‹ Précurseurs et révoltésChapitre 48 sur 148 · CRU · texte numérisé non relu

CRU

ri Fi | 24 <

es

ete + + sou

MP LE LL SRA oise ane qe D ÉRnnDnins à

: nier n LI RENTNTATN A EM 177 7 I e LIU MT &o LAX 140

is ne A EXC GR T CRE TE ARMES 7 ee ide ait

NE DAR TATOU ENG ENT L LA Los F F7

ns RARES

us fa

Pa RM AM ia Mari VAS PROD EL TAN

né 1 sr de en

me

instant il avait cru l’apercevoir dans les énigmatiques figures de l’école ionienne, dans Thalès et surtout dans le puissant FHérachite. Mais ces ombres s'étaient vite évanouies, et le grand Pythagore avait passé devant [ui sans lui dire le secret des nombres, de l'âme et du Cosmos. Il ne se découragea pas et quitta, en esprit, les pays g

mains et les temps modernes pour aborder à la terre des dieux, des héros et des sages, lourdement affublé du bouclier de Kant et de la lance de Schopenhauer, Il chevaucha droit sur l’Acropole et sur le théâtre de Bacchus; il croyait que la tragédie, centre vivant de l’art grec, lui livrerait tous les secrets d’Eleusis et de Delphes. En approchant, 1l vit que ce n’étaii qu’une ruine plus lamentable que les autres. Comment retrouver la vision de ces héros fabuleux se mouvant dans le cadre de ce paysage sculptural et de ces chœurs divins, voix personnifiées de l’énigme tragique ?

pays œer-

Il y avait là un mystère comme celui du cadavre dont l’âme s’est envolée. Nietzsche s'arrêta perplexe.

C'est à ce moment précis qu'il fit la connaissance de Richard Wagner (1), Tous ceux qui ont vécu dans l'intimité du grand artiste ont connu sa puissance enveloppante. Il yavait en lui du Titan et du magicien, De même que son œuvre offre une synthèse merveilleuse des arts, il semblait les joindre dans sa personne, par ce don spécial du dramaturge qui consiste à voir et à représen-

(1) La rencontre eut lieu à Leipzig, en 1868, chez Me Broc-

haus, sœur du compositeur, Wagner avait alors cinquantc=cir q ans et Nietzsche vingt-quatre,

ter toute chose en mouvement et en action. Lorsqu'il se donnait, sa conversation tumultueuse était comme traversée par les éclairs de ses créations et le rayonnement d’une volonté indomptable. Ce fut pour Nietzsche une révélation, foudroyante. Telle est la puissance du génie qu'il transforme l'univers pour ceux qui l’approchent, L'enthousiasme du néophyte fut sans réserve. À ce moment il s’oublia ; il se livra complètement comme le disciple se livre au maître : les années qui suivirent furent certainement les plus heureuses de sa vie.

Par l’œuvre de Wagner, la tragédie grecque elle-même s’éclairait d’un jour nouveau. Schopen:hauer n’avait-il pas dit que la musique est la révélatrice de l’âme des choses et leur expression directe ? Cela n’a jamais été plus vrai que des drames de Wagner, où les motifs dominants ei les jeux infinis de l'harmonie traduisent les mou vements intérieurs des personnages et font en quelque sorte palpiter leur cœur sous nos yeux. De ce rôle révélateur de la musique, dans le drame wagnérien, un rayon devait jaillir sur le rôle du chœur dans la tragédie, Malgré l’abime qui sépare le théâtre grec du théâtre moderne, Nietzsche pensa non sans raison que, dans l'un comme dans l’autre, le sentiment tragique provient d’une même source et que cette source jaillit du plus profond arcane de l’homme, de la loi fondamentale de litre : du mystère de la vie et de la mort,

De cette fermentation d'idées sortit le premier livre de Nietzsche : l’Enfantement de la tragédie

nette en + ee

stp

cha re nun ni ai D — . nn : . :

EE ae he sine Then, gl Peas oh im 2 ne So 0 mé ms ” mu — sé EE æ

\es AN ” ln:

e" | L4) A» | es + A en A Bb À - 4, £ #:

£> #3 Ve Se nn Et E Ec:

g F- Es | 2 | A4!

