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a travers Îles circuits innombrables des rochers. Poussée parles derniers remous de la vague, la barque échoue mollement parmi les fleurs de la rive, et une vaste forêt s'ouvre devant Alastor en plein soleil du midi. Les feuillages entrelacés tissent leur crépuscule sur les pas du poète, qui voudrait faire sa tombe du plus doux berceau de la nature. Le chêne étend ses bras noueux, le cèdre dresse ses pyramides, la forêt s’étage arche sur arche, elle grandit en dômes solennels. Sur ce fond sombre, le tremble et l’acacia semblent des nuages suspendus dans un ciel d’émeraude. Les parasites entourent Îles troncs comme des serpents habillés de toutes les couleurs de l’arcen-ciel ; dans les buissons, la rose musquée s entrelace au jasmin, et des milliers de petites fleurs le regardent avec leurs yeux d'enfant. Ici le silence et le crépuscule, ces sœurs jumelles, tiennent leur veille de midi et naviguent dans l'ombre comme des formes vaporeuses à demi visibles. Plus loin, un puits sombre, reluisant, à l'onde translucide, reflète toutes les feuilles qui se penchent sur son miroir et chaque pan d’azur qui brille au travers. Le poète arrive là, et se regarde dans la fontaine. L'’herbe frémissante ne ressent-elle pas une une présence inaccoutumée ? Un esprit invisible semble debout près de lui; ne lui parle-t-1l pas dans les charmes à demi voilés de la nature, communiant avec lui, comme
si lui et cet esprit étaient tout ce qui existe?
« Seulement, quand son regard se leva pour le chercher, il ne vit que deux yeux, deux: yeux étoilés, les yeux de son rêve qui flottaient dans la
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pénombre de la pensée et l’appelaient de leur sourire. »
Fatigué, 1l reprit sa marche. À mesure que le soir solennel descendit, un changement graduel, mais sinistre, se fit dans la forêt. Des pierres grises perçant le sol se montraient à distance, la végétation devenait plus rare, et finalement de vieux pins ébranchés occupaient seuls le sol. Les rochers prirent des formes de plus en plus inimaginables. Tout à coup la montagne finit par une pente escarpée. À cet endroit, elle semblait vouloir surplomber le monde avec ses pics accumulés ; on eût dit que de là on voyait l'univers à ses pieds : des lacs semés d'îles, des montagnes bleues, des fleuves puissants, des collines de feu mêlant leur flamme avec le crépuscule. La nudité de cette roche contrastait avec la richesse de l'univers qu'elle dominait. En arrivant dans ce lieu, le poète connut que la mort était sur lui. Une dernière fois 1l ramena son âme aux images du passé qui allait expirer en lui, il posa sa main pâle et maigre sur le tronc rude d’un vieux pin, il inchina sa tête languissante sur une pierre couverte de mousse, et puis étendit au hasard ses membres sans mouvement sur le bord de ce glissant abîme, abandonnant à leurs impulsions finales ses forces vacillantes. L'espoir et le désespoir, ces bourreaux de l’homme, dormaient en lui. Le flux invisible de son sang ne nourrissait plus que d’un flot affaibli le fleuve de sa vie. La dernière chose qu'il vit, ce fut la grande lune qui suspendait sa corne puissante sur l'horizon occidental du monde. Quand l’astre s’enfonça entre les collines dente-
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lées, le sang du poète, qui avait toujours battu d’une mystiquesympathie pour le flux et le reflux de la nature, ne rendit plus que des pulsations imperceptibles, sa respiration devint entrecoupée. Quand le dernier rayon s'éteignit, le pouls s'arrêta. Une pause, un dernier frémissement.… ét la mort avait pénétré son cœur. Quand le ciel devint complètement obscur, les ombres noires enveloppèrent sa forme froide et muette comme la terre sans voix et l'air vide. Ce corps merveilleux n'avait plus ni sens, ni mouvement, ni divinité, ce n'était plus qu'un luth jadis traversé par le souffle céleste, un fleuve jadis bouillonnant de vagues multisonores maintenant muet et desséché.
Alastor mourut ainsi dans Île désert, loin des hommes, qui ne l'avaient pas connu. Il périt comme 1l avait vécu, comme il avait chanté, dans la solitude. Quelques fragments de ses mélodies passionnées qui ont fait pleurer les étrangers vivent encore parmi les hommes, mais éparses et sans nom. Des vierges brülent encore pour ces yeux égarés qu'elles ont vu briller devant elles, mais sans savoir qui était cet étranger dont la trace s’est perdue depuis longtemps. Cependant le poète, qui a évoqué devant nous l’image d'Alastor, ne peut s'empêcher de lui dire son adieu :
« Tu es parti, cœur aimable, vaillant et. beau, enfant de la grâce et du génie. Des choses sans cœur se font et se disent dans le monde ; les vers, les bêtes, les hommes vivent. Des mers et des montagnes, des
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cités et des déserts, la puissante terre élève sans reläche sa voix solennelle. — Mais toi, tu es parti, — tu ne peux plus connaître ou aimer les ombres de cette scène fantastique qui furent les messagers de ton génie. Hélas ! elles sont toujours, et toi tu n’es plus !.. L'art et l’éloquence, toutes les apparences du monde, sont faibles et vaines pour pleurer une âme dont la flamme est retournée dans l’ombre, Il y a une douleur trop profonde pour les larmes quand tout est coupé en un moment, quand un haut esprit dont la lumière ornait le monde environnant ne laisse à ceux qui restent en arrière ni soupirs ni gémissements, ce tumulte passionné d’une espérance retentissante, mais le pâle désespoir, la froide tranquillité, et pour toute consolation le vaste corps de la nature, le tissu des choses humaines, la naissance et la tombe, le monde enfin, qui sans lui n’est plus ce qu'il était. »
Ce poème contient l’âme de Shelley. Jamais peut-être Île type du poète moderne n’a été représenté avec plus de force. Childe-Harold en est sans doute une autre et brillante incarnation : mais dans l’œuvre de Byron le héros disparaît en quelque sorte derrière la multiplicité des scènes qu'il contemple, et l’ensemble du poème ressemble plutôt à une mosaïque étincelante de pierres précieuses remplie de merveilleux détails qu'à un tableau saisissant dominé par une fioure capitale. Dans Alastor, au contraire, l’homme est tout, et la passion qui le dévore se développe devant nous à travers les images précipitées d’une scénerie changeante, dans un cadre grandiose. Cette destinée tragique est celle même du poète moderne, que Shelley a si profondément éprouvée,
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