‹ Précurseurs et révoltésChapitre 59 sur 148 · LE FOR OP TEERE · texte numérisé non relu

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Dans tout ce poème, je vois bien la fin d’un monde, mais je ne vois pas l’aurore du nouveau. O Zarathoustra, prophète impitoyable au passé, impitoyable au présent, toi qui as fermé l'oreille au cri de la souffrance humaine et qui, dirait-on, n’a jamais mis le pied dans un hôpital, dans une mine de houille ou dans un galetas de pauvres, toi qui as étouffé les voies divines de ton propre cœur, to1 qui ne crois pas aux puissances célestes et qui veux l’homme surhumain : toi qui ensables les sources de l’amour et qui cependant t’appelles « un chanteur de la joie et un danseur de la vie », es-tu si sûr de toi-même ? Il fait sombre autour de toi, dans les vallons de ton île bienheureuse.

Quand tu passes le soir avec tes disciples muets dans la clairière ombreuse, les jeunes filles aux belles chevilles qui dansent sur la pelouse cessent subitement leurs rires et s’enfuient malgré ton salut amical. Ton regard leur fait peur, toi-même tu trembles devant le crépuscule envahissant, et, seul avec ta propre âme, tu recules devant le noir qui sépaissit dans ses profondeurs.

Dans une de tes courses en mer, au déclin du soleil, tu as vu se profiler sur la splendeur du couchant une île noire, toute semée de tombeaux, et tu as reconnu les tombeaux des rêves chers à ta jeunesse. Mais tu as beau dire que ta volonté invulnérable, ta volonté qui brise les rochers est assise sur Ces tombeaux comme la jeunesse éternelle. Tu es inconsolé. Ces rêves que tu pleures maloré tout, ces rêves que rien ne pourra réveiller, ce ne sont pas comme tu le crois tes ennemis, c'est toi-même qui les a tués avec les flèches de ton orgueil! Ta Némésis s’est jetée sur toi et t'accable. Tu voudrais aimer encore, mais tu ne peux plus

Une nuit, Île prophète s'enfuit brusquement comme un voleur, et, quittant les îles bienheureuses, se rembarque pour le continent. Il a besoin d’être seul dans son antre et de se consulter avec son aigle et son serpent. Revenu dans sa montagne, Zarathoustra est hanté maloré lui par l’idée de Dieu. Il la sent suspendue comme une épée de Damoclès sur sa tête. Mais il la nie avec rage. Un certain nombre de sages ont pensé ceci:

« Puisque J'ai une âme et un esprit et qu’il y en a d'innombrables, 1l doit y avoir une source infinie

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d'amour et d'intelligence d’où nous venons et où nous retournons, Vénérons-la ». Le nouveau prophète dit : « S'il y avait un Dieu, comment-supporterais-Je de n’en pas être un? Donc il n’y en a pas. » C'est le paroxysme de l’orgueil athée. L’absence de loi universelle lui parait nécessaire à la liberté humaine. « J’ai placé cette joie céleste sur l’homme comme une cloche d'azur en ensei= gnant qu'il n’y a pas de volonté éternelle dans les volontés particulières. La raison suprême est ce qu'il y a de plus impossible. »y Et il l’appelle « l’araignée céleste qui étreint le monde dans sa toile ». Etil se réjouit que le ciel soit au contraire «un plancher pour des accidents divers ». La vraie prière est un exercice métaphysique spontané, la respiration et l'aspiration par laquelle l’âame communie avec sa source divine. Voilà ce que Zarathoustra ne veut pas admettre. Pour lui c'est la dernière des lächetés. Les genoux pliés et les mains jointes le font bondir. « Maudits soient tous les diables lâches qui sont en vous, qui geignent et joignent les mains et voudraient adorer. La prière est une ignominie ! » À ceux qui parlent de blasphème, le prophète répond en riant : « Oui, je suis Zarathoustra, l’homme sans Dieu. et de moi naïîtra le surhomme. »

Après avoir expédié ainsi les vieilles tables de la loi, 1l promulgue es nouvelles. Elles se résument en deux idées: le concept de la vie et le concept de la morale. Pour Zarathoustra le fond de toute vie est le désir du pouvoir. Hommes ou animaux font semblant de s'aimer, mais ne s'associent que pour s’accabler les uns Îles

