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T2 D CANAL

88 PRÉLUDE AU XIXe SIÈCLE

le monde avec l’essor de l'enthousiasme. Si toute la nature lui semblait un mystère solennel, 1l s’est reconnu lui-même dans le cri de l’alouette, et cette voix l’a pénétré comme le message d’un monde divin. Pour le chercher, il s’est fondu avec les éléments, il a participé à leurs éternelles métamorphoses, il a goûté leur ivresse et leur furie. [l s’est éveillé avec les fleurs à une vie plus douce, plus intime, plus concentrée, à la sensibilité avec la sensitive, à la conscience avec la dame merveilleuse du jardin ; il s’est épanoui dans ce monde de beauté. Puis 1l l’a vu dépérir, 1l a traversé l'horreur de la mort. Tout cetunivers n'est doncqu'une brillante illusion? Non, quelque chose survit au naufrage universel dans la pensée du poète ; c'est l'esprit qui lui a parlé à travers tous les êtres depuis la voix de l’alouette jusqu'au muet frémissement de la sensitive, au regard d'amour et au fluide sympathique qui des yeux de la dame merveilleuse tombait sur les fleurs. Le divin est comme l'essence plus subüle du monde que l’homme recueille dans son cœur. S1 la destinée de l’individu est éphémère et obscure, 1l y a quelque chose qui demeure et qui plane au-dessus du gouffre dévorant de la nature, ce sontces puissances éternelles qu'il y à reconnues : l’amour, la beauté, la joie, lesquelles sont les manifestations éclatantes du seul être qui existe véritablement et que l’humanité nomme Dieu. En s’y élevant, l’homme est déja parvenu à une sphère supérieure à la nature, il échappe à ses terreurs et atteint dans une douce résignation à la force et à la sérénité,

C'est avec ce sentiment délicat, cette imagination ardente, cette philosophie profonde que Shelley a pénétré la nature dans son lyrisme. Comment a-t-1l vu le monde humain qui réserve au penseur des questions bien plus complexes, au songeur enthousiaste des épreuves autrement redoutables ? On reconnait par l’ensemble de son œuvre que le problème de la souffrance humaine s’agitait toujours au fond de sa pensée et que le poète y avait jeté plus d’un perçant regard sans faiblir dans ses convictions, sans faillir à son idéal. Il le pouvait, joignant deux facultés rarement unies : l’idéalisme et la clairvoyance. Dans Ia vision poétique, :1l concevait l’homme aussi noble, aussi fort, aussi grand que possible selon le type Hdétébile qu'il portait en lui-même, mais, une fois placé sur le terrain de la réalité, il devenait observateur sagace et moraliste profond. Témoin l’'émouvant récit de Julian et Maddalo.

Ce poème si original a une teinte de mélancolie pénétrante et familière qu'on ne retrouve pas ailleurs. Il est né des intéressantes conversations que Byron et Shelley eurent ensemble à Venise sur quelques points capitaux de la philosophie, notamment sur les ressources de l’homme contre

90 PRELUDE AU XIX° SIECLE les coups de la destinée. L’élécant et spirituel comte Maddalo, pessimiste et fataliste, est un alter ego de lord Épos, le jeune Julian qui défend passionnément le libre arbitre et l’empire de nn sur lui- même er la partie de Shelley.

L'objet de leur discussion et de leur sympathie, qui bientôt absorbe tout a. ‘rêt, est un malheureux musicien abandonné, fou par amour et dont l'âme, dévastée par la pres foudroyée par la ou cÿ nique de celle qu'il aimait, n’est plus qu'une ruine irréparabl où végète Je désespoir. Ce malheureux qui à été recueilli et soutenu par le comte Maddalo, habite une cellule dans une maison d'’aliénés sur une des îles solitaires de la lagune, rivé dans son idée fixe, sansautre compagnon qu'un piano, sans autre spectacle que l'horizon désolé de l’Adriatique. C’est là que les deux amis vont l’épier pendant un de ces monologues où l’âme humaine, s’entretenant avec sa doalsur

découvre le Free fond de la désespérance. Cette plainte murmurée à mi-voix comme si elle craïgnait d'être surprise, entrecoupée d’hallueinations

lugubres, cette agonie qui n’aboutit pas à la mort et renait toujours d'elle-même, cette sensation de l'horreur du sépulcre sans son repos, est d’un effet unique.et poignant. L'origine inême de l: folie, cet étrange dédoublement de l'esprit par un déchirement radical de l’âme, est ici psycholog:quement surprise et saisie. uen au cadre du récit, l'uniforme. et mélancolique paysage de la lagune, il s’harmonise merveilleusement avec la destinée du personnage principal et les entretiens émus des deux illustres interlocuteurs, Le

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L'ŒUVRE DE SHELLEYŸ 91

chaud Poiors d'un Giorgone se fond dans ce tableau aux masses noires et à la lumière orageuse d'un ARTS |

Julian et Maddalo est l'étude d’une phase intime du cœur humain dans la vie moderne : elle dénote déjà un haut degré de pénétration psychologique : mais Shelley ne s’est pas borné là. Son esprit vraiment universel était capable de comprendre l’homme de tous les temps, et n’a pas reculé devant le spectacle sévère de l’histoire. Là encore, dirait-on, c’est le côté sombre et terrible qui fassé, 1] est vrai, e faiti egretter que ce soit la Fée Béatrice Cenci, si connue par le célèbre portrait de Guido Reni, est une des plus navrantes figures que [a tragédie puisse se

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proposer ; mais le fait sur lequel elle s appuie est une des monstruosités dont le siècle d'Alexandre et de Borgia eurent le privilèce, On se refuserait à y croire, si l’histoire n’était pas Ja pour l'e attester. Häppèlons en deux mots ce sombre épisode de la Rome du xvr® siècle. La donnée est es de celle du roi Lear, qui montre l'extrême degré de haine des enfants contre le père ; ici, par contre, c’est le père qui sévit contre [es enfants. Le vieux Francesco Cenci, après une vie tissue de crimes et de débauches, conçut par avarice et perversité une haine implacable contre ses propres enfants ; elle se manifesta envers sa fille sous forme d’une passion incestueuse FDA par toutes sortes de cruautés et de violences. Béatrice, ayant vainement essayé d'échapper aux ten qu'elle regardait comme un outrage à son corps el a son ame,

0 " k T1 £ ñ à e cinait son regard. Il ne nous a la qu'une tra gédie e : La Cenci; maise

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