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Nous voici parvenus à une des époques les plus intéressantes de la vie du poète : Je veux parler de sa rencontre avec lord Byron à Genève et de l'intimité qui s’ensuivit. En mai 1816, Shelley quitta l'Angleterre et alla passer quatre mois en Suisse avec Mary Godwin et sa sœur miss Clairmont, fille d’un précédent mariage de M. Godwin. Ils traversèrent la France et le Jura et allèrent s'établir à l'hôtel Séchéron à Genève. Lord Byron y vint quinze jours après. C'était la première fois qu'ils se rencontraient. L'auteur du Giaour et du Corsaire, alors âgé de vingt-huit ans, était à l'apogée de sa gloire : Shelley, plus jeune de quatre ans, était à peine connu. Îl avait envoyé quelque temps auparavant sa eine Mab, poème vaporeux et juvénile, à l’illustre poète, et celui-ci en avait admiré les premiers vers. Leur connaissance se fit sur un pied de parfaite égalité. Byron Île pessimiste fut gagné dès l’abord et comme subjugué par la noblesse du caractère de Shelley. Dans sa carrière mondaine, il n'avait pas encore rencontré tant de droiture, de candeur et de désintéressement, ni cette force d'âme jointe à cette supériorité d'esprit. Or les hommes vraiment sincères avaient le don de désarmer
Byron, ils faisaient taire en lui le démon de l'ironie et du doute pour réveiller la grande âme qui respire si puissamment dans sa poésie. Shelley lui plut dès l’abord, l’intéressa, le charma. Ils se Hèrent intimement, se virent tous les Jours, et l'on peut croire que ces quatre mois passés en commun près du plus beau des lacs, dont la magie s’environnait du luxe d’un printemps enchanteur, furent pour tous deux une saison heureuse, une halte reposante dans leur vie agitée. Maïs pour mieux comprendre l'intérêt de cette rencontre, le charme de cette amitié subite entre les deux exilés volontaires qui tous deux fuyaient le monde, rappelons-nous les circonstances qui venaient de rejeter Byron dans sa vie d'aventures et tâächons de fixer en quelques traits la physionomie des deux poètes à ce moment de leur carrière.
S1 l’âge se mesure non aux années mais à l'expérience des choses vécues, Byron portait déjà le poids de dix vies, L’Écosse, l'Angleterre, l'aristocratie, la vie de Londres sous tous ses aspects, l'Espagne et la Grèce, — plaisirs, passions, souffrances précoces, luttes de l'ambition, gloire littéraire, il avait traversé tous ces mondes d'une course rapide en les pénétrant à fond. Mais il entrait alors dans la crise décisive de sa vie. Sa femme (miss Milbanke) venait de rompre publiquement avec lui, et l’on sait le scandale que cet éclat fit en Angleterre, Jamais peut-être un tel cri de réprobation ne s'était élevé contre un membre de l’aristocratie anglaise. Les deux parties se renfermant dans un silence absolu,
l'imagination du public se donna libre carrière. Les journaux commencèrent la campagne, Îles libelles et les caricatures l’achevèrent. Le fameux air de {a Calomnie du Basile de Rossini pourrait seul donner une idée de la tempête furieuse qui se déchaîna en quelques semaines contre le plus choyé des poètes, contre l’enfant gâté de l'opinion. Les détails de cette histoire sont obscurs, mais Île fond s’en devine aisément. Malgré l'affection réelle et profonde que Byron semble avoir eu pour sa femme, 1l ne put jamais se plier aux habitudes d’une vie régulière, n1 surtout aux exigences du monde et à l'étiquette inflexible de l'aristocratie. Son génie vivait de mouvement, de liberté, d'orage; 1l mourait dans le repos « comme le faucon dont on a coupé les ailes et qui ensanglante sa poitrine aux barreaux de sa cage. » Ajoutons la vive antipathie qu'il éprouvait pour sa belle-mère, pédante et formaliste, et l’on conçoit que cette incompatibihité d'humeur ait établi entre lui et sa femme une lutte d'orgueil qui devait finir par une rupture. Je n'aurais pas insisté sur cet événement, s1l ne nous faisait toucher le fond même de la nature de Byron, C’est un homme à double face ; tour à tour on n’a voulu voir que l’une d'elles, mais ce n’est que de cet antagonisme que jaillit le secret de sa destinée. Lisez sa correspondance, surtout celle de sa première Jeunesse, vous verrez le plus hautain des fanfarons, le poseur le plus accompli. Un esprit a tout rompre, une ironie Sans frein, un orgueil sans mesure, une préoccupation os ne
