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Peu de génies étrangers ont agité l'esprit inquiet de la jeunesse et de l'élite pensante autant qu'Ibsen et Maeterlinck depuis une dizaine d'années. Seul Tolstoï dépasse ces gloires hautaines du vaste flot de sa popularité. Tous trois, d’ailleurs, sont des hommes du Nord et de grands solitaires. La lumière viendrait-elle aujourd'hui du Septenirion comme elle vint jadis de l'Orient ? Quoi qu’il en soit, notre âge de nivellement et de corruption subit malgré lui le prestige de la solitude et de la sincérité, ces refuges inviolables des grandes âmes. Cependant ni le Norvégien ni le Flamand ne se sont acclimatés chez nous comme des auteurs elassiques. La différence des tempéraments nationaux s y oppose. Mais ils ont eu le privilège de provoquer des enthousiasmes immodérés et des antipathies violentes. Cela bien moins comme inventeurs de procédés dramatiques surprenants, que pour avoir lancé, dans le monde, des idées audacieuses et remué, dans l'âme humaine, des couches
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profondes encore peu explorées. Ni l’un ni l'autre ne nous offrent un idéal complet de la vie ou un modèle définitif du théâtre, mais le coup de fouet dont ils ont cinglé l’opinion, le mouvement intellectuel quils ont suscité, prouvent que chacun d'eux porte sous son crâne et a su mettre dans son œuvre un ferment précieux de régénération et comme un principe nouveau de vie morale.
Tous deux, d’ailleurs, se sont posés en éducateurs de l'homme intérieur, beaucoup plus qu'en novateurs esthétiques et en réformateurs du théatre.
Cette éducation que vaut-elle ?
Quels sont ces ferments et ces principes ?
Je suppose qu'un voyageur privilégié parvienne à pénétrer chez l'illustre misanthrope à l’œ1l méfiant et agressif, qui habite dans une rue solitaire de Christiania et devant qui s’écartent respectueusement les passants lorsqu'il sort pour sa promenade journalière, réglée comme une horloge, et qu'il chemine sans voir personne.
J'imagine que cet étranger soutienne sans embarras le regard inquisiteur braqué sur lui derrière de grosses lunettes d'or, et qu'après un bout de conversation par monosyllabes avec le rude vieillard, à la chevelure et à la barbe hirsutes, il s'enhardisse jusqu'à demander : « Quelle est à proprement parler, la vraie mission de l'écrivain ? » il est probable qu'Ibsen répondrait à ce visiteur curieux par une de ses phrases célèbres : « Ecrire c'est entrer en jugement dernier avec sa conscience. » Si vous l’interrogiez ensuite sur ce qui importe le plus à l’homme, il dirait d’un ton énergique et bref : « la volonté! »
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Conscience et volonté, telles sont en effet les armes, le bouclier et la lance avec lesquelles ce nouveau Viking va combattre ses contemporains et aspire à la conquête d’un royaume inconnu. Cette conscience s’élabora à travers maintes difficultés, cette volonté couva longtempsavantd'éclater. L'enfant taciturne de Skien, né au fond d’un fiord, y rêvait obscurément en écoutant conter les vicilles légendes des Vikings. Après l'incendie de la maison paternelle, le jeune homme devenu aide-pharmacien à Grimstadt, se préparait à ses luttes futures en observant, d’un œil aigu, les ridicules de ses nationaux, dans une petite ville. Monté au rangs de directeur du théâtre de Bergen et par suite du théâtre de Christania, ilapprit son métier d'auteur dramatique en faisant représenter une série de drames historiques. Mais Ibsen se décou: vrit lui-même le jour où il s’avisa de porter le fer rouge dans les plaies vives de la société. Dans sa Comédie de l'amour, il osa dire que l’amour, tel qu'on l'entend dans la société bourgeoise, n’est qu'un üssu de petites infamies, « l’étouffantetombe de chaux du mensonge en dedans avec l’atonie de la mort dans toutes les aspirations. »
