CHAPITRE PREMIER
Mystères et moralités. — Leur vitalité en Angleterre, et leur influence sur la formation du drame national. — Caractère moral des premières pièces anglaises. — Mélange du tragique et du comique. — Lutte entre lès traditions du moyen âge et l'esprit de la Renaissance. — Composition du public qui assistait aux premières représentations dramatiques. — La cour. — La reine. — Le peuple.
Y avait-il un théâtre en Angleterre quand Shakespeare a commencé à écrire pour la scène? Y a-t-il eu de son temps d'autres écrivains dramatiques populaires et applaudis? A-t-il formé une école et laissé après lui des successeurs? Est-il apparu seul dans un siècle peu propice aux conceptions dramatiques, ou bien n'a-t-il été au contraire que le représentant le plus glorieux d'une nombreuse génération de dramaturges en partie antérieurs, exv ^îO£:\\^ ^^^^Vfeçve^^
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à loi ? Ce sont là des questions plus d'une fois soulevées en France, mais plutôt indiquées que résolues, auxquelles on n'a pas encore consacré d'ouvrage spécial, qu'on a peut-être trop considérées comme secondaires et que la critique doit cependant traiter à fond, si elle veut sortir de l'inévitable banalité des considérations générales pour arriver, par des faits nouveaux, à une connaissance plus particulière des drames de Shakespeare.
Après tous les commentaires, les hypothèses et même les exégèses dont Shakespeare a été l'objet en Angleterre, en Allemagne, en Amérique et en France il paraît difficile d'ajouter quelque chose à l'interprétation directe de ses œuvres. On a plus de chances d'en renouveler l'étude, en regardant autour de lui et en cherchant quels ont été ses rapports avec ses contemporains. Parler de ses contemporains, c'est encore parler de lui. Il ne se sépare pas de son temps plus que Cîomeille du sien. Ceux qui l'isolent et qui s'enferment dans l'examen de ses pièces , sans vouloir étudier à côté de lui le théâtre du xvi« siècle, s'exposent à ne pas démêler les qualités qui lui appartiennent en propre de celles qui lui sont communes avec d'autres, et surtout à ne pas comprendre l'importance du rôle qu'il joue dans l'histoire de l'art dramatique en Angleterre.
Car, il faut le dire tout de suite, l'art dramatique a eu en Angleterre une courte mais glorieuse histoire et son plus grand développement coïncide précisément avec l'arrivée et le séjour de Shakespeare à Londres. Jamais depuis, à aucune époque, même
quand les esprits étaient plus cultivés et le goût des plaisirs intellectuels plus répandu, le théâtre anglais n'a retrouvé une prospérité comparable à celle qu'il avait atteinte sous les trois règnes d'Elisabeth, de Jacques I^' et de Charles I•^ Hors de cette période de quatre-vingts ans qui s'étend de 1560 à 1640, on voit bien surgir çà et là quelques pièces remai'quables, un ou deux drames de Dryden, VOrpheline et la Venise sauvée d'Otway, le Caton d'Addison, les comédies de Sheridan, le Douglas de Home. Mais l'ensemble des compositions dramatiques ne répond ni à l'éclat des autres genres littéraires, ni au souvenir impérissable des drames du xvr siècle. Ainsi le théâtre en Angleterre n'a été vraiment fécond et florissant que depuis l'avènement d'Elisabeth jusqu'au moment où les puritains, vainqueurs de Charles I®"" et de la royauté, interdirent dans toutes les villes les représentations dramatiques, fermèrent les salles* de spectacle et supprimèrent, par un décret, toute une branche de la littérature, aussi facilement que l'Inquisition en Espagne arrêtait tout essor littéraire.
Dans ce court espace de temps qui ne comprend pas même un siècle, l'art dramatique avait déjà passé par toutes les phases d'une longue existence : il était né, il s'était développé, il avait grandi, il s'était élevé au plus haut degré de gloire, et enfin il inclinait vers sa ruine, il renfermait déjà tous les germes de la décadence lorsque l'austérité des sectaires lui porta le demiet coup. C'est l'histoire de ces vicissitudes que j'entreprends aujourd'hui, en les ratta^Vv^x^X. ^"«t ns». lien naturel au nom de Shakeapeaxe ^X.^xyNçXxasv^^s^^
je lui ai consacré. Les œuvres *de Shakespeare sont comme le point culminant de ce mouvement dramatique. Avant lui on s'élève, après lui on descend. Il porte à la perfection l'art qu'il a trouvé imparfait, et, quand il a conquis le succès et la gloire, il transmet son héritage à des successeurs moins heureux, qui le laissent s'amoindrir entre leurs mains.