LA ct} ] js .

ppp ns nt

L + LE #1 U # à | (:

ar v ‘ L < |, ©

eg eg ton, ue Pt RG, pp us hs À TT M et mis) tt - Be “ : . +

par le génie de la musique, qui parut en 1872. On y trouve déjà les qualités maîtresses du penseur et de l’écrivain. On y sent aussi l'influence dominante de ses premiers maîtres, Schopenhauer et Wagner. Le chef-d'œuvre de l’art grec y est représenté comme l'œuvre combinée d’Apollon, génie de la belle individualité, source du réve et de la poésie, et de Dionysos, génie de la création et de la destruction universelles, source de l'ivresse et de la musique. Le plaisir essentiel de la tragédie consiste, selon Nietzsche, à nous enivrer à la fois de la grandeur de la vie individuelle et de la force de la vie universelle qui l’engloutit après l'avoir enfantée. Elle doit nous mener par la terreur et la pitié à ce ravissement dionysiaque, où, abandonnant notre vie propre, nous participons en quelque sorte « à la puissance indestructible de l’Étre des êtres, à la force créatrice de l'Unique vivant ». Ce livre, riche d’aperçus nouveaux, vibrant d’une émotion profonde et contenue, fit scandale dans l'Université. Il trahissait aux yeux des abstinents de la science neutre un enthousiasme choquant. Avoir des idées hardies et des sentiments passionnés, cela est-il permis quand on est professeur de philologie ? Ce qui indignait surtout Îles puritains de l’école, c'était de voir un des leurs interpréter la tragédie grecque à l’aide de Richard Wagner, alors encore fort décrié. On ne fit pas à Nietzsche la seule critique légitime qu'on pouvait lui adresser. S'il ÿ a un point faible dans son essai, d’ailleurs si remarquable, c’est de n'avoir pas éclairé la tragédie grecque par les mystères d'Eleusis, c’est de confondre le Dionysos

morcelé de la vie terrestre avec le Libérateur de la vie céleste et de prendre le plongeon dans les éléments pour l’union mystique de l’âme régénérée et ressuscitée avec l'Esprit divin. Mais les adversaires de Nietzsche ne songeaient qu'a la critique des textes et à la dignité de la science. Leurs protestations et leurs réfutations ayoutèrent à sa gloire naissante.

Dans les années qui suivirent, Nietzche ne fit que développer les principes posés dans son essai sur la tragédie. Il n’était pas encore l’individualiste outre, l’anarchiste violent de la pensée qu'il devint plus tard. En philosophie, il demeurait le disciple fidèle de Schopenhauer. Il ne croyait n1 à Dieu n1 à la survie de l’âme humaine, mais il admettait une sorte d'âme du monde, réalité transcendante qui se manifeste par la hiérarchie des forces et des idées dans la nature comme dans l'humanité. Au nom de la philosophie, 1l déclarait la guerre à la science positiviste qui ne voit que l'apparence des choses et prétend : imposer une règle à la vie. Au nom de la conscience et de l'intuition, il déclarait la guerre à l'abus et à la tyrannie de l’histoire. « Nous ne voulons servir l'histoire, disait-il éloquemment, qu'en tant qu'elle sert la vie. L'essentiel n’est pas le savoir, la somme de science et de faits, mais la force plastique d'un homme, d’un seigle: d’une ceivilisation, leur puissance originale de croître, de S méme le passé et l'étranger, de guérir leurs blessures, de remplacer Fe (rte perdues, de recréer dû dedans les formes brisées... Sans quoi nous devenons un chaos de richesses disparates

et non assimilées, dont la variété entrave notre personnalité organique. Nous devenons le théâtre passif des pensées d'autrui. L'histoire dans ces conditions devient une maladie (1). » Ce n’est donc pas l’histoire, mais l’art qui exprime la vraie vie. Il réalise ce que la nature a voulu et tenté, il achève ses ébauches imparfaites. C’est pourquoi « le monde n’est justifiable que comme phénomène esthétique ». Enfin Nietzsche proclamait la souveraineté du génie, lui rendant l'hommage et le culte suprême. Car lui seul, « le sublime solitaire », manifeste la vérité transcendante, Il est «un premier né en dehors du temps, un messaser de l'Eternel ». Appelant Wagner « le sauveur de la culture germanique, le restaurateur de l'art dionysiaque et apollinien qu'il avait rêvé lui-même, il donnait de son génie dramatique et musical la définition suivante : « Le drame chez Wagner suit sa marche rigoureuse comme le destin implacable, et la musique s’y soumet avec une certaine cruauté de résolution, tandis que l’âme de feu de cette musique voudrait s'échapper en pleine liberté. Au-dessus de toutes les mélodies et de la lutte des passions, par-dessus la tourmente des contradictions, plane une intelligence symphonique toutepuissante qui enfante perpétuellement la paix avec la guerre. Jamais Wagner n’est plus Wagner que lorsque les diflicultés se décuplent et qu'il peut régner sur de grands ensembles avec la joie du législateur. Il se plaît à dompter des masses fougueuses et rebelles, à Îles ramasser en rythmes