de soi-même et de l'effet produit, en somme, le o
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18 PRELUDE AU XIX° SInQLE
ton d'un parfait dandy qui se moque de son rôle, mais le joue en virtuose. Ouvrez par contre l’un | de ces immortels poèmes comme Childe-Harold, i Manfred, Caïn, quelle autre atmosphère, quelle profondeur de pensée sous cette splendeur d’imagination, quelle sincérité fière, quelle sympathie ardente pour l'humanité, quelle superbe et natu relle familiarité avec tout ce qui est grand et beau! Ici plus de masque et plas de barrière : nous voguons à ciel ouvert et à pleines voiles sur le libre océan de la vraie poésie, où les nations ne sont que des rivages et les siècles que des heures. Quelle est l'énigme de cette contradiction ? C'est qu'il y eut en effet deux hommes en Byron, l’homme du monde avec toutes ses prétentions et toutes ses vanités, et le grand poète cherchant l'expression de l’homme libre et vrai, et qui, l'ayant conçu, aspirait à le devenir. C’est parce qu'il sentait en lui cet être meilleur, quil souffrait dans le monde une gêne intolérable. Mais lambition et le goût du plaisir l’avaient rejeté mainte fois au plus fort du tourbillon, La lutte sourde qui se déclarait alors en lui se terminait toujours par quelque éclat. Sa crise domestique, qui eut un retentissement européen, le brouilla pour toujours avec la société dont il supportait si impatiemment le joug. Si le mari eut des torts graves, il faut avouer que le poète gagna singulièrement à cette rupture complète et définitive: elle le relança pour toujours dans la sohtude et la liberté absolue qui semblait son air natal, où il redevenait toujours lui-même et où son génie devait prendre son plus magnifique essor.
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D'abord, il est vrai, il fut atterré, car ïl ne s'attendait nullement à ce dénoûment, Quand lady Byron, revenue chez son père, eut déclaré formellement à son mari qu'elle ne retournerait plus au foyer conjugal, cette nouvelle le frappa comme un coup de foudre. Son amour très vrai, sonorgueil plus grand encore en furent également atteints : une barrière infranchissable venait de s'élever entre lépoux et la femme, entre le père et la fille; d’un jour à l'autre 1l était mis au ban de la société, honni par la clameur publique et réduit à son foyer désert. Mais Byron ressemblait au moral à son aïeul Jack-Mauvais- Temps, ainsi surnommé par les matelots parce qu'il ne pouvait aller en mer sans essuyer une bourrasque et qui néanmoins échappa à je ne sais combien de tempêtes, plus un naufrage. Impatient et irascible en temps ordinaire, ce rude marin devenait dans la tempête d’un calme étonnant. Son petit-fils Gordon était de même. La douleur étaitson inspiration, l’adversité son élément, elle centuplait ses facultés. Il avait besoin de lutter pour vivre, de souffrir pour produire. Il tint donc tête à l'orage avec sang-froid, en refoulant sa douleur et son ressentiment, mit quelque ordre dans ses affaires et s’embarqua de nouveau pour le continent en disant à l’Angleterre un éternel adieu. Once more upon the waters |! yet once more !. s’écrie-t-1l en s'embarquant: « Encore une fois sur les flots oui, encore une fois ! Les vagues bondissent sous moi comme un cheval qui sent son cavalier. Bienvenu soit leur mugissement et rapide leur course où