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autres. L’esclave subit le maître pour lui dérober de la puissance et l'exercer sur dés inférieurs. Le désir de régner est le fond de l’âme et le but de la vie. De ce concept de la vie découle celui de la morale, c’est-à-dire l’idée de force substituée à l’idée du bien et du mal. De ce que les lois de la morale ont subi des variations selon les peuples et les temps, Nietzsche conclut que l’idée du bien n'est qu'une chose relative, arbitraire, individuelle et sans fondement. Il ne voit pas que le bien n'est pas autre chose que l'harmonie de l’homme ou de la société. On peut varier sur les moyens; l'idée demeure immuable. Le bien conçu comme une harmonie est chose positive ; car elle enfante la vie. Le mal n'étant qu'une discordance est chose négative et sans réalité propre ; car elle produit la destruction et la mort. Pour Nietzsche le bien n’est que la loi du fort imposée au faible. « Fais ce que tu veux, mais sache vouloir », voilà toute sa morale. Le mal pour Îui a tout autant de réalité que le bien, il préfère même en général le méchant parce qu'il est plus énergique. « Je suis bien heureux de contempler Îles merveilles qu'élabore la chaude couvaison des soleils brûlants : tigres, palmiers et serpents à sonnettes. Parmi les hommes aussi il y a de belles portées de fauves: de magnifiques couvées de reptiles et beaucoup de merveilles admirables se trouvent parmi les méchants. Il est vrai que de même la méchanceté humaine m'a paru au-dessous de sa réputation. Mais, en vérité, 1] y a encore un avenir pour le mal, et le midi le plus brûlant n’est pas encore découvert

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pour les hommes. Il faut que de vos chats sauvages naissent des tigres, de vos crapauds et de vos lézards des dragons et des crocodiles. »

Cependant, empoisonné de sophismes, saturé d'orgueil, Zarathoustra tombe de plus en plus sous le poignet d'airain de sa Némésis. Malgré sa superbe outrecuidance, la terreur de l'Eternel et de l’Infini pèse sur lui. Cette terreur prend enfin la forme d’une hallucination. Lui-même appelle ce cauchemar l’Enigme ou le spectre de la solitude profonde. C’est malgré lui qu'il trahit cette aventure. Il la conte un soir, à voix basse, à de vieux loups de mer qui l’ont accueilli sur leur navire.

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Le cœur dur et les lèvres serrées, Je marchais un jour d’un pas lugubre dans le crépuscule cadavéreux. Plus d’un soleil avait sombré pour moi.

Je gravissais un sentier-obstiné, méchant et solitaire, qui se tordait sur les pierres croulantes, sans touffe d'herbe ni buisson; le sentier de montagne grinçait sous la morsure de mon talon.

Je passais muet sur le rire moqueur des cailloux, écrasant la pierre qui me faisait glisser : ainsi mon pied se forçait à monter.

Oui à monter, en dépit du nain perclus accroupi sur mes épaules, de l'esprit de pesanteur qui versait du plomb dans mes oreilles et des pensées de plomb dans mon cerveau.

Il chuchotait ironiquement, distillant les syllabes : « Oh, Zarathoustra, pierre de sagesse, pierre de fronde, destructeur d'étoiles, tu t'es lancé haut. Mais toute pierre lancée retombe.

« Te voilà condamné à toi-même et à ta propre lapidation. Tu as lancé ta pierre au loin, mais elle retom= bera sur toi. »

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NIETZSCHÉ EŸ LE SURHOMME 177

Marchant ainsi, Zarathoustra arrive à un portail de rochers naturels d’où partent deux chemins creux. L'un va vers l'éternité du passé, l’autre vers l'éternité de l’avenir, et sur le portail on lit : « le moment présent. »

« Regarde, dis-je au nain, ce moment présent ! De ce porche une rue descend en arrière ; derrière nous il y a une éternité.

» Ne faut-il pas que toutes les choses qui peuvent courir aient déjà une fois passé par cette porte ? Ne faut-il pas que tout ce qui peut arriver soit arrivé déjà une fois dans le cours des temps ? |

» Car toutes les choses montent par une de ces vallées pour descendre dans l’autre sans S’arrêter jamais.