De ces périodes diverses qu'a traversées le théâtre anglais, la moins connue peut-être, même en Angleterre et en Allemagne, où l'on étudie si sérieusement Shakespeare, c'est la première, et ce n'est pas à coup sûr la moins curieuse. Si nous tenons à savoir quelle influence il a exercée de son vivant et après sa mort sur le drame anglais, avec quel intérêt ne devonsnous pas suivre les commencements de son génie et chercher dans les productions de ses prédécesseurs ce qu'il a pu leur emprunter, ce qu'il a mêlé d'imitations et de souvenirs à la trame originale de ses pièces? Quelle que soit l'originalité que nous lui accordions, il serait puéril de croire que son théâtre soit sorti un jour tout entier de sa tête, comme Pallas sortit de la tête de Jupiter. Personne n'échappe, même parmi les esprits les plus grands et les plus inventifs, à cette loi de la nature humaine qui nous rend tributaires, dans notre développement intellectuel, du siècle où nous vivons et de la génération qui nous précède immédiatement, comme nous le sommes d'autre part de nos parents et de notre race.
Shakespeare est un Anglo-Saxon, né à la campagne
et enfant du peuple. Mille détails de ses œuvres nous
J 'apprendraient si nous ne le savions pas. Quel autre
qu'un Anglais parlerait avec cet enthousiasme de la vieille Angleterre, en rappellerait comme lui les souvenirs de gloire et en conserverait avec une pieuse fidélité les traditions, les coutumes locales et les poétiques légendes? Ne reconnaît-on pas une des qualités de la race à laquelle il appartient dans le respect de la loi morale et des liens sociaux qu'il témoigne en toute occasion? Quel autre qu'un poète campagnard, habitué depuis son enfance aux scènes rustiques, trouverait instinctivement ces images vives et précises qui peignent .aux yeux les idées abstraites par des comparaisons empruntées aux scènes variées de la nature? S'il n'avait pas^vécu de la même vie que le peuple, parlerait-il si facilement la langue des pauvres, des ouvriers, des paysans; saurait-il, comme eux, exprimer sa pensée en termes familiers et pittoresques, composer ces dialogues populaires où l'on ne sent pas un instant la trace de l'effort et qui nous donnent si complètement l'illusion de la réalité?
Puisque nous reconnaissons à des signes certains ce que Shakespeare doit à sa nationalité et à sa condition première, ne pourrions-nous pas découvrir avec la même certitude les traces que le goût de son temps et les exemples de ses prédécesseurs immédiats ont laissées dans ses œuvres? N'y a-t-il pas surtout, dans les productions de sa jeunesse, des combinaisons dramatiques, des effets de scènes et des formes de langage qu'il u'aurait jamais employés, s'il n'en avait trouvé la tradition établie avant lui au théâtre? N'a-t-il pas subi des influences qui ont duré, et ne porte-t-il pas la marque des écoles» Cïi\\à\ ^w>5v. ^às:^fe.-
rieures, s'il y en a eu, comme il porte celle de sa naissance et de la profession de son père?
Je suis persuadé qu'on peut répondre avec précision à ces importantes questions, mais il faut pour cela faire l'histoire complète du théâtre anglais avant Shakespeare. Le meilleur moyen de le bien connaître lui-même, c'est de bien connaître ses prédécesseurs.
Il en a eu de nombreux, depuis les auteurs obscurs des mystères du moyen âge et de ces pantomimes populaires dont il s'est souvenu dans Hamlet^ jusqu'à l'élégant Lyly et jusqu'au tragique Marlowe. Les premiers ne nous arrêteront pas longtemps. Il nous suffira, sans revenir sur les origines de l'art dramatique en l'Europe, de signaler les éléments durables que le théâtre anglais a gardés des deux périodes primitives qu'il a traversées, comme tous les théâtres du continent, celle des Mystères et celle des Moralités ; car il a eu cette heureuse fortune de ne pas se détacher de ses origines autant que le nôtre, et de ne pas briser les liens qui l'unissaient aux traditions nationales et populaires. En Angleterre, il est resté sur la scène, aussi bien que dans la poésie, quelque chose du moyen âge, et, parmi les causes qui ont contribué à rendre si glorieux pour les lettres le règne d'Elisabeth, il n'en est pas peut-être de plus puissante que cet attachement au passé qui subsiste chez les
plus grands écrivains du xvi* siècle, à côté des besoins nouveaux d'élégance qu'apporte avec lui l'esprit de la Renaissance. C'est à cela qu'ils ont dû de demeurer si originaux, malgré toutes les occasions d'imitation qui s'offraient à eux. Aucun d'eux, ni Spenser, ni Marlowe, ni Raleigh, ni Shakespeare, ne se soumet à l'influence des idées étrangères, au point de renoncer, par amour pour l'art correct et mesuré des Italiens, aux vieilles franchises de l'esprit anglais. Tout en reconnaissant le mérite de l'harmonie et de l'unité dans les œuvres littéraires, ils ne veulent enchaîner par aucune règle cette féconde imagination des races du Nord, d'où sort, avec la fantaisie et le désordre capricieux de l'inspiration, la poésie vivante du monde moderne. Ils admirent et ils imitent l'Italie et l'antiquité, mais