La société norvégienne s’esclaffa sur de tels blasphèmes ; un haro général s’éleva contre le poète ; et le rebelle impénitent partit en exil, Il alla vivre pendant dix ans à l'étranger, en Allemagne et en ltalie. C’est là que s’affirmèrent, dans toute leur force, le révolté et le réformateur qu'il portait en lui-même. On le trouve également dans les trois œuvres capitales de cet exil fécond, Brand, Peer Gynt et Empereur et Galiléen, mais dans
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| aucuñe il ne ressort aussi complètement que dans | | Brand. Ibsèn se montre à nu dans ce dfame, que | j'appellerais volontiers son chef-d'œuvre, parce | qu'il y apparaît en une figure unique, dans sa | grandeur exclusive et dans toute sa dureté. Brand justifie la spirituelle définition qué M. Edouard Rod a donnéé d’Ibsen en l'appelant un Luther doublé d’un Jules Vallès. Moraliste austère et anarchiste intellectuel, le pasteur Brand unit uné conscience F intransigeante à une volonté inflexible. Avéc ces deux forces, il croit pouvoir non seulement bouleverser le monde, mais éncore le reconstituer. « C’est la volonté qui rend libre et qui tue »; s’écrie-t-1l, Ecoutez encore la fanfare orgueilleuse de sa jeune espérance. « [Il y a une chose éter- | nellement immesurée, c’est l’esprit incréé et libre, : et qui s'affirme en apportant la vie. C’est lui qui | jette ses racines dans le printemps des peuples, | et porté les hommes de foi vigoureuse hors de la | paresse vers le ciel. Et moi, Brand, avec ces tron- | cons d'hommes d'aujourd'hui, je veux refaire un tout, le chef-d'œuvre de Dieu, un homme plein de S
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| moelle, le nouvel Adam jeune et fort. » Superbe programme, 8'1l était appliqué intégralement, avec \ toutes Les forces vives de l’homme, éorps, âme, ë esprit: Commént Brand l’applique-t-il ? En pur È intelléctuel, et cela encore avéc une contradiction Le radicale dans l'esprit de sa doctrine. Car, d'une “ part, 1l fait appel à toutes les passions humaines. a: « Place au soleil, s’écrie-t-il, place partout à qui
veut être vraiment soi-même | C’est un droit que tout le monde possède et je n’en démande pas d'autre, » Mais il y à bien des façons d’être soi-
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même. Il y a celle du débauché, de l’avare et du tyran, comme il y a celle de lenthousiaste, du héros et du saint; et c’est une chose dangereuse de « réveiller le jeune lion de la volonté » sans la colombe de l'amour et sans l'aigle dé l'esprit voyant, qui sait regarder en face, sans fermet les yeux, le soleil des vérités éternelles. Les hommes ont besoin à la fois d’un idéal accessible sur terre et d’un au-delà divin, Brand ne leur donne ni l’un ni l’autre, Que leur propôse-t-1l? Le säcrifice absolu, celui qu'il exige de lui-même, Et si nous allons au fond de cette fureur d’immolâtiôn, fous découvrons que son mobile n’est pas l'amour mais l’orgueil intraitabie. Aussi à quel résultat viént aboutir son effort humain ? Ah, certes, 1l y a une heure sublime dans sa vie, c'est celle où 11 se jette dans une barque, malgré le fiord écumant sous la tempête, pour porter les consolations dernières à un mourant, et où une jeune fille, enthousiaséé par cet acte, s’arrache à son fiañcé pour suivre, à la vie, à la mort, le lüutteur téméraire. Mais; aprës cela, Brand n’est plus que le bourreau de lui-même et des autres, Il refuse les sacrements à sa mère moribonde parce qu'elle ne veut pas donner tous ses biens aux pauvres ; 1l cause inütilement Îa mort de son enfant et cellé de sa femme, l’adorable Agnès ; il veut énirainér ses ouailles hors de l’église étroite vers les cimes, où l'on adoré Dieu dans son immensité. Mais, au bout d’ün jour, Île peuple affamé et affolé retourne comme un chien battu à son maïtre d'école, à so bailli ét à son doyen, c’est-à-dire à la routine du passé, à là servitude de l'Etat et à l'hypocrisie de l'Eglise, Brand
