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NIiETZSCHE ET LE SURHOMME 153
toutes les chimères ? Détruis, détruis le rêve absurde du ciel. Marche à ton royaume à toi, à celui où tu seras seul maître, — et moque-toi des autres! »
Et le voyageur se retourne, hagard, cherchant derrière lui une lueur ou un rayon pour le suider. [l frissonne. Encore des fantômes! Mais cette fois-c1 ce sont deux grandes ombres trop connues: celles des maïîtres qu'il a reniés, celles de Schopenhauer et de Wagner. Ce sont ces deux hommes de génie dont il avait reçu toute son éducation de penseur et d’artiste. Dans son orgueil farouche, dans ses cauchemars d’halluciné, 1l les appelle maintenant: « le philosophe bourru et magicien dangereux. » Et voici que les deux ombres se dressent derrière lui, sévères et hautes. « Que me voulez-vous ? dit le voyageur. Il y a longtemps que je vous ai tués, spectres maudits ! » Et ils répondent : « Nous ne sommes que les ombres de tes maîtres. Tu portes leur sceau dans ta chair; c'est pourquoi nous te suivons. On ne tue pas les spectres; nous sommes les hôtes de ton atmosphère. » Alors, il les cingle d'un coup de fouet et reprend sa route par les sables, les landes et les montagnes. Mais à chaque étape, 1l les retrouvera; et elles lui diront du geste et du regard: « Nous sommes là; va-t’en plus loin. »
Un jour, une autre voix, venue de très loin, d'une sphère inconnue, lui dira : « Lorsque l’homme renie le Divin, son ombre le mène aux abimes ». Ce fut sans doute le jour où il entendit cette voix que Nietzsche conçut l’idée de son
Zarathoustra. Loin de changer de route, 1l répondait à l'avertissement salutaire par un déf triomphal, par la plus audacieuse apothéose du moi que penseur ou poète ait jamais imaginée.
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De 1876 à 1883, Nietzsche s'était volontairement astreint au positivisme le plus étroit comme à une pénitence et à une gymnastique. Mais le moment devait venir, où, las de cette contrainte, il briserait les portes dé sa prison. Sa nature indépendante et imaginative répugnait d'instinct au rationalisme pur: mais elle se révoltait plus violemment encore contre toute idée religieuse ou sotiale. Il s'était jeté par dépit dans le des minisme absolu. Maintenant il y souffrait le martyre, 1l y étouffait. Dans sa Serence Joyeuse, qui est une science fort triste, il fait cet aveu : « Tous mes voyages et més ascénsions de montagnes n'étaient que le pis aller d’un impuissant. Ma volonté tout entière veut voler, rien que voler. » Ge vol d’aiglé vers la connaissance des choses dernières, il le tenta. Ne voulant pas reconnaître que le seul acte vraiment libre est l’assentiment de l’homme à l’ordre universel reconnu, il décréta un beau jour que la liberté surgit comme ün miracle de la volonté souveraine de l’homme fort. Ainsi, nouveau Lucifer, il croyait se créer luimême son bonhéur, sa justice, son ciel, et devenir « l’homme surhumain ». Il rejetait par la a Idoctrine de Ia souveraineté de la raison
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pure, adoptée depuis peu, et cela non pour en
appeler à l'intuition comme au tribunal suprême
de l'esprit, mais pour diviniser l'instinct. Ce paradoxe est le point de départ de la troisième
« et dernière phase de Nietzsche. Zarathoustra est le manifeste et l’'évangile de cette prétendue révélation.
Un mot encore sur les circonstances extérieures qui accompagnèrent la genèse de cette œuvre étrange. Forcé par sa santé de renoncer au professorat, de plus en plus misanthrope, ne tolérant autour de lui que de rares amis, Nietzsche avait pris J’habitude de passer ses hivers à Gênes et ses étés dans l'Engadine. Du port de Gênes la Superbe « 11 aimait du sein de l'abondance à regarder les mers lointaines ». C’est là qu'il crut voir « l’aurore d'un nouveau monde sortir de l’horizon voilé ». Mais c’est surtout à l’ombre des hautes Alpes qu'il se sentait devenir lui-même, rien que luimême. &« Dans plus d’un paysage, dit-il, nous nous reconnaissons avec un frisson délicieux. Cest le plus agréable des dédoublements. La nature de l’Engadine est parente de la mienne. Nous ne nous étonnons pas l’un de l'autre, nous vivons en confidence. Cette haute vallée alpestre, blottie sans crainte sous les terreurs de [a neige éternelle, où l'Italie et la Finlande semblent se côtoyer, cette patrie de toutes les couleurs argentées de la nature est aussi la mienne. Car, du fond de ses petits lacs immobiles, la Solitude elle-même me regarde avec ses yeux. » C'est [à qu'il vécut son rêve, qu'il osa ses dernières audaces. Plus de noir pessimisme,
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