‹ Précurseurs et révoltésChapitre 27 sur 148 · ARE · texte numérisé non relu

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si héroïquement soutenue dans sa propre vie.

Pour en saisir le sens véritable et la portée, il faut la comparer à la destinée du poète grec, qui est l’homme antique par excellence. Celui-ci poussait sur Île sol de la cité, environné de symboles familiers, bercé dès l'enfance par les grandes images et les grandes pensées qu'il devait exprimer plus tard; son œuvre facile, heureuse, était l’œuvre commune de la patrie dont 1l était la voix. Le poète moderne au contraire est un étranger dans le monde où il vit ; ce qui soffre à son regard, c’est le vaste champ de l'histoire et de la nature ; ce qu’il poursuit, c’est un idéal intérieur entrevu dans l’extase d’un rêve. De la cette course haletante à travers les régions du passé et de la nature, de là cette sohtude qui l’environne et crée le désert autour de ses regards, de là ce désir d’une réponse complète, frémissante dans une autre âme qui se traduit par une vision radieuse. Plus vaste est son horizon, plus transcendant son idéal, — mais plus amère aussi sa vie. Cet idéal est son privilège et sa malédiction. Condamné à un si douloureux enfantement, est-il le précurseur d’un monde à venir? Les êtres qu'il entrevoit, qu'il pétrit des gouttes de son sang et de l’éther de sa pensée, seront-ils un jour ? ou n'est-il qu'un visionnaire misérable, qu’un fou sublime? Peu Jui importe. [1 suit l'esprit qui lui commande, il préfère la mort solitaire et ignorée, devant la nature froide et le ciel muet, à la satisfaction de tous les heureux et à l’abdication de son rêve devant la réalité.

Maintenant que nous connaissons Shelley dans sa vie intime et dans son prototype idéal, 1l nous reste à considérer l’œuvre qu'il nous a léguée. Nous l’envisagerons successivement comme poète lyrique spontané, comme peintre de la passion et de la souffrance humaine, enfin comme poète philosophique et métaphysicien. Ce sont trois modes très divers de sa pensée, trois manières d’être de son âme, trois phases de son génie ; en les traversant, nous suivrons le fil de l’idée panthéiste qui s y développe.

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Vous est-il arrivé d'écouter avec attention un quatuor de Beethoven par une soirée tranquille, dans une chambre à demi éclairée? Si les exécutants étaient de vrais musiciens, vous avez peutêtre éprouvé une sensation singulière et fascinante. À mesure que les objets extérieurs s’effaçcaient à vos yeux, sous l'impression de la musique, vous avez cru plonger du regard dans le demi-jour crépusculaire d’une âme en travail. Ces motifs qui s’entrelacent en arabesques légères et passent d’un instrument à l’autre, ces traits inattendus qui partent en spirales, se multiplient en tourbillons, ne sont-ce pas les frémissements, les tendresses, les soubresauts, les transports et les découragements d’un cœur livré à lui-même ? Un coup d'œil jeté dans le lyrisme de Shelley nous fait faire une découverte analogue : même candeur de sentiment, même vivacité jaillissante, même variété de rhythme, même profondeur de tristesse et même énergie dans le rebondissement de la joie. Ici, comme chez le grand symphoniste, nous voyons une nature aussi divinement naïve que noble, et qui, n'ayant rien à cacher, se livre au Cours de ses pensées comme l’autre s’abandonne aux plus intimes confidences, dans le tissu merveil-

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leux de ses mélodies. Il y a là de ces mélancolies qui vont jusqu à l'affaissement, jusqu’à cette morne tranquillité du désespoir dont l’homme ne semble pas devoir se relever; mais, un instant après, nous planons de nouveau dans un air lumineux, Comme Beethoven, Shelley a ce don royal de pouvoir se ressaisir dans la sphère des choses éternelles quand il s’est perdu dans les souffrances de sa propre vie, et de faire chanter le poète triomphant au-dessus de l’homme brisé.