qu'elles me guident ! » Il vint en Suisse en remontant le Rhin. Peu après son arrivée à Genève, il loua la villa Diodati. Le temps qu'il passa dans ce séjour paisible et ravissant fut pour Jui une époque de récueillement et de méditation intense. Il ressentit alors pour un moment ce calme bienfaisant qui s'empare de l’homme lorsqu'il s'élève au-dessus de sa destinée individuelle pour ‘dentifier la meilleure partie de son âtre avec les vérités éternelles. Le contraste du « clair et placide Léman » avec le monde violent d’où il sort est pour lui un doux avertissement « d'oublier les eaux troublées de la terre pour une source plus pure ». Son murmure lui semble « la voix caressante d’une sœur qui lui reproche ses plaisirs eflrénés ». C’est là, on peut le dire, qu'il rentra pour la première fois jusqu’au fond de lui-même, qu'il rassembla ses forces pour les merveilles qu'il allait jeter coup sur coup dans le monde étonné, avec une rapidité ét une profusion dont la littérature n'offre pas d'autre exemple. Quelques poésies détachées reproduisent comme en un miroir limpide les ombres et les lumières qui sillonnaient alors cette âme orageuse. I y a un mélange d'amertume, de regrets et de résignation dans les stances si tendres adressées à sa sœur Augusta, à laquelle il parle comme à son esprit tutélaire. Quant au monde qu’il vient de quitter, il ne lui apparaissait plus que comme un peuple de fantômes ; les absents lui semblaient aussi loin que les morts. Un fragment inachevé nous fait jeter un coup d'œil en des profondeurs de mélancolie et de
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LA VIE DE SHELLEY arr:
doute scrutateur, comme une fente ouverte sur un noir abîime: « Qu'est-ce que la mort? = Le repos du cœur ? le tout dont nous faisons partie ? car la vie n’est qu’une vision, — il n’y a de vie pour moi que ce que je vois des êtres vivanis, et cela étant, les absents sont les morts qui viennent troubler notre tranquillité, étendre autour de nous un lugubre linceul et mêler de douloureux souvenirs à nos heures de repos. » Ici déjà le poète, replié sur lui-même, se tourne vers les sources du merveilleux, vers le sombre audelà. C’est alors que se dessinent en lui les premiers linéaments de cet étonnant poème de Manfred, le plus grand, le plus insondable peutêtre qui soit sorti de ses veilles douloureuses, type de son être intime, énigme de cette âme puissante qu'aucun homme, qu'aucune femme n'avait déchiffrée. J'ai dit que l’homme en Byron avait deux faces opposées, j'ajouterai que le poète en a trois fort distinctes. Tourné vers le monde moderne, il se nomme don Juan; tourné Yers l’histoire et l'humanité, il est Childe-Harold ; tourné au dedans, vers l'éternel problème de la destinée etle monde invisible, il devient Manfred. De ces trois incarnations successives et de plus en plus intenses de son génie, la première est
Ô mondaine, la seconde sérieuse, Îa troisième tra-
gique.
Complétons cette esquisse morale par la physionomie extérieure de Byron. Le portrait suivant est de la comtesse Albrizzi, qui le vit peu de temps après à Venise. Ce pastel délicat et vif est caressé d’une main féminine. « Peu servirait de s appésantir
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sur les naturelles beautés d’une physionomie dans laquelle brillait l'empreinte d'une âme extraordinaire, Quelle sérénité sur son front orné des plus beaux cheveux châtains, soyeux, bouclés et disposés avec un art qui faisait ressortir ce que la nature a de plus attrayant ! Quelle variété d’expression dans ses yeux! Ils étaient de la teinte azuréc du ciel, d’où ils semblaient tirer leur origine. Son col, .qu'il avait coutume de découvrir autant que le permettaient les usages du monde, était fait au moule et d’une grande blancheur. Ses mains étaient aussi belles que si elles avaient été formées à plaisir ; sa taille ne laissait rien à désirer, particuhèrement à ceux qui trouvaient plutôt une grâce qu'un défaut dans une certaine ondulation légère et douce que prenait toute sa personne quand il entra dans un salon, Sa physionomie semblait paisible comme l’océan par une belle matinée de printemps, et de même elle se bouleversait si une passion, une pensée, un mot, un rien troublait son âme. Soudain ses yeux pétdaiets toute leur douceur et lançaient de tels éclairs qu'il devenait difficile de soutenir ses regards. À peine aurait-on cru possible un si rapide changement; mais il fallait bien reconnaïtre alors que l’état naturel de son esprit était la tempête, »
[Il y avait un contraste absolu entre le tempérament fougueux de ce brillant séducteur, en qui la fine Énaual te et la grâce mondainese Rent plus hautes qualités de l'esprit et l’ étrange apparition du jeune Shelley, d’une beauté réveuse et purement intellectuelle, C'était une de ces physionomies qui n’ont rien de terrestre , Qui parais=