» Et cette lente araignée qui rampe au clair de luneet ce clair de lune lui-même, et moi et toi sous le portail qui parlons à voix basse des choses éternelles — n’avonsnous pas déjà existé ?P

» Étne devons-nous pas revenir pour courir de l’autre côté, en avant, devant nous, dans la longue vallée lugubre — et revenir éternellement ?... Le temps lui aussi est un cercle.

» Je parlais ainsi et toujours plus faiblement ; car j'avais peur de mes propres paroles et de mes pensées de derrière la tête. Alors, tout à coup, j'entendis hurler un chien.

» .. Et ce que je vis alors, seul, abandonné, entre ces roches sauvages, sous le plus odieux et le plus désolé des clairs de lune, jamais vraiment je n’ai rien vu de pareil.

» Un jeune berger se roulait, se débattait à terre, étouffant, le visage convulsé. Un lourd serpent noir lui pendait de la bouche.

» Ai-je Jamais vu autant de dégoût et de pâle horreur sur un visage ? Sans doute il avait dormi la bouche ou-

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{78 LES SOUFFRANTS verie : alors le serpent était entré dans son gosier et l'avait mordu là.

» Je saisis le serpent dans ma main et je tirai de toutes mes forces — mais en vain. [Il était plongé dans la gorge et s’y était fixé de ses crocs. Et je criai au berger: Mors ! mors donc ! Coupe-lui la tête |

» Et dans ce cri, il y avait mon horreur, ma haine, mon dégoût, ma pitié, tout ce qu'il ÿ a en moi de bon et de méchant — en un seul cri.

» O vous, marins intrépides | aventureux chercheurs dont les voiles rusées tentent les mers inconnues, marins ivres d’énigmes, Ô vous qui n'avez peur de rien, vous que des sons de flûte entraînent vers les gouffres perfides ! |

» Répondez, devinez mon énigme, déchiffrez la vision du plus solitaire des hommes, »

Les rudes marins de Vlaventureux navire ne répondirent rien à /Zarathoustra. Ils se contentèrent de tirer leurs cordages en sifflant une hardie chanson de mer, ce qui était peut-être la plus éloquente des répliques. Je tenterai cependant de répondre à leur place. Oui, 1 y a en tout ceci une puissante Némésis et une logique impeccable, L'idée du Divin ou d’une cause première et d’une fin dernière, antérieure et postérieure au monde visible, supérieure au temps et à l'espace, s'impose à la raison sans quelle puisse l’embrasser. Maïs l'intuition directe de l'esprit voit en Dieu sa propre source et la raison de tout. L’âme remonte à lui par un acte d'amour et un effort de bonté qui est en même temps la plus haute affirmation d'elle-même et la À condition de toute connaissance spirituelle. Zara-

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thoustra en niant, par orgueil, Dieu, lAme et l'Amour divin, s’est fermé la sphère supérieure de la conscience, où l’homme trouve dès à présent son refuge et son sanctuaire. Par cette négation voulue, haineuse et opiniâtre, il a mutilé sa propre nature. Ayant détruit en lui-même le paradis de l’âme et l’Olympe de l’Idée pure, il se condamne à tourner éternellement dans le monde élémentaire, {a buffera infernal che mai non resta, et se plonge dans l'enfer qu'il s’est créé. Il a repoussé en blasphémant l’ange voilé de l'éternité spirituelle; mais le noir serpent de léternité matérielle le mord et létouffe (1).

À partir de ce moment, Zarathoustra a sa pensée de derrière la tête. Elle le tenaille et le paralyse. Son harmonie intérieure est détruite ; dès lors 11 ne perçoit plus l’harmonie de l’univers. Jl a voulu renverser la hiérarchie des forces dans le monde; voici qu'elle se renverse en lui-même et lui fait perdre la raison. Le vertige le prend et l’abime l’attire. I voit venir sa folie avec horreur. Mais jusqu'au bout lorgueil lui fera illusion. H se persuadera que de son propre effondrement va sortir « le surhomme ». La fin du poème porte déjà les traces visibles de la folie et de l’hallucination. Zarathoustra a ramassé aux confins de son royaume quelques hommes supérieurs qui représentent ce qu'il y a de plus distin-

(1) Me Salomé raconte que, dans les deux dernières années qui précédèrent l’éclipse totale de son intelligence, Nictzsche était absolument hanté par cette idée du retour éternel des choses, La première fois qu'il lui en parla, ce fut à voix basse, avec tous les signes de la terreur la plus profonde,

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