Le Iyrisme de Shelley ressemble tout aussi peu à de la poésie populaire qu’un quatuor de Beethoven à une chanson des campagnes; mais il n’en est pas moins un poète spontané. C’est un habitué des hautes régions qui ne s'adresse qu’à ceux qui veulent l’y suivre, mais dont l’idiome natal est une langue exquise,; choisie, étincelante; il la parle comme son langage naturel, avec üne aisance parfaite, sans ombre d'apprêt, uniquement OCCupÉ à rendre sa pensée. Sa langue, puisée aux meilleures sources, n'est cependant qu’à lui: nul n’a su donner à l'anglais tant de souplesse, de fluidité mélodieuse et faire comme lui de cette langue, si peu musicale à l'oreille de l'étranger, une musique aussi enchanteresse. La surabondance des images ne provient pas chez lui d’une imagination désordonnée, elle naît d’une pensée ardente qui veut pénétrer au cœur des choses. Tandis que d’autres nous peisnent leur forme extérieuré et leur apparence, 1l en voit le fond, il en boït l’âme, et quand il s'en est bien rempli, il se livre souvent à une véritable eflulguration de métaphores. Cela va parfois jusqu à l'éblouissement : mais l’idée est pres-

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que toujours claire, le sentiment toujours énergique. Son défaut n'est pas la pénurie, c’est l'excès du sentiment et de la pensée qui enflamme et entraine son vers. Pour saisir cette pensée au vol, pour surprendre le libre essor de cette âme, il nous faut écouter son chant sur l’alouette /skylark).

« Salut à toi, esprit vivace, — oiseau tu ne fus jamais, — toi qui, du haut des cieux ou près de le terre, précipites à plein cœur tes chants improvisés en longs torrents de mélodie.

» Plus haut, toujours plus haut, tu jaillis du sol; tu perces le profond azur comme un nuage de feu; en chantant tu t'élances, et t’'élançant tu chantes toujours.

» Dans la lumière dorée du couchant, dans l’éclat des nuages qui l’environnent, tu flottes et nages, tu es la joie même, la joie vivante dans son premier essor.

» Dans la pourpre pâle du soir se baigne ton vol; tu vas t y fondre comme l'étoile se fond dans la clarté du grand jour ; mais, quand mes yeux ont cessé de te voir, j'entends ton cri déchirant.

» Tu chantes comme un poète caché dans la lumière de sa pensée chante d’élan des hymnes spontanés jusqu’à ce qu'il entraîne le monde à la sympathie pour des espérances et des craintes que personne ne soupçonnait.

» Esprit ou oiseau, dis-nous quelles sont tes douces pensées. Je n'ai jamais entendu louange d'amour ou dithyrambe dont la strophe palpitante ait répandu le flot d'un si divin ravissement.

» Les chœurs d’hyménée, les chants de triomphe ne sont auprès du tien qu’une parade vénale, une pompeuse vanité rongée de secrète misère.

» Quel spectacle est la source de ta joie ? Quelles plages ? quelles vagues, quelles montagnes ? quel amour de tes semblables ou quelle ignorance de la douleur ?

. Nous sondons le passé, l’avenir, et nous souf-

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L'ŒUVRE DE SHELLEY 81 frons pour ce qui n’est pas; notre rire le plus sincère est chargé de quelque peine, nos chants les plus doux roulent sur les plus sombres pensées.

» Dussions-nous pouvoir mépriser la haine, l’orgueil et la peur, fussions-nous nés pour ne point verser de larmes, jamais pourtant nous n’atteindrons ta joie.

» Au-dessus des cadences les plus délicieuses, audessus des trésors entassés dans les livres, s'élève ta gaie science, Ô toi, mépriseur de la terre (thou spurner of the ground) !

» Enseigne-moi la moitié seulement de la félicité, que ton cerveau doit concevoir ; alors coulerait de mes lèvres une si mélodieuse folie que le monde m’écouterait comme Je t’écoute maintenant. »

L'esprit enthousiaste de Shelley se reconnait dans fl'infatisable alouette, le seul parmi les 0 ? Ï oiseaux qui chante d’un vol ascendant. « En chantant tu t’élances, et t’élancant tu chantes touiours ! »

voila bien l'âme du poète remplie d’une lumière intérieure qui est sa félicité, qui devient mélodie

q » q ; et qu'il répand à profusion sans savoir où. L’essor

QU m P Le 9 9 e est si vigoureux qu'il semble d’un coup d’aile vouloir dominer le monde, l’embrasser de son vol. ?