sent ignorer le monde réel et flotter dans une atmosphère éthérée, un de ces songeurs passionnés tels que le Corrège seul a su les peindre dans ses anges et ses apôtres visionnaires. Un front limpide également et harmonieusement voûté, des cheveux d'un brun elair dont les ondes naturelles enveloppaient cette tête comme d’un fluide doré, le visage ovale, les traits fins, la bouche chaste et naïve d'un enfant, Mais ce qui frappait avant tout dans cette physionomie, ce qui absorbait l'attention et dévorait tout le reste, c’étaient deux grands yeux bleu foncé d’une fixité intense et d’un éclat phosphorescent d'où l’on voyait sortir, quand il s’animait, deux torrents de lumière. Que se passait-il done dans cette tête? Shelley ne savait rien ou presque rien de la vie du monde. Il avait toujours porté sa pensée concentrée au dedans de lui-même. Frappé de l’étroitesse religieuse qui dominait alors dans son pays et y exerçait une véritable tyrannie intellectuelle, il avait affiché l’athéisme dans ses jeunes années, mais comme il l’avoua plus tard à Trelawney, ce n’était là qu’un masque pour écarter le vulgaire. Shelley était pénétré plus que personne du sentiment du divin. Il l’avait puisé tout d’abord dans les splendeurs de l'univers dont son imagination ardente se repaissait. Sous cette splendeur cependant 1l avait aperçu et ressenti en lui-même les souffrances incaleulables de l'homme, ei ce spectacle avait voilé pour luicomme d’un crêpe funèbre la fête brillante de la vie. Une consolation lui était venue cependant. En plongeant plus avant son regard, il avait entrevu au cœur des choses un principe de beauté et d'amour
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qui, développé par la conscience, lui semblait pouvoir et devoir transformer de fond en comble la nature humainé. Ainsi dans la nature et dans l'humanité, mais par delà leur apparence, 1l avait entrevu le divin, car il identifiait l’idée de Dieu avec le sentiment de la beauté et de l’amour conçus comme principes universels. Comme ce sentiment rayonnait en lui avec une force et un éclat extraordinaires, il s'était persuadé qu’il pouvait rayonner de même dans les autres. La pensée de Shelley devait traverser trois phases diverses : d’abord ce panthéisme naïf et spontané qui s’enivre de Îa nature, se mêle à la joie des éléments ; ensuite la tristesse causée par le spectacle de la vie humaine et de la réalité, qu'il savait regarder quand il voulait avec une‘froide perspicacité et peindre avec la sûreté du génie; enfin l’affirmation de sa foi et de son espérance dans un idéal radieux et transcendant. Nous retrouverons et nous suivrons ces trois phases dans son œuvre. À ce moment, les trois mondes se confondaient encore dans son esprit, leur mélange et leur lutte y créaient une tension perpétuelle. L’étonnant poème d’Aastor, sur lequel nous reviendrons, est une peinture de cet état particulier. Son rêve de beauté et d'amour n’était encore qu'à sa première éclosion, mais déja il était inscrit sur son front, déjà 1l 1lluminait ses yeux et prètait à son langage un accent plus pur, à ses pensées une teinte chaude, une nuance mystique. C'est du fond de ce rêve qu'il contemplait le monde sans haine et sans trouble, mais comme un étranger. Lorsqu'il sortait de cet état extraordinaire, c'était pour tomber dans de
profondes prostrations où il ressentait avec un accablement indicible l’universelle mutabilité, l’incertitude de la destinée humaine et sa propre faiblesse. Mais d'habitude ce rêve de l'infini l’absorbait tout entier ; 1l y vivait, il y respirait. Quiconque le fréquentait à ces heures d’enthousiasme et savait le deviner, se sentait comme enveloppé d'une sorte de joie surnaturelle par cette force de rayonnement qui est propre aux âmes énergiques. Sans doute qu'il ressemblait alors à l’enfant Krischna de Ia lécende hindoue dont les yeux reflètent les trois mondes, et qu'il avait quelque chose de la sainte Cécile de Raphaël dont il a dit lui-même cette parole admirable, « qu'elle est calmée par la profondeur de sa passion et de son ravissement ».