(1) Unzeitgemässe Betrachtungen I. Vom Nutzen und Nachtheil “er Historie für das Leben.

POP RER out À

réemneee cf

simples, à imposer une seule volonté à la diversité troublante des désirs et des ambitions, »

Dix ans plus tard, dans un pamplet célèbre, le même Nietzsche déniait à Wagner le talent dramatique, l’appelait le prince des décadents et le corrupteur de la musique moderne. Que s’était-il donc passé ? Sur ce point Nietzsche garde un profond silence. Il se contente de faire la déclaration suivante dans l’avant-propos : « La plus grande expérience de ma vie fut une guérison. Wagner appartient simplement à mes maladies. » Pauvre Nietzsche ! On ne guérit pas si facilement de Wagner, quand on l’a subi au point où lavait subi son plus illustre disciple. Certes il a réussi à ce prodige, Mais reste à savoir si en se guérissant de son maître 1l ne s’est pas détruit luimême, et s'il n'a pas triomphé comme ces médecins qui chassent la maladie en tuant le malade. Quoi qu'il en soit, le cas Nietzsche n’est pas moins intéressant que le cas Wagner. Si celui-ci touche au centre du problème esthétique et à l’avenir de l’art dans son intégrité, l’autre confine au point le plus sensible du problème philosophique et religieux de notre temps. Il nous fait voir à nu une plaie profonde de l'âme contemporaine, plaie d'autant plus dangereuse qu'elle se cache sous un masque littéraire savamment tissé.

a ee

re Dre Reed D Re Te

IT

Je rencontrai Nietzsche à Bayreuth, en 1876, aux premières représentations de l’Anneau du Nibelung. S1 ces mémorables fêtes scéniques marquent désormais un point capital dans l’histoire de l’art dramatique, elles furent peut-être aussi l’origine secrète de la nouvelle évolution de Nietzsche. Du moins m’a-t-il semblé qu'il recut là les premières atteintes du mal qui l’a poussé dans cette voie.

En causant avec lui, je fus frappé de la supériorité de son esprit et de l’étrangeté de sa physionomie. Front large, cheveux courts repoussés en brosse, pommettes saillantes du Slave. La forte moustache pendante, la coupe hardie du visage lui auraient donné l'air d’un officier de cavalerie, sans un Je ne sais quoi de timide et hautain à la fois dans l’abord. La voix musicale, le parler lent, dénotaient son organisation d’artiste ; la démarche prudente et méditative était d’un philosophe. Rien de plus trompeur que le calme apparent de son expression. L’œil fixe trahissait le travail douloureux de la pensée. C'était à la fois l’œil d’un observateur aigu et d’un visionnaire fanatique. Ce double caractère lui donnait quelque chose d’inquiet et d’inquiétant, d'autant plus qu’il semblait

: | on, hi PT ot re qq Lan, ts mm Er a hr Pt De ges ons mt nn ge ne 0 7 mn A tp

toujours rivé sur un point unique. Dans leg moments d'effusion, ce regard s’humectait d'une douceur de rêve, mais bientôt il redevenait hostile. Toute la manière d’être de Nietzsche avait cet air distant, ce dédain discret et voilé qui caractérise souvent les aristocrates de la pensée. Me Salomé, qui juge l’homme avec une singulière pénétration, dit : « Ses yeux semblaient les gardiens de trésors mue*s. Leur regard était tourné au dedans; ils reflétaient ses impressions intérieures ; regard tourné au loin vers les régions inexplorées de l’âme humaine. Dans une conversation animée, ces yeux pouvaient avoir des éclairs saisissants, mais dans ses heures sombres, la solitude parlait à travers eux avec une eKpression lugubre, menaçante et comme de profondeurs inconnues. »