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désespéré meurt au milieu des neiges d'un fiell, | au pied de la cime blanche, image fantastique de | son « église de glace », dont le rayon blafard le | raille d’une suprême ironie. Une avalanche l'écrase. Tordu dans sa chute, il pousse ce cri d'angoisse : « Est-ce assez de toute une volonté humaine pour acheter une parcelle de salut? » Une voix lui ré- | pond: Deus est deus caritatis ! Dieu est amour !.… Brand est donc un vrai héros, fidèle à son idée jusqu’à la mort, mais un héros frappé d'impuissance par une grande lacune de son être. |
Pareil à un gigantesque portail de neige, ce drame de Brand s'ouvre sur toute l’œuvre 1bsénienne, l’éclairant et l’expliquant de sa lumière sinistre, comme celle du soleil polaire se levant sur le cap Nord ou plongeant ses pales flèches dans l’archipel de Loffoden. À certains égards, l'histoire de Brand nous raconte symboliquement et à l’avance, par une sorte de pressentiment, l’histoire d’Ibsen lui-même à travers son œuvre. Certes le poète n’a pas l’intransigeance de son héros, — mais comme lui c’est avant tout un intellectuel et un anarchiste. Au geste magnifique de sa volonté, il manque Îa vraie, la profonde sympathie qui comprend les faiblesses comme les grandeurs de l’humaine nature. Cela fait qu’en aspirant de toutes ses forces au paradis de l’âme, Ibsen n'en comprend cependant les mystères qu'a demi. Car l'âme seule pénètre dans l’âme et la plus grande intelligence n’y peut suffire seule. L'artiste est chez lui de premier ordre, il fera durer son œuvre. Car il a créé un drame à la Rembrandt, d'un genre unique, où les caractères peints en clair-obscur
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IBSEN ET LE THÉATRE DE COMBAT 217 s'illuminent d’une vive lumière par d'éloquents symboles sur un fond mystérieux de silences et de sous-entendus, dans le raccourci des paroles et le ramassé des gestes, sous l'intensité d’une action rapide et tout intérieure. Mais le moraliste et le philosophe nous laissent presque toujours perplexes et mécontents. Et cela est plus frappant encore si nous embrassons l’ensemble de ses œuvres d’un seul coup d’œil qu’en les considérant isolément.
On remarque alors que la carrière d'[bsen, après Brand, se divise en trois périodes distinctes : D'abord, une impétueuse marche en avant avecde hardis compagnons. Puis, une volte-face soudaine, où il a l’air de se retourner contre ses propres troupes qu'il juge indignes de lui. Enfin, une nouvelle pointe d’éclaireur, où peu le suivent et qui se termine par une retraite hautaine dans sa tour de glace. — L’exaltation et laudace donnent le ton à la première période ; une ironie amère assombrit et envenime la seconde ; la troisième se voile des brumes du désenchantement et s’enveloppe d’une résignation orgueilleuse.
Les Soutiens de la Société, Maison de poupée et l'Ennemi du Peuple correspondent à la première période d’audace et de marche en avant. Elle est exquise, de naïveté et de courage, la petite Nora dans son amour pour son mari. La façon droite et simple dont elle le quitte lorsqu'elle a pris connaissance d'elle-même et lorsqu'elle constate l’'abime de sentiment qui les sépare, est une des fortes scènes du théâtre. Elle va commencer une vie nouvelle et le rideau tombe. Admirable aussi le type de l’intègre docteur Stockmann, qui, plu-
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