On conçoit qu’un tel homme dut intéresser Byron. 51 différents qu'ils fussent d’ailleurs, ils se ressemblaient par le courage et par la destinée. N’avaient-ils pas bravé le monde et défié leur siècle ? Leur exil commun n'’était-il pas fait pour les rapprocher? Oui, sans doute: on pourrait même reconnaître dans cette amitié une sorte de prédestination, car c'était la rencontre du révolté de Ia passion avec le révolté de la pensée. Chose remarquable : ce fut le songeur qui prit dès l’abord une sorte d'ascendant sur son aîné, plus actif et plus fougueux. Byron, qui parla toujours de lui avec une déférence exceptionnelle, et qui l'appelle, dans une lettre à Murray : « le moins égoïste des hommes que J'ai connus », fut frappé de sa bonté comme de son élévation. Il vit avec étonnement une âme inaccessible à la haine et dont l’amour
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était le seul mobile. Le commerce journaher avec cet esprit contemplatif qui voyait en toutes choses le côté éternel, lui procura pour quelques mois l’oubli du monde, le silence des passions et une sorte d'apaisement suprème. On en retrouve la trace non-seulement dans la correspondance du poète, mais dans tout le troisième chant de Childe-Harold, dont les descriptions sont imprégnées d’une élévation religieuse et d’un sentiment transcendant de l’amour, où l'influence de Shelley est tellement sensible que, par moments, on croit l'entendre lui-même, Pour s'en assurer, il suffit de relire ces descriptions uniques, quisont bien plus que des descriptions, où l'on dirait que l'âme de la nature nous parle d’une voix harmonieuse et intelligible sous l’incantation de la nuit, et nous laisse surprendre dans ses pulsations imperceptibles le mystère de la beauté et la source de la musique (1).
Leur vie commune au lac de Genève eutle charme d’un parfait abandon au milieu d'une nature délicieuse qui invite à l’intimité. Les Shelley venaient tous les soirs à la villa Diodati, dans une barque à voile ; on se laissait glisser ensuite au bercement
(1) Comme preuve à l’appui de cette influence de Shelley sur
yron, je ne citerai qu'une note de ce dernier à propos des strophes sur Clarens et de la Nouvelle Héloïse. &« Les sensations, dit-il, qui vous sont inspirées par l'air de Clarens sont d'un ordre plus étendu que le simple intérêt qu'on peut prendre à une passion individuelle. C’est un sentiment de l'existence de ’amour dans tout ce que sa capacité a de plus vaste et de plus sublime, et de notre participation personnelle à ses bienfaits et à sa gloire; c’est le grand principe de l'univers plus condensé en ces lieux, mais non moins manifeste, eten présence duquel,
bien que nous sachions en faire partie, nous oublions notre individualité pour admirer la beauté de l’ensemble, »
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| de la vague, le long des bosquets parfumés des rives. Souvent aussi l’esquif silencieux, entraîné vers le milieu du lac, semblait s'assoupir sur le flot dormant et sciibre qui reflétait les vives scintillations du firmament ; maïs 1l faudrait citer les à strophes de Byron pour reproduire la beauté de ces nuits tièdes et claires, avec leur cadre gran-
s diose de montagnes, leurs lointains à la fois dis- | tincts et vaporeux, leur vague musique et leur f | silence qui infuse dans l’âme le sentiment de l’in- ; Î fini. On revenait tard, et la conversation, inter- 4 rompue par le charme de la contemplation muette, , À