Pendant les répétitions générales et les trois premières représentations de la tétralogie, Nietzsche parut triste et afaissé. Il souffrait déja du commencement de ce mal cérébral qui devait l'accabler plus tard, mais il souffrait plus encore d’une mélancolie profonde et inexprimée. En présence de Richard Wagner, il était timide, gêné, presque toujours silencieux. Celui-ci, lancé dans cette colossale entreprise, où il avait à manier trente-cinq personnages principaux, — dieux et déesses, géants, nains, hommes et femmes, héros et Walkyries, sans parler des chœurs, de la machinerie et de l'orchestre, — jouissait en Jeune Wotan, malgré ses 63 ans, du triomphe légitime d’avoir créé un monde et de le mettre en œuvre. Aux courtes heures de repos que lui laissait son

e- du ml = Gui - ” ee | ET LE TT ’ — à nine

\k2 LES SOUFFRANTS |

travail d’'Hercule, il donnaît cours à cette gaieté fantaisiste, à cet humour exubérant qui était comme l’écume de son génie. Devant faire passer son âme et sa pensée dans ces êtres de chair et dé sang, forcé de maintenir en équilibre les amour-propres, les rivalités et les pétites passions de ce régiment d'acteurs et d’actrices, il se faisait régisseur et acteur lui-même. Charmeur subtil et dompteur d’âmes, il arrivait toujours à ses fins avec un mélange de violence et de caresses, de colères fauves ét de très sincères attendrisséments, sans jamais perdre de vue son but. Vivant dans cet orage assemblé par lui et le dirigeant, 1] ne pouvait donner qu'une attention distraite à ses disciples et à ses admirateurs. Devant les prodiges d’art qu’il accomplissait chaque jour sous nos yeux, nous avions tous, non pas, Dieu merci ! les sentiments, mais quelque chose des étonnements de Mime en face de Sicofried qui reforge l'épée brisée de son père après l'avoir réduite en limaïlle et fondue au creuset. L'orguëil de Nietzsche souffrait-il de cette infériorité ? Sa sensibilité Suraiguë se blessa-t-elle de certaines rudèsses familières du maître ? Sa Conscience de moraliste pointilleux s'insurgea-t-elle contre cértains Contrastes inévitables entre la nature humaine et le génie d’un grand homme ? Ne voulut-il pas admettre qu'un créateur de cette envergüré, qui réalise un miracle esthétique taxé d'impossible par le monde entier, ne peut guère considérer ses meilleurs amis que comme des instruments de son œuvre, et cela surtout au moment où 1} l’accomplit en pleine lutte, contre vents

+ call es pe are ce pr

e ne —— - = = mutèies a ah ne y 2 . u mm LT RE le sn esn attente mal tt = net 7 3 0 vs à 2 LA 0 Ah ht ve the A 2 ÉTÉ PSE RER I ES" 2 bo D LE NE à |

et marées ? Dans sa première intimité avec Wagner, Nietzsche s'était placé avec son maitre sur un pied d'égalité. Il Jui avait dédié son premier livre comme « à son sublime lutteur d’avantgarde (meinem erhabenèn Vorkaempfer. Il se figurait peut-être la réforme de l'Allemagne comme une école dé philosophie, d'esthétique et de morale dont Schopenhauëér serait l’ancêtre vénéré, Wagner l'artiste ét le mettéur en œuvre, mais dont lui, Nietzsche, serait le prophète et le suprême législateur. Îl est certain que le Walhalla toutbillonnant de Bayreuth, avec son Wotan PRREPIEUX ét souverain, ne ressemblait guère à ce rêve de professeur sr frrisnct L'auteur de la Vaissance de la rsédie disparaissait comme tout le monde date l'apothéose du maître, et celui-ci, le narguant un peu, mais sériéusement indighé et affligé de voir le disciple si morose, n'y coiprEnant rien d'ailléurs, semblait lui crier comme Loge, le démon du feu, du haut de l’arcen-ciel qui conduit äâu palais dés Immortels : « Pourquoi ces plaintes ? Réjouissez-vous au soleil des dieux nouvéaux ! » Nietzsche assista donc sans enthousiasme aux scènes grandioses de la Walkyrie, de Stesfried et du Crépuscule des Dieux, dont il s'était promis tant de Joie. Quand nous partimes ensemble, aucuné critique, aucune parole de blâme ne lui échappa, mais 1l avait la tristesse résignée d'un vaincu. Je me souviens de l'expression de lassitude ét de déception avec laquelle il parla de l’œuvre prochaine du maître et laissa tomber ce propos : & Il m'a dit qu'il voulait relire l'histoire univérselle avant d'écrire son poème de

