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LA VIE DE SHELLEY o
croit d’abord avoir rencontré un de ces talents de
fantaisie descriptive à la façon de Spenser, dont l'Angleterre est assez prodigue. En feuilletant ces pages, on à la sensation de rentrer dans une forêt plus merveilleuse que la forèt de Brocéliande. C'est la même féerie de verdure, de floraisons et de visions. Tout y ondoie, scintille et frémit d’une vie intense, les fleurs multiformes et multicolores dont les calices et les pétales tremblent d’une sensibilité féminine, jusqu'aux grands arbres chargés de lichens et aux antres d'où s’échappent des voix prophétiques. Ce qui augmente notre étonnement, c’est qu'ici les savoureuses et luxuriantes frondaisons du nord s'illuminent des splendeurs du ciel d'Italie, ou s’empourprent des feux du soleil d'Orient. Il y a aussi des êtres humains dans ces parages, et nous sommes frappés de leur beauté étrange, mais nous avons peine à les reconnaitre pour nos semblables. Ces femmes pâles et ravissantes, aux yeux passionnés, au sourire fuyant comme des reflets de lumière sur l'herbe agitée par la brise, ces amants saisis d’extase et si perdus dans leur mutuelle contemplation qu’ils ne voient rien de ce qui les entoure, cés hommes au front ravagé par la méditation, ces vieillards au regard visionnaire, tous ces personnages sont bien vivants, mais non de la vie commune. Ils semblent formés de chairs plus transparentes, tissés d’une essence plus subtile, nourris d’un air éthéré. En même temps, vous sentez dans cet ample flot d'images, dans la vaste musique toujours grandissante qui s'échappe des vers du poète, un désir impétueux d’embrasser
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l'univers, de pénétrer ses secrets insondables. Il vous emporte par le labyrinthe des forêts, les sauvages anfractuosités des montagnes à travers les miracles de l’atmosphère jusqu'aux éblouissements infinis de la mer. Dans sa course rapide, le songeur voudrait s’enfoncer, dirait-on, dans l’abîime ouvert de la nature et s’y noyer avec vous jusqu'à la perte de [a conscience.
S1 vous croyez être dupe d’une vaine fantasmagorie ou d’une hallucination dangereuse, 1l est
D temps de vous arrêter. Si vous regrettez la très
incontestable réalité dans laquelle nous: avons l'honneur de vivre, si en telle compagnie vou soupirez après lestypes curieux que nous coudoyons sur nos trottoirs ou dans nos salons, et que nous avons le plaisir de retrouver le soir sur nos théâtres, alors fermez le livre pour ne plus le rouvrir; Shelley n’a rien à vous dire. Mais si le rêve du poète vous a fasciné, si l’énigme de sa vie vous intéresse, si vous avez rencontré dans vos propres songes des êtres semblables à ses créations, familiarisez-vous avec les régions où il vous promène si magnifiquement, et sous l’inépuisable végétation de ses images vous découvrirez bientôt des pensées lumineuses comme ces lacs à demi ensevelis sous des berceaux de feuillage, aux bords semés de fleurs rares, où traînent des plantes aquatiques et qui, loin de tout œil humain, réfléchissent l’immensité de l’azur. Ne vous assez point encore. Lisez ses œuvres complètes, sa correspondance, ses essais, dans la grande édition que nous devons aux soins de M?®° Shelley, pénétrez dans l'intimité de sa vie,
dans le secret de son travail, et vous trouverez dans cette âme ingénue une grande force de pensée, de surprenantes profondeurs de mélancolie, toutes les tristesses, toutes les luttes intérieures de l’homme moderne; mais en même temps vous verrez quil a vaincu sa souffrance à l'exemple de tous les grands. Car au-dessus des sombres désespoirs de son âme il a su élever, comme un monument immortel de son génie et de sa foi, l'affirmation de l’homme idéal et de l'humanité régénérée. — Oui, Shelley, honni de son temps, à peine deviné par ses. meilleurs amis, nous apparaît aujourd’hui comme un.de ces malheureux et bienheureux solitaires, qui, pénétrés des aspirations inconscientes de leur époque, sont par là même en contradiction flagrante avec la société qui les environne. Ils demeurent un mystère pour leurs contemporains et vivent dans le cercle magique de leurs rêves comme dans une île escarpée et inaccessible. Privés de l'hommage des vivants, ils jouissent d’un privilège autrement enviable, puisqu'ils habitent une région supérieure aux vicissitudes du siècle. Par l’âme de leur pensée ils sont de tous les temps, car ils se rattachent à tout ce qu'il y a de plus noble dans le passé, comme ils annoncent ce qu'il y ade plus beau dans l'avenir.
