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L'ART TRAGIQUE

Si l’on voulait résumer en deux mots la place de cette femme, d’un genre unique, dans l'histoire de l’art et sa conquête dans le royaume de l'idéal, on pourrait dire: Elle porta au comble la déclamation dramatique dans le chant et elle inventa, par la beauté du geste, une plastique nouvelle du corps humain, une sorte d’auto-sculpture, modulée par le génie de la musique. Pour caractériser ensuite sa puissance de réalisation, on ajouterait : Elle ravit Beethoven et inspira Wagner. Cela dit plus que tout et sufhirait à une gloire immortelle, dans cet art mimique si puissant et si éphémère, qui sefface et meurt avec la personne de l’artiste.

Mais la SchrϾder-Devrient nous apprend plus encore.

Ses pensées, ses émotions, toute l’expérience de sa destinée nous éclairent sur le caractère profond, sacré et pour ainsi dire religieux de la vraie tragédie. Car le drame intérieur de la tragédienne nous révèle l'essence même de l'art tragique. C’est parce que la Schrœæder posséda au

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même degré l'amour débordant et l'énergie du caractère, le génie de la sympathie et celui de l’individualité puissante, le besoin de se donner et le besoin de s'afhrmer, qu'elle fut peut-être la plus sublime tragédienne du xix° siècle. Grâce à cette double faculté, elle pouvait se noyer, jusqu'à l'oubli total d'elle-même, dans une autre âme, et puis la recréer sur le théâtre, de son propre effort, par un centre plus profond de son être, composant ainsi de ses incarnations scéniques une série de métamorphoses ascendantes, ramassées enune seule vie. De là les tourments et les extases, les fléaux ct les transports que [ui réservait sa destinée.

Ayant reconnu la nature de cette âme et de son activité dans l'interprétation tragique, nous comprenons mieux la nature secrète de la tragédie ellemême.

En ellet, l'essence du génie tragique nous apparait, à cette lumière, comme un mélange merveilleux de la vie et de la mort, en vue d’une naissance plus haute. Toute création ne s’opèret-elle point par un sacrifice et par une résurrection, par un holocauste du moi d’où sort un moi supérieur ? Cela est vrai de l’homme dans sa vie terrestre, de l’âme dans sa vie transcendante, de l'univers tout entier qui n'est qu’une série de métamorphoses sous des lois immuables. Mais cela est plus particulièrement vrai du poète, du héros et de l'interprète tragiques. C’est le point où Î1 tragédie d'Athènes se rencontre avec les mystères d'Eleusis et ceux-c1 avec la parole du Christ: « Ceux qui veulent gagner leur vie la perdront, et ceux qui veulent la perdre la gagneront »,

Il faut vouloir se perdre pour se retrouver, il faut | vouloir mourir pour renaitre !

Tel est peut-être le sens le plus intime de cette Kébepoic, de cette purification que le philosophe de Stagire attribuait à la tragédie, puisque le créateur, l'interprète et le spectateur y trouvent tous les trois + une mort divine et une divine l'enaissance.

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