Parsifal !... » Ce fut dit avec le sourire et laccent d’une indulgence ironique, dont le sens caché pouvait être celui-ci : « Voilà bien les illusions des poètes et des musiciens, qui croient faire entrer l’univers dans leurs fantasmagories et n'y mettent qu'eux-mêmes ! » Ajoutons que Nietzsche, païen et antireligieux jusquà Îa racine de son être, en voulait dès lors à Wagner de traiter un mystère chrétien. Il ne comprenait pas qu’en son maître, comme en tout vrai créateur, le poète agissait indépendamment de toute philosophie abstraite et n’obéissait qu'au sentiment intime; que d’ailleurs ce courant chrétien qui coule déjà a pleins bords dans Tannhæuser et dans Lohengrin venait des sources les plus profondes de sa riche nature; et qu'ainsi l'hommage au Christ par la glorification du saint Graal, loin d’être une simple fantaisie d'artiste, était peut-être l’acte le plus sincère et le plus sérieux de sa vie. Mais pour Nietzsche, être chrétien à un titre quelconque, fût-ce avec le symbolisme d'un artiste de génie, füt-ce avec l'indépendance d’une foi personnelle et libre, c'était faire acte d’'hypocrisie ou de lâcheté. La publication du poème de Parsifal n'eut lieu que deux ans après. En même temps, Nietzsche publiait un livre où 1l rompait avec tout son passé. Une brouille irrémédiable s'ensuivit. Mais le refroidissement avait précédé la rupture, et je demeure persuadé que l’orgueil blessé du disciple en fut le cause première et secrète (1).

(1) M®° Salomé raconte qu'en 1882 elle se trouvait à Bayreuth

lors de la représentation de Parsifal, et qu’une amie commune de Nietzsche et de Wagner, Ml Malvida de>Meÿsenbug, l’auteur

PAS tr nes 9 D 1

Le nouveau livre de Nietzsche était un recueil d’aphorismes et de morceaux détachés, avec ce titre bizarre: Choses humaines, par trop humatnes. Il ne fallait pas une grande perspicacité pour

reconnaître le contre-coup des déceptions personnelles de l'écrivain. R. Wagner n’y était point nommé, mais 1} y était beaucoup question de la vanité du génie, de l’art et de toute chose en général. Un scepticisme écœurant succédait au noble enthousiasme des ouvrages précédents. Ce qui surprenait davantage encore c'était la volteface complète du penseur. Rien ne trouvait plus grâce devant lui. Il prenait le contre-pied de toutes ses théories ; 1! foulait aux pieds ses idées les plus chères. M°° Salomé dit que Nietzsche avait besoin de s'affranchir de Wagner pour devenir complètement lui-même. Oui, sans doute. Mais de là à l'injustice et à l’ingratitude envers l’homme auquel 1l devait la plus grande révélation de sa vie, 1l y a loin. D'ailleurs, il commettait une chose plus grave: 1l s’armait en guerre contre son propre idéal. Comme un homme qui croit avoir été dupe, 1l s’acharnait contre toutes ses anciennes idoles, l'art, [a poésie, la métaphy-

distingué des Mémoires d'une idéaliste, beau livre justement célèbre en Allemagne, crut pouvoir tenter, de son propre mouvement, une réconciliation, en proposant à Wagner une entrevue avec son ancien disciple. C'était vraiment trop espérer du caractère de ces deux hommes. Au seul nom de Nietzsche, Wagner bondit, défendit à son amie de jamais répéter ce nom en sa présence, et sortit de la chambre hors de lui. — D'autre part, Mme Salomé nous apprend que Nietzsche, qui avait provoqué la rupture et voué à Wagner une haine venimeuse dont ses écrits montrent les traces, souffrait néanmoins de la perte de cette amitié jusqu'à verser des larmes en parlant des moments heureux passés avec son ancien maître.

