges qu'il | n'entend pas, mais dont le sens ineffable le pénè- | tre ineffablement. Les mots glissent de son oreille | à son cœur comme une musique et comme un baiser : « Viens ! dit-elle, je suis l’Inconnue qu’on ne rencontre Jamais et qu on poursuit toujours. Je suis la Fiancée qui sourit derrière toutes les “A épouses. Je suis la Vérité qui brille derrière tous les mensonges. Qu'est-ce que l'amour que tu veux, auprès de mon amour? Quest-ce que la gloire que tu rêves, auprès de mes splendeurs ? Qui ta possédé jamais comme Je vais te posséder ? Encore un pas, et tu vas m'étreindre au delà des fantomes de la vie. Je suis Celle que tu cherchais sans la connaître, que tu écoutais dans tes silences. Je ne viens pas de la terre, mais du ciel. Je ne suis pas la femme mortelle, mais l’Ame-Sœur. Je ne suis pas la Mort, mais Hiirnarte it »

Pour Gustave Moreau, ce tableau était plus qu’un rêve d'euthanasie, 1lexprimaitune croyance, la foi vivante, instigatrice de son labeur, lumière de sa pensée et flambeau de ses créations. Ilnela confiait qu'à ces intimes, 1l l’affirma sur son lit de mort, devant son meilleur ami, qui veille aujour= d'hui à sa mémoire et à l’exécution de ses volontés dernières. Dans l’œuvre de ce spiritualiste transcendant, 1l était juste que la divine Psyché, entrevue par le poète sous la figure de la Muse, vint acceuillir le héros au seuil d’un autre noi souf

la figure de la Mort.

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