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VOYAGE NOCTURNE

« On part : il est minuit. La jument est paresseuse. — le véhicule trébuche sur ses roues incertaines, — En avant, au galop l... — Pour nous, fils joyeux et tranquilles de l'aventure — le bois n’a pas de menaces, l'ombre est sans périls, — Ia route n’a pas de pierres.

» Tout se cache et dort. En avant, au galop |

» Hors de la nue, riant sous cape, la lune lance une œillade ; — mauvaise veilleuse, par la plaine brune — elle va guettant. — Les arbres tendent leurs rameaux tordus — comme.les bras en prière de squelettes contournés, Que racontes-tu, Ô immensité ?...

» .. Hors de la nue, la lune glacée s’en va guettant.

» Droite, émue et pâle, l'œil égaré et fixe, — moi, les cheveux au vent, j'interroge l’abîime. — La ténébre engloutit — des prières et des rancœurs d'âmes, des baisers de lèvres d’amants, — des songes, des délits et des larmes, des caresses délirantes — d'amour empoisonné.

» Des soupirs accusateurs et des frissons traversent la ténèbre.…

» Que fais-tu ! que veux-tu ? » me demandent sortant des fosses impures — des feux follets errant près des murs bas — du noir cimetière. — Je ne sais pas; je cherche ma destinée. Peut-être le voyage est-il éternel: éternelle peut-être est la nuit; qu'importe ? J’ai du courage. — En avant, au galop !.….

» Je n'ai pas peur de vous, esprits follets du cimetière.

» Dans le silence tranquille du vide assoupi, — mystérieuse sentinelle, veille la pensée humaine, — comme un ange immortel. — Elle veille, et de ses ailes, empennées de songe et d’audace, — elle frôle la terre aveugle, les nuages d'argent, la tombe et l’idéal,

» Vole 6 pensée, sur des ruines, comme un ange immortel |... »

Ainsi, voilà la solution de l'énigme capitale, qui paralÿyse où qui tue ceux qui ne savent pas le résoudre. Devant les contradictions et les obstacles, l’âme s’est ramassée en elle-même; elle s’est cuirassée de tout son courage ; elle s’est armée de toute sa volonté. Elle a pris conscience d’ellemême par sa résistance au monde extérieur. Et maintenant, elle trouve la certitude de son origine et de sa fin divine dans sa propre noblesse. L’insondable mystère des choses, l’immensité de la douleur pourront encore la tordre, mais non plus la dévier. Elle est orientée à jamais. Bien plus, elle entrevoit dans ce qui l’épouvantait, dans la douleur, la condition de son propre développement et la loi évolutive de l’homme, sans douleur ni progrès, ni conscience, ni liberté. Mais la dou-

leur une fois vaincue par le travail créateur, d'où naissent la force et la joie, l'âme s'élève à un échelon supérieur d’où elle domine en maïtresse le monde et la vie. Encore une fois, le spectre de la Fatalité entre dans la chambre de la jeune femme. Cette fois-ci, elle le chasse avec des paroles sans réplique :

« Tu t’'acharnes ? À quoi bon ? — La jeunesse et la vie sont à moi! — Dans la bataille fatale, — tu ne me verras pas, — non, tu ne me verras pas faiblir. — Sur les ruines éparses et sur les angoisses — brillent mes vingt ans.

» Tu ne m'enlèveras pas cette force divine qui arde dans mon cœur. — Tu ne m'arrêteras pas dans le vol impétueux qui m'entraîne. — Tes ongles sont impuissants, ô noire déesse, je suis ma voie.

» Vois-tu là en bas, dans le monde — que de lumière, de sommeil et de roses, — entends-tu dans le ciel joyeux — les trilles des alouettes iriomphantes ! — Quelle fulguration de foi et d'idéal — quel frémissement d'ailes !.…

» Je veux le travail qui divinise — et qui, d'un noble commandement, gouverne toute chose — je veux le songe et l'harmonie, — la jeunesse éternelle de l’art; — le rire de l’azur et les baumes des fleurs, astres, baïsers et splendeurs.

» Tu passes, noire sorcière, —tu passes comme une ombre funeste au soleil. — Mais tout renaît, tout espère. — Les violettes sourient sous les buissons, — et moi, échappée à tes liens, hardie et bondissante — je chante l'hymne de la vie ! »

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