sique, le génie, l'amour, la sympathie humaine, la morale, l’homme, l'humanité, Tout y passait, il ne laissait rien debout. Avec cela il se posait lui-même en renonciateur et en héros au nom de la vérité, et le croyait sincèrement, alors quil n'était au fond qu’un destructeur exaspéré par Île poison subtil de l'orgueil intellectuel. Cette pas- SION, plus pernicieuse que toutes les erreurs des sens, qui consume la vie de l'âme à sa source, devait le passer. GE sophisme en sophisme jus- | qu’au plus effroya le de tous les châtiments. i Ah! s’il n’eût Ve que des personnes humaines, la redoutable Némésis, cette logique infaillble des choses, le choc en retour des forces projetées, l’eût frappé moins durement. Mais, dans sa rage iconoclaste, il s'en prenait aux choses saintes par excellence: aux idées génératrices de la vie. Il faisait crouler des montagnes devant ce qu'il appelait lui-même : le chemin des Mères! — À la place des vérités éternelles, 1l ne veut plus admettre que la réalité et l’enchaïnement logique des faits. [1 ne croit plus à l'intuition qui perçoit ces vérités, mais seulement à la dialectique qui discerne cet enchaînement. C'est la doctrine positiviste poussée à ses dernières conséquences, qui fait du monde une chaîne indéfinie de causes et d'effets, sans cause primordiale et sans but final, Logiquement :l supprime la métaphysique. Le sentiment est une source d'erreur, À la place de Dionysos, sym- |

AY rats AMEN pe

SSSR ESEENTE

RDS DRE ep etietirer

bole de l'inspiration et de l’extase, 1l met un Socrate de sa façon qui représente « l’homme scientifique » Remarquons ici que cet homme scientifique |

MRLESURT EYE RENTE

Cp: 4 PES “RTE

F”, » “ Les. mt fear carnet d'en, 4 À "pad En tm ot mme : Rens nu he eee Le van bte. hé

né Li

La Lo

selon Nietzche, dépourvu d’intuition et par eonséquent de sagesse, manque du centre véritable de toute science. L'idéaliste renégat attaque ensuite l’art et la poésie comme les ouvriers perfides de chimères dangereuses. Les poètes arecs eux-mêmes, qu1l avait tant admirés, ne sont plus maintenant que « des acteurs et des menteurs habiles à farder Îa vérité ». Ceux qu'il avait appelés « les inspirés, les voyants de la vérité dionysiaque » sont flétris comme « les lvrognes du sentiment ». L'enthousiasme est comparé « à l’eau-de-vie qui énerve et fait dépérir lés sauvases », Quant au génie, voilà comment on parle de lui: « Oh! la gloire à bon marché que celle du génie! Que son trône est vite élevé et son admiration changée en habitude ! Toujours. on s’agenouille devant la force. Vieille coutume d’esclave! » Jadis il avait vu dans le génie une sorte de miracle et le but même de l'humanité ; il n'y voit plus maintenant qu'un produit de l’atavisme. En morale, les conclusions de Nietzsche sont encore plus négatives qu’en esthétique et en philosophie. Il admet la théorie positiviste de son ami Rée, dérivée d’ailleurs de Hobbes, d’après laquelle tous les phénomènes moraux n'ont d'autre mobile que l'égoïsme et se ramènent à l'intérêt, Îl ne veut pas comprendre et nie péremptoirement toutes les actions nées de la sympathie spontanée, de la sympathie réfléchie et du concept social, qui sont autant d’oublis du moi, autant de cessations de la lutte pour la vie, autant d’affirmations de la Îoi universelle de solidarité et d'amour. La vanité humaine devient

pour ce vivisecteur de l’âme « la chose en soi ». Après quoi l’exécuteur des hautes œuvres de l’athéisme transcendant s’écrie, fier de sa victoire : Fiat veritas! pereat vita ! Périsse la vie plutôt que la vérité ! Sophisme et folie suprême de l'orgueil, — comme si la vérité n’était pas l'ame de la vie, et la vie la preuve de la vérité !

Ce n’est pas impunément qu on Jette l’anathème aux maîtres auxquels on doit son initiation, et ce n’est pas iImpunément qu'on maudit ses dieux. A partir de ce moment Nietzsche entre dans un désert d’où il ne sortira plus et qu'il peuplera tantôt des rêves ardents de son orgueil, tantôt des fantômes troubleurs de sa mauvaise conscience. Il avoue lui-même sa peur: « Quand je continuai ma route seul, je tremblais: peu apres, je tombai malade. J'étais plus que malade, j'étais las de mes incessantes désillusions sur tout ce qui peut encore nous enthousiasmer, nous autres hommes modernes. » Parfois son chemin l’effraye, son œuvre l'épouvante. Le monologue suivant, d’une saisissante vérité d’accent, nous fournit le point capital pour cette étude pathologique du moi radicalement irréligieux que nous allons poursuivre. On yÿ surprend comme un premier germe de désorganisation, l'émiettement de la conscience en plusieurs moi contradictoires, qui vont s’entre-détruire. Voici d’abord la voix de l’athée qui se réveille seul et qui frissonne : « Où s’en est allé Dieu? Je vais vous le dire! Nous l’avons tué! Vous et moi! Nous tous sommes ses meurtriers !.. » Et voici que, malgré lui, dans l'âme de l’athée, se fait entendre la voix