Hélas! ce n’est là que l'illusion du premier élan. 3 o | e P Comment l'univers va-t-il se réfléter dans cet esprit’ Shelley est un panthéiste d’intuition, non de théorie. Il sent avec une subtilité et une énergie singulières le lien de la vie universelle qui, partant des éléments aveugles, s’étend comme une chaîne électrique a travers la plante et l’animal ? 29 ? 9 ° « e jusqu'à l’homme. Il n’a point de système philosophique, mais 1l voit avec une clarté surprenante le divin de la nature, c’est-à-dire le puissant. le ; P :

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beau, le parfait. L'homme moderne est plus loin de la nature que l’homme antique: il y a entre elle et lui un véritable abîime, mais cet abime n'existe pas pour Shelley, ou du moins 1l le franchit d’un bond. C’est par une révélation immédiate qu'il sent sa parenté originaire avec toute chose, et c’est avec une joie d'enfant qu'il se jette dans la vie fougueuse des éléments. Il ne la présente pas comme le peintre, il s’y plonge plutôt comme le musicien. Quoiqu'il ait la force plastique, il ne s'amuse pas à peindre des brins d'herbe comme les miniaturistes. Ce n’est pas un paysage, c'est mille paysages qu’il a sous les yeux, c'est l'ensemble de la nature qu’il cherche à étreindre. « La masse éternelle dés choses, dit-il, flue à travers l'esprit et roule ses vagues rapides tantôt sombres, tantôt brillantes. » Dans ces moments, il comprend la nature sous toutes ses formes et dans sa puissance de métamorphose éternelle. Sa poésie sur le nuage est à cet égard la pièce typique. Aussi est-ce le nuage lui-même qui parle et nous raconte sa vie. Tantôt flottant au ciel d'été, 1l verse aux fleurs les fraîches ondées qu’il pompe aux fleuves pendant que la terre danse sa ronde autour du soleil, tantôt brandissant le fouet de la grêle, il passe et rit dans la foudre. Parfois il tamise Îa neige aux flancs des montagnes et dort aux bras de la tempête pendant que les vieux pins gémissent étonnés. Souvent il traverse Îles mers avec l'éclair assis en pilote sur ses dômes azurés. « Je suis le fils de la terre et du flot, le nourrisson du ciel, je franchis les veines des mers, des continents. Je change, mais ne puis mourir, car après

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la pluie, quand le pavillon des cieux sourit sans tache,’ lorsque vents et soleil de leurs rayons convexes arrondissent la voûte des airs, je souris en Silence à ma tombe liquide, puis, hors du srand réservoir, comme l'enfant s échappe du sein dé sa mère, comme l'esprit sort du tombeau, Je me lève pour me dissoudre de nouveau »,

C'est là le premier degré de la contemplation panthéistique : elle est joyeuse et purifiante, c’est le Léthé de l'esprit, car elle peut s’oublier en se replongeant aux forces vives du grand Tout; mais cette contemplation change de caractère en passant de la vie élémentaire à la vie organisée, et en considérant la destinée de l’âme individuélle dans l’immense champ de la nature, qui ne produit que pour détruire. Le problème de la vie et de la mort s'impose, la nature prend une double face, la contemplation devient une souffrance ; au lieu de l’esquiver, comme font tant d’autres, le poète s y engage avec résolution. Il verra le côté sombre de la nature comme son côté lumineux pour résoudre le problème à sa manière et parvenir, si possible, à la conscience d’une vérité supérieure. Shelley a rendu cet ordre d'émotions et de pensées dans son petit poème du Sensitipe plant, un des plus délicats et des plus achevés qui soient sortis de sa plume. La première partie est une fête de couleurs et de parfums. Il nous peint un Jardin merveilleux qui réunit la splendeur des flores les plus exquisés. Il pénètre cette fois-c1 dans le monde végétal et dans les mystères de la floraison avec la même intensité et subtilité qu'il s'était plongé dans la vie des éléments. C'est

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