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Percy Bisshe Shelley naquit le 4 août 1792 à Field-Place (Sussex), résidence de son père, M. Thimothy Shelley. Cette famille distinguée, qui remonte assez haut dans les annales dé la noblesse britannique, est représentée encore aujourd'hui par un pair (lord de l'Isle and Duldey) et par deux baronnets dont l’un, sir Percy Florence, est fils du poète. Elle appartenait alors aux meilleurs rangs de cette pentry qui est le véritable réservoir de l'aristocratie anglaise. L'ainé d'habitude demeure gentilhomme campagnard, les cadets se font marins ou soldats, genre de vie qui conserve la vigueur du sang, l'empêche de s’abatardir par l'habitude du négoce et du lucre, Dans cette caste, on peut devenir paresseux, original ou maniaque, mais bourgeois difficilement. Le grand-père de Shelley était un de ces excentriques inabordables et passa les dernières années de sa vie dans une retraite absolue à Horsham. Le père, par contre, était un vrai gentilhomme campagnard assez aimable, mais violent, Whig en politique et particulièrement attaché à la famille Nortolk. Percy, l’ainé de quatre filles et d’un frère, tenait plus de son aïeul que de son père, avec lequel il
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ne s’entendit jamais. Il passa son enfance à la maison et à l’école voisine du village de Warnham, puis à Sion-House-School, à Brentford. C’est Gi qu'il ressentit pour la première fois le dur contact de la réalité. Le maître était un rude
| Écossais, les enfants de grossiers campagnards.
Le jeune Percy, d’une sensibilité Éd souffrit cruellement de la férule du maître et de la brutalité de ses camarades. Dans la dédicace d'un de ces poèmes, il rappelle le jour et l’heure où son esprit précoce s’éveilla au choc de ces impressions douloureuses. « À l’aube d’une fraiche journée de mai, je me promenais sur l'herbe étincelante de rosée, pleurant sans savoir pourquoi, quand } entends s’élever les voix stridentes de la salle d'école. Elles me semblèrent l'écho d’un monde de douleurs. Joignant les mains, je regardai autour de moi; mais il n’y avait personne à mes côtés pour se moquer de mes yeux ruisselants qui laissaient tomber leurs 5 gouttes chaudes sur le sol ensoleillé. Et, sans honte, je dis: — Je veux étre juste, be et bon, si ce pouvoir est à moi, car je suis las de voir l’égoïste et le fort tyranniser sans reproche et sans Le ‘ein le faible. — Je refoulai mes larmes, mon cœur se calma, et Je devins doux et hardi. » Doux et hardi, le caractère de Shelley est dans ces deux mots. Ce mélange de mansuétude et de fermeté, l’alhance de cette sensibilité extrême avec cette pensée qui ne recule devant rien et devient à un moment donné une arme tranchante contre l'hypocrisie et la bassesse, voilà son traït Or1g1naire et distinctif,
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Ce fond d'énergie et de révolte, voilé durant l'enfance, éclata chez l’adolescent. À quinze ans, il entra au Collège d’Eton et refusa avec indignation de se soumettre aux humiliations du faggine- System. C'était se marquer lui-même d’un signe de réprobation et se mettre au ban de ses condisciples ; mais Shelley, quoique d’une complexion délicate, était de ces esprits que rien ne plie ni ne brise, La volonté donne aux natures nerveuses un ressort d'acier. Toute l’école s'était tournée contre Îui; il soutint la guerre jusqu’au bout. Heureusement qu'il trouva un protecteur et un guide en la personne du docteur James Lind. Cet homme savant poussa l'esprit du jeune écolier aux sciences naturelles, le passionna pour les expériences de chimie. Souvent il quittait la nuit le dortoir de ses camarades, où il ne rencontrait guère que les raïlleries et les insultes, pour se glisser dans le laboratoire du docteur et manier l’alambic avec l’ardeur fiévreuse d’un alchimiste. Ce goût fut passager ; Shelley avait l'esprit trop idéaliste pour trouver une satisfaction durable dans une science qui s’en tient à l'analyse de la matière et qui ne surprendra jamais la vie qu après l’avoir tuée.
À force de veilles et d’études de tout genre il eut une fièvre qui affecta le cerveau. Son père le crut fou et voulut le mettre dans une maïson de santé. Par bonheur, le docteur Lind, accouru en hâte à Field-Place, put guérir son élève. Revenu à Eton, il continua de vivre en lutte avec $es camarades. La guerre acharnée qu'on lui fit ne peut être attribué qu'à son indépendance et à
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une délicatesse qui se dérobaït à toute srossièreté, car Shelley fut plus tard Le plus aimable, le plus tolérant et le plus généreux des amis. Il parait cependant qu'il perdit patience sous les persécutions de ces collégiens enragés, et qu'un beau jour, attaqué à limproviste par un de ces insolents boxeurs, 1l lui donna un coup de canif dans le bras. Chassé de l’école pour ce fait, il entra peu après à l’université d'Oxford. Là, du moins, il put mener une vie tranquille. Il conquit l’estime de ses maïtrés par un travail assidu, des habitudes actives, les goûts les plus simples et des mœurs très pures. Mais bientôt la hardiesse ingénue de sa pensée devait lui susciter un ennemi plus redoutable que ses rudes compagnons de classe, je veux dire l'opinion publique.