Age

ae y

nn éd

ï = à L ; — é g Été à DEP Te ue en prog sie 2 pre pre oh 2 D 1 STE TE TE , r-

de la conscience profonde. Elle murmure à voix basse, comme si elle avait peur de ses propres paroles: «... N’entendons-nous rien encore des fossoyeurs qui enterrent Dieu? Ne sentons-nous rien encore de la putréfaction divine ? — Les dieux se décomposent! Dieu est mort! Dieu reste mort ! Et nous l'avons tué ! Comment nous consoler, nous, meurtriers parmi les meurtriers? La chose la plus sainte et la plus puissante que l’homme ait possédée jusqu'à présent a saigné sous nos couteaux ! Avec quelle eau pourrionsnous nous laver? » Mais écoutez maintenant le raisonnement subtil et démoniaque qui répond à cette voix de la conscience et qui l’étouffe pour finir en un cri de joie satanique : « La grandeur de cette action n'est-elle pas trop grande pour nous? Ne faut-1l pas que nous devenions dieux nous-mêmes pour en paraitre dignes? Il ny a jamais eu de plus grande action, — et tous ceux qui viendront après nous, appartiendront, à cause de cette action même, à une histoire supérieure à toutes les histoires précédentes. »

Mais cette joie n’était pas sans trouble, ni ce triomphe sans inquiétude. « Dès lors, dit son amie intime, sa vie fut un enveloppement toujours plus profond dans la solitude d’où jaillit sa pensée intérieure. » Ce n’était pas la solitude bénie qui communie avec les hommes et l'âme de toute chose par le divin amour, mais une solitude rongée d’amertume, de haine et de démons intérieurs. « 9Sous sa pensée philosophique claire et raisonnée, dit encore son confesseur féminin, il y avait d'insondables abîmes de sentiments, de

ce ARE PO 2e, LE # we. s A ere re de cote rase tres Tu pp Te VAN so ji s tas.

PRE ann, sur - as rar 2 Ys: : = ere pe er 4 ue re pe Ÿ Ve DA.

se AE ME nn à és da à hi ARRET 27 CT . + ho série Aa , EN Je ne :

2 8-6 proree ete AR À LE ALI 3 NA psc: É mn L , AE an , T # u 1%

AS el Hal

in

soufirance et de passion. Ainsi il a pu dire de lui-même qu'il se cachait sous uñ manteau de lumière, » De lumière ou d'ombre selon le jour. Le manteau ne lui suffit pas, il lui faut le masqué. Dans son noir pessimisme, il croyait que tous les hommes dissimulent, se composentun personnage d'emprunt. « Dans tout ce qu'ün homme laisse voir de lui-même, on peut se demander: Qu’estce que cela peut cacher ? D'où véut-il détourner le regard ? Quel préjugé veut-il éveiller ? Et puis encore: Jusqu'où va la finesse de sa dissimulation ? et en quoi se méprend-il ? » Nietzsche était au fond d’une sincérité d’enfant terrible, trop passionné pour ne pas se trahir sans cesse, trop poète pour ne pas s'exprimer malsré lui. Il se taillait des masques, sous prétexte de se garer de la sottise et de la méchanceté des hommes. Dans Au delà du bien et du mal nous trouvons cet étrange dialogue : « Voyageur, qui es-tu? — Reposé-toi, —— Me reposer ? Curieux que vous êtes ! À quoi sert le repos? Donné-moi plutôt. — Quoi? — Un masque de plus, un autre masque: » Reconnaïît-on dans cette préoccupation l'inquiétude fébrile de cet Ashavérus de la pensée qui n’a plus ni frères, ni foyer, ni patrie, qui ne trouve de repos nulle part; qui chaque jour se construit un système et le démolit le lendemain comme une hutte de planches mal jointes pour chercher un nouvel abri, =— et qui a bésoin du Masque et du manteau pour se cacher aux autres, “r €l surtout pour se cacher à lui-même ?

