‹ Précurseurs et révoltésChapitre 60 sur 148 · LATE · texte numérisé non relu

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oué dans la société actuelle. Parmi eux se trouvont deux rois dégoûtés de leur métier, un pape sans emploi, le mauvais magicien et quelques autres originaux. Îl les convie tous à un banquet dans sa grotte. Ce repas agreste, assaisonné des sentences caustiques du maître, semble à la fois une parodie du banquet de Platon et de la Cène du Christ. On y déguste un agneau apporté par l'aigle familier en mémoire de ce que « les faibles ne sont bons qu'a être mangés ». Le prophète, s'étant éloigné un instant pour prendre l'air, retrouve ses hôtes en prière devant un âne qu'ils encensent faute d’un autre dieu. Zarathoustra comprend alors que ces gens prétendus supérieurs, qui ont malgré tout besoin d’adorer quelque chose et de diviniser quelqu'un, füt-ce un âne, sont indignes de sa grande pensée. Îl lui faut des forts qui ne craignent rien et ne se courbent pas. À ce moment, Zarathoustra voit un superbe lion couché à ses pieds. Ce lion formidable est un lion qui rit. Terrible aux autres, 1l est doux à son maître et lui lèche amicalement les mains. Il se dresse et mugit. Aussitôt tous les hôtes de la grotte s’enfuient épouvantés et descendent la montagne à toutes jambes. Le prophète comprend alors que « sa pitié pour les hommes supérieurs a été son dernier péché ». Mais il déclare que « ses vrais enfants vont venir » et rayonne « comme un soleil levant ».

Telle est la conclusion de ce poème fameux et de l’évangile anarchique de Nietzsche. La fohe complète ait proche. Ce qu'il y a de tragique et de vraiment saisissant dans l’histoire de cet

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homme c’est que l’apothéose de son héros imaginaire fut le signal de sa propre défaite. La figure de Zarathoustra, spectre grandi de lui-même, fut la dernière hallucination par laquelle il voulut se cacher l’inévitable abîime, mais qui l'y mena d’autant plus sûrement. Veut-on jéter un coup d'œil dans le drame intérieur qui se joue derrière le poème? Veut-on voir le visage de l’homme sous le masque du héros, et tout ce qu'il y a de désespoir sous ce triomphe apparent ? Qu'on lise son avant-dernier écrit intulé : Dithyrambe de Dionysos. On y trouvera le passage suivant : « Maintenant, seul avec toi, double dans mon propre savoir, entre cent miroirs, faux devant toi-même, incertain entre mille souvenirs, fatigué de chaque blessure, refroidi de tous les givres, égorgé dans mes

ropres filets, connaisseur et bourreau de moimême ! malade qui meurt d’un venin de serpent, prisonnier qui à reçu le lot le plus dur, je travaille courbé dans mon propre puits, enfermé dans mon propre moi comme dans une caverne, je me creuse moi-même et je suis ma propre tombe, impuissant, raide, un cadavre ». Cette entière confession montre assez Ce que cet orgueil forcené renferme de misère cachée et à quelles ténèbres aboutissent les plus hardis mineurs de la pensée lorsqu'ils ont éteint en eux-mêmes la lumière de la sympathie.

Au cours de cette étude, j'ai fait ressortir les extraordinaires qualités de Nietzsche, afin que l'on mesure la profondeur de sa chute à la hauteur de son esprit.

Herivain de premier ordre, moraliste pénétrant,

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