reprenait à la villa. Byron s'égayait quelquefois aux dépens du docteur Polidori, personnage bizarre et comique qu'il tenait dans sa maison en qualité t de médecin, et qui, outre sa jalousie et son indis- | crétion, avait la prétention d’être poète. Des conversations philosophiques on passait aux contes de revenants, et de ceux-ci à la ÂVouvelle Héloïse. Quelquefois l'aube blanchissante surprenait encore les hôtes lisant, conversant ou discutant dans le salon de la ville Diodati. En juin, Byron et Shelley firent le tour du lac. À Meillerie, ils furent surpris par un ouragan furieux qui ot lesat les vagues à une hauteur effrayante, et couvrait d’écume la surface de l’eau. Le gouvernail se brisa, le vent, s’engoufirant dans la voile, coucha la barque sur le flanc; elle allait chavirer, et les bateliers ahuris lichèrent les rames. Déjà Byron avait ôté son habit pour sauver Shelley en cas de naufrage ; mais celui-ci s’y refusa, 1l s’assit tranquillement sur un coffre dont il saisit les deux anneaux, déclarant qu'il irait au fond dans cette position sans essayer
28 PRÉLUDE AU XIX° SiÈCLE
d'échapper. À force de rames et grâce à la présence d'esprit du plus marin des deux voyageurs, les bateliers purent aborder à Saint- -Gingolphe. À Ouchy, autre orage qui dura toute une nuit. C'est celui sans doute qui inspira à Byron les strophes splendides et célèbres qui ont toute la furie des éléments, et où sa vraie nature se redonne carrière. La dernière peint mieux qu aucune analyse son état intérieur d'alors. « Si je pouvais incorporer, dit-1l, ce qui est au in de moi, si je pouvais jeter mes pensées dans une forme vivante, si je pouvais tout exprimer : ame, cœur, esprit, passions, sentiments forts ou faibles: tout ce que je voudrais avoir cherché, tout ce que je cherche, souffre, connais, tout ce que j'éprouve sans en mourir, — Si je pouvais dire tout cela d’un seul mot et que ce mot fût un éclair, je parlerais ; mais, ne le pouvant pas, je vis et meurs sans être entendu, et je refoule ma pensée sans voix comme l'épée au fourreau. »
La puissance du sentiment personnel, le conflit des passions débordantes dans une seule poitrine, qui cependant les maïtrise, l'énergie de l'individu, qui voudrait tout sentir en une fois et concentrer, pour ainsi dire, la vie des mondes dans une sensation foudroyante, fût-ce pour rentrer aussitôt dans le néant, voilà la grandeur, voilà le triomphe de Byron. Opposons à ce cri magnifique deux strophes de Shelley : elles font voir par contraste une nature profondément impersonnelle, qui vit dans un complet oubli d’ellée-même et aspire à s’absorber dans le principe des choses; je les emprunte au poème quil écrivit six ans plus tard
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sur la mort d'un ami qu’il adorait, le poète Keats, et où 1l semble pressentir sa propre fin imminente. Il personnifie sous la figure d’Adonaïs l’essence immortelle de son ami: « Cette lumière dont le sourire allume l’univers, cette beauté dans laquelle tous les êtres agissent et se meuvent, cette bénédiction que le tourment passager de la naissance ne peut éteindre, cet amour qui soutient toute chose et circule aveuglément à travers la trame de la vie, rayonne maintenant sur moi et consume les derniers nuages de la froide mortalité. — Le souffle dont j'ai invoqué la puissance dans mon chant descend sur moi; la barque de mon esprit est poussée loin du rivage, loin de la foule tremblante dont les voiles ne s’abandonnèerent jamais à la tempête. J’ai percé la terre massive et la sphère des cieux ! Je me sens porté au loin d’une course ténébreuse et redoutable... Tandis que, brûlant à travers le dernier voile de l’azur, l’âme d'Adonaïs, comme une étoile, me fait signe de l’abîme où demeure l'Éternel. » Le cri passionné de Byron et la mystérieuse invocation de Shelley à l’âme des mondes, sortis tous deux du fond de leur être, nous font toucher du doigt les deux extrêmes du Iyrisme : l'excès du sentiment personnel et l'excès de l’abandon dans un autre
qui, selon un proverbe arabe, est l'abandon en Dieu, Toute la gamme des sentiments humains avec leur infinie variété se développe entre ces
deux limites.