Elle s’étend maintenant autour de lui, toujours plus vaste et plus livide, la lande déserte sous les

Re ES me

«ur -

en D

nuages bas, sans soleil et sans arbres. Le penseur solitaire se présente dès lors à nous sous une nouvelle figure. Il est devenu le Voyageur et son ombre (1). Il chemine à pas lents, défiant et circonspect. Il va, il va toujours, cherchant la lumière d’un désir plus âpre et plus obstiné, à mesure que les ténèbres s’épaississent autour de lui. Il a voulu conquérir la fierté virile et l’indépendance suprême; il a cru s'affranchir en supprimant ces trois idées mères : Dieu, l’âme et l'amour ; et il ne s'aperçoit pas qu'il a supprimé les principes organiques dé l'univers et de fa société. Il ne comprend pas qu'il s’est fermé à lui-même les sources de l'intelligence spirituelle, de la force et de la vie. Il ne voit pas qu'il s’est voué au plus fatal des esclavages, à celui de ce moi inférieur et personnel que Pascal appelait « le moi haïssable ». Le voyageur sans guide et sans étoiles est devenu la proie de son ombre, qui le conduit à travers le crépuscule, au hasard des chutes et des ravines. Dans un accès de positivisme exaspéré, il a cru, supprimant tout sentiment relicieux, se débarrasser à tout jamais des illusions et des chimères décevantes qui hallucinent le commun des mortels. Et voici que, dans la brume dé sa lande, se meuvent toutes sortes de formes fantomatiques. Les unes sont les projections de son moi multiple, privé de son principe directeur ; ce sont « ses masques » extériorisés, devenus vivants. Les autres sont les images de ses rêves secrets, de ses désirs refoulés

(1) Titre d’un volume d’aphorismes de Nietzsche.

par sa raison, qui, malgré lui, prennent une forme et s’incarnent. Il sait que ces larves n'ont aucune réalité, qu'elles sont l’œuvre de son imagination surexcitée et malade. Mais ces formes, qui ont acquis une vie propre, indépendante de sa volonté, le déconcertent et l’irritent. Bientôt elles vont lui montrer leurs frais visages ou leurs faces de monstres. En attendant, voilées encore, elles lui font des signes de la main, des hochements de tête ; et fasciné, entrainé malgré lui, 1l les suit, sans savoir où. Il a des heures de faiblesse, d’attendrissement, où 1l semble se repentir de ses blasphèmes contre la poésie et l'idéal. Alors son esprit a d'involontaires envolées vers des mondes inconnus. « Oh ! s’écrie-t-1l, si seulement les poètes redevenaient ce qu'ils doivent avoir été un jour, — des voyants qui nous racontent quelque chose des mondes possibles... s'ils laissaient pressentir quelque chose des vertus futures ou des vertus qui ne seront jamais sur cette terre, — mais qui pourraient être quelque part dans le monde!... S'ils nous montraient les constellations de pourpre, les voies lactées du beau! Où êtes-vous, astronomes de l'idéal ? Il y a tant d’aurores qui n’ont pas encore lui {1)!... » Mais ce ne sont là que des lueurs perdues dans les nuages noirs qui pèsent lourdement sur la lande blafarde et maudite, et de courts moments de répit dans la lugubre odyssée du « voyageur ». Dès qu'il regarde son ombre noire, celle-ci lui chuchote : « N’as-tu pas juré de mettre fin à

CAE LE de ot ER 1 ul 4 à, CO A TL,

# « F Dis fe; 4 Trek * ” CES L 2 à Ur La RATE LEA à e 2 .

4 C4 Et St L".

LS N EN ie ce. RE CH e : û ê 3 f n° Ze t DE:

EE tn a ct N° ra L£: k = *. n ICE 1 :| à # te + VA + <= " :

+ ru :

" Li : À & } D :

"2 : L nr 4 ee &-, Fr h e. > ‘ ‘ 2: Lo Me à r Ji t- 4 " e f# 1 re ; F :

? En + 4 D © . J E (4 :-# | FE 1 5 4 nn | + EE »- 31 ES - à Le dés M: Ji : 4 , EE : Re n 14 1% | ET x 7 LH:

ee :

Page 1