Par réaction contre l'esprit autoritaire qu'il voyait régner autour de lui, il avait accepté avec enthousiasme Îles idées révolutionnaires venues de France, qui ébranlaient alors le sol de l’'Europe comme un sourd tremblement de terre. Il était à cet âge naïf où l’on croit pouvoir réformer le monde d'un trait de plume, et les institutions religieuses [ui semblaient l’incarnation de toute les tyrannies; il voyait dans leur abolition l’affranchissement de l'humanité. Un de ses condisciples, Thomas Jefferson Hogg, partageait ces idées. Sceptique, froid et railleur, il n’avait rien de,l'enthousiasme de Shelley; ils ne se rencontraient que dans la négation, mais cela suffit pour en faire des amis et des collaborateurs. Hogge devint le Méphisto de ce jeune Faust et le conhdent de ses publications subversives. Shelley
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fit imprimer à Oxford un petit syllabus anonyme qu'il intitula : la Nécessité de l'athéisme. Il le fit circuler avec des lettres sans signature où 1l disait avoir reçu le pamphlet et ne pouvoir le réfuter. Le scandale fut grand. Shelley, soupçonné et cité devant les autorités universitaires comme l’auteur supposé de l'opuscule, fut sommé de le reconnaître où de le renier. Il refusa l’un et l’autre et fut expulsé de l’université comme il l'avait été du collège. Hogg, son confident, eut le même sort.
C'est à cette époque que Shelley fit la Connaissance de Harriet Westbrok, fille d’un hôtelier retiré des affaires. Shelley venait dans la maison du père et inspira à la jeune fille des idées fort au-dessus de son entourage. Quelque temps après, le jeune homme se trouvant en visité chez un cousin dans le pays de Galles, Harriet noua avec lui une correspondance, où elle se plaignait des persécutions dont elle était l’objet dans sa famille et lui demandait ouvertement sa protection. Revenu à Londres, Shelley, ému de la condition pénible et de l'affection croissante de la jeune fille, s'enfuit avec elle à Édimbourg, où il l’épousa, en 1814. Les rapports intimes de Shelley avec sa première femme sont mal éclaircis, Il n’est pas prouvé qu'il l'ait aimée à proprement parler. [l'attachement était vif du côté de Harriet, que l’on peint comme une Jeune filé franche, jolie et aimable, mais bien des circonstances contribuèrent à affaiblir leur lien : la différence d'éducation d’abord, puis la famille de Harriet, qui parut spéculer sur la fortune d’un
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futur baronnet. Cependant Shelley ne songeait pas à une séparation, lorsqu'en 1814 il rencontra Mary Wollstoncraft Godwin, fille d’un écrivain connu et alors âgée de seize ans. Il en tomba éperdüment amoureux, renonça à tout accommodement avec Harriet et offrit ses hommages à Mary Godwin, qui les accueillit favorablement.
Après avoir pris les mesures nécessaires pour assurer l'existence de Harriet, il partit avec Mary pour un voyage sur Île continent. Les relations sur les destinées ultérieures de Harriet sont écourtées et insufhsantes comme celles sur son mariage. Elle retourna d'abord chez son père, puis trouva un autre protecteur, mais à la suite de complications pénibles elle eut recours au suicide, pour lequel elle avait toujours eu un penchant. En automne 1816, Shelley, revenant de Suisse, apprit que Harriet Westhrock s'était noyée en se jetant dans la Serpentine. Quoiqu'il ne fût pas la cause directe de cette mort, elle lui donna une secousse terrible. Il tomba pour longtemps dans une tristesse morne et muette; l’impression de ce coup Île poursuivit jusqu'à la fin de sa vie. Son degré de culpabilité dans l'affaire de la séparation demeure aussi problématique que les circonstances et les personnages en jeu; mais 1l-est probable que ce dénouement lugubre continua à entretenir dans son cœur cette mélancolie intense que nous trouvons comme une goutte amère au fond de la coupe enivrante de sa poésie. — Après la mort de Harriet, Shelley épousa Mary Godwin. Leur union fut des plus heureuses. I trouva de tout point en elle la digne compagne
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de sa vie et de ses travaux. Leur intérieur, égayé de plusieurs enfants, fut charmant, au dire de leurs amis. C’eût été le bonheur et la paix, si le bonheur était possible aux âmes dévorées de la soif de l'infini et la paix aux esprits tourmentés des plus hauts problèmes de la pensée.
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