JII
Cependant ce beau lac, refuge de tant de grandes amitiés et d’exils illustres, ne fut pour les deux amis qu'un port de passage. En septembre ils se quittèrent; Shelley et Mary Godwain retournèrent en Angleterre, et Byron partit en octobre pour l’Italie. [ls devaient se revoir bien des fois encore, à Venise, à Ravenne, à Livourne, mais plus jamais peut-être avec cette insouciance charmante et ce complet abandon. L'amitié, comme l'amour, a une fleur exquise qui n'éclot guère que dans la solitude, et qui, une fois cueillie, ne repousse pas. Revenu dans son pays et fixé à Marlow, Shelley tomba malade. Sa santé avait toujours été précaire. Il souffrait d’un mal spasmodique au cœur qui le torturait souvent et quil ne perdit pas. De plus, des symptômes de consomption apparurent; lui aussi dut songer à s’expatrier. Sa fortune modeste l’y engageait d’ailleurs, et ses besoins très simples lui permettaient de vivre plus à l’aise à l'étranger. Ses yeux se tournèrent donc avec désir vers l'Italie, et en 1818 il passa les Alpes avec sa famille, Il ne devait plus ni revoir sa patrie, ni quitter le sol italien. De 1818 à 1822, nous le trouvons tour à tour à Livourne, à Rome et à Naples, enfin à Pise et à
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Lerici. Ses quatre dernières années furént les plus fécondes de sa vie. Le soleil d'Italie à un effet magique sur les hommes du Nord lorsqu'ils ont un fonds encore inexprimé. Le tempérament septentrional est très renfermé, sa passion est toute concentrée à l’intérieur. Mais au contact de cette terre de beauté, dans cet air caressant, sous ce ciel qui est presque toujours une féte de couleurs et de lumière, l’âme du Nord s’échauffe parfois, son enthousiasme jaillit au dehors et un monde de pensées cachées s’épanouït en floraison splendide au grand soleil de la vie. C'est ce qui advint à Shelley, ses chefs-d'œuvre en font foi. Grâce à Trelawney, un ami intime de Shelley et de Byron, qui a publié ses souvenirs (1), nous pouvons jeter un coup d’œil dans la vie intime du poète à cette époque. Trelawney était un cadet de famille, beau, valeureux. srand coureur d’aventures belliqueuses ou galantes, ami des klephtes et des femmes, au demeurant parfait homme du monde, esprit brillant et observateur, ami serviable ét gai compagnon, Un cercle choisi s'était formé à Pise. Byron était venu s'y établir avec sa nouvelle amie, la comtesse Guiccioli. Les Shelley, de leur côté, y faisaient ménage commun avec les Williams, leurs amis intimes. C’est 1à que Trelawney vit Shelley pour la première fois, et cette renconire est assez caractéristique pour être rap= portée. Il se présenta chez les Williams. La Chambre, où la lumière ne pénétrait que par une
(1) Recollections of Byron and Shelley, by KE. Y. Trelawney, (London 1858).
porte donnant sur une pièce voisine, était presque sombre. Dans cette obscurité, Trelawney remarqua deux yeux brillants fixés sur lui, M° Williams appela Shelley. « Après quoi je vis entrer un jeune homme au visage rose comme celui d’une jeune fille, svelte, grand et maigre. Il me serra la main en signe d'amitié, mais je ne pus reconnaître sous ces formes délicates le poète tant célébré. Comment, me disais-je, est-1l possible que ce jouvenceau si placide, si ingénu, soit celui qu’on décrit comme une hydre en guerre avec le monde entier, l’homme mis au ban de toutes les lois civiles, excommunié par Îles foudres de Péglise, dénoncé par ses confrères comme le fondateur d’une école satanique ? Cependant Shelley tenait
un livre à la main sans rien dire. — Quel livre lisez-vous là ? dit M°° Williams. — Le Magicien prodigieux, de Calderon. — Donnez-nous une
idée de ce qu'il renferme. — Alors Shelley, enlevé de la sphère des choses matérielles dans cet air plus pur qui l’animait tout entier, se sentit transporté subitement dans le sujet du livre et se mit à en parler avec une extrême vivacité. Il ne voyait, n'entendait plus que cela. Il plaça sous nos yeux les personnages et les situations du drame par une analyse claire et précise, et se mit à peindre ensuite, dans un langage étincelant de pensées imprévues, tous les sentiments développés par le poète espagnol, quelque étranges, quelque passionnés qu'ils fussent, montrant une égale maitrise dans les deux langues et un rare bonheur d'expression en anglais. Onand Trelawney, étourdi par cette improvisation, releva la tête, son inter-