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70 PRÉLUDE AU XIX° SIÈCLE traîtreusement entrelacés? Qu'est devenue Îa vision ? Perdue, perdue pour toujours dans
l’'abîme du profond sommeil. Est-ce que les affres de l’agonie, est-ce que la mort fangeuse sous l'eau conduit à ton délicieux royaume? À ce doute, üne espérance insatiable trayersa son cerveau, dont la pointe fut plus perçante que le désespoir. »
Alors commence une fuite plus effrénée que celle d’'Ahasvérus, car Ahasvérus était fouetté par son remords, et Alastor est entrainé par son rève. Mordu par son désir comme un aigle enlacé par un serpent, il se sent poussé du grand jour aux ténèbres. Le rouge matin fait pleuvoir la moquerie de ses couleurs sur sa joue livide. Il passe les tombes solitaires des rois parthes. Jour après jour, il va, 1] va toujours. Le souci le ronge, ses membres maigrissent, sa chevelure désordonnée traine dans le vent, sa main est suspendue comme un os mort dans sa peau flétrie. La vie qur le consume comme une fournaise ne luit plus que par ses yeux. Les habitants des campagnes s’apitoient sur cet étrange visiteur, les montagnards le prennent pour un esprit et les enfants cachent leur visage dans la robe de leur mère en le voyant; les jeunes filles seules devinent sa douleur et l’appellent des faux noms de frère et d'ami en pressant sa main au départ. Il s’arrête enfin au bord de la mer Caspienne et voit une chaloupe délabrée échouée sur la rive, Un reste d’impulsion le pousse à s’éembarquer; il entre dans Île Ganot et attache en guise de voile son manteau au mât nu. La barque part comme un nuage
emporté par l'ouragan. Le jour est splendide, la mer tumultueuse. Les vagues grandissantes se lèvent comme des montagnes, s’enroulent comme des boas gigantesques avec leurs crêtes d’écume. Il se réjouit de leurs combats furieux comme si les génies de la tempête étaient les messagers chargés de la conduire à la lumière de ses yeux aimés ! Plus la mer devient furieuse, plus Alastor se sent calme à son gouvernail. L’onde l’encerele d’une multitude de fleuves et de tourbillons, elle mugit sous lui d’un sourd tonnerre, ét toujours la barque s'enfuit comme la fumée que chasse le vent de la cataracte, elle fend le dos de la vague, qui s'écroule en poussière sous sa quille; elle traverse l'océan convulsif comme si son pilote était un dieu élémentaire. == La lune se lève : à sa lueur se dessinent dans une brume vaporeuse les récifs éthérés du Caucase. En un clin d’œil, il s'en rapproche. La mer fait rage à sa base caverneuse, et les vagues monstres s’y brisent avec fureur. — Qui sauvera la barque ? Elle est sauvée. Comme une flèche, elle est entrée dans la caverne avec le flot bouillonnant. La mer s’engouffre en cataracte dans l'étroite fissure, pics et montagnes surplombantes se referment sur elle. « Vision et amour! crie le poëte tout haut, j'ai contemplé la porte par où vous avez fui. Le sommeil et la mort ne nous diviseront pas plus longtemps. »
Le paysage a changé. L’onde s’est calmée, la caverne s'est élargie, le jour percé par les brisures de la montagne, et le mugissement de la mer n'arrive plus qu’en murmure imperceptible
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