ils se défendent contre l'uniformité que les races latines acceptent pour elles-mêmes et qu'elles érigent volontiers en loi nécessaire. * C'est ainsi qu'ils sauvent, daiis un siècle tout imprégné de souvenirs classiques, au milieu des traductions de Sénèque le tragique, de Virgile et du Tasse, tout ce qui pouvait se sauver encore des légendes, des fictions populaires et des traditions du moyen âge. Même quand ils prononcent des mots nouveaux pour exprimer de nouvelles formes de l'art, ils ne détruisent pas les formes anciennes. La tra^gédie et la comédie étaient déjà créées depuis longtemps, sans que pour cela l'esprit des mystères et des moralités eût disparu du théâtre, sans même qu'on cessât d'en composer et d'en représenter, tant était grande chez les Anglais la force de Y\3Laa%^ . Ow V^v^a. ^^^
mystères à Chester jusqu'en 4577, à Coventry jusqu'en 1591, à Newcastle jusqu'en 1598, c'est-à-dire après que Lyly, Marlowe, Kyd, Greene et Shakespeare avaient déjà complètement renouvelé l'art dramatique. Les moralités, postérieures aux mystères, nées sous Henri VI, du besoin de perfectionner ceuxci, s'étaient développées sous Henri VH et régénérées sous Henri VHI par une tendance satirique qui en excluait les abstractions pour y substituer la peinture des mœurs réelles et des attaques directes contre les personnes. Sous Elisabeth, elles survivent, elles < aussi, aux plus grands succès de la tragédie et de la comédie, et elles ne s'éteignent qu'au commencement du XVII* siècle, regrettées du peuple et même de la cour. Peu de temps avant de mourir, en 1601 , la reine assistait encore à la représentation de la Lutte de V Économie et de la Prodigalité^ pièce morale et allégorique, où elle se reconnaissait sous les traits de VÉconomie.
Une vitalité si opiniâtre atteste la conformité de ces vieux divertissements avec le génie national de l'Angleterre. Toute la nation y tient jusque dans leur décadence, parce qu'ils sont sortis de ses entrailles et qu'elle y trouve la fidèle expression de ses instincts les plus divers, de ses tendances sérieuses aussi bien que de sa gaieté originale. Témoins d'un tel symptôme de l'opinion, les dramaturges, qui fondaient alors un théâtre nouveau, auraient commis une faute irréparable s'ils l'avaient méconnu et s'ils avaient voulu briser violemment les liens qui attachaient le peuple ^ ses anciens plaisirs. Us eussent compromis à coup
sûr, dans une semblable tentative, le sort de l'art dont ils tenaient dans leurs mains les destinées; s'ils avaient rompu d'une manière définitive avec le passé, ils auraient perdu les sympathies de la foule et avec elles leur principale force. Que devaient-ils faire au contraire pour ménager l'esprit public, tout en lui proposant les seules formes qui fussent désormais compatibles avec le progrès de la culture littéraire en Angleterre? Changer le moule des moralités, évidemment insuffisant pour les développements futurs du drame, mais en conserver soigneusement ce qui les rendait populaires et ce qui tenait au fond môme du génie de la race anglo-saxonne.
C'est ce que firent les plus habiles et les plus originaux d'entre eux, mais non pas tous, comme nous le verrons plus tard. Ils gardèrent les deux éléments essentiels de toutes les pièces du moyen âge, la moralité du drame et le mélange du tragique et du comique. Sous leur plume, le drame resta éminemment moral, c'est-à-dire qu'il aboutit toujours à un dénouement conforme à la justice et que le méchant continua à y être puni, non pas seulement par le remords, mais par un châtiment matériel et visible destiné à servir de leçon aux spectateurs. En même temps, le mal n'y fut presque jamais présenté sous des couleurs séduisantes. Ils le peignirent au naturel, dans toute sa laideur, et ils en exagérèrent plutôt qu'ils n'en adoucirent l'expression, afin de ne pas laisser de doute dans l'esprit du public sur l'horreur qu'il doit inspirer..
Quant au mélange du tragique et du comique, c'est ce qu'il y a de plus commun daxvs \ei^ ^^Ciô».^M\^\v^ ^^
moyen âge. On le retrouve partout dans les oeuvres qui caractérisent l'esprit de l'époque. Sur les murs extérieurs des cathédrales gothiques, les scènes bouffonnes et souvent cyniques alternent avec les sujets les plus graves. Dans la Divine Comédie^ ce grand monument de l'art romantique élevé par un homme du Midi à un moment de transition, avant que l'Italie se fût prononcée pour le goût classique qu'elle devait préférer quelques années plus tard, Dante jette au milieu de la description des supplices de l'enfer quelques plaisanteries burlesques à l'adresse des démons. Les mystères et les moralités se ressentent trop des • idées qui dominaient au temps où ils furent conçus, ils en sont le reflet trop fidèle pour ne pas en conserver le trait dominant. Là aussi, comme dans l'architecture, comme dans la poésie, comme à la cour des princes où les chanteurs ambulants, les jongleurs et les baladins recevaient un accueil aussi favorable que les politiques et les hommes de guerre, où le fou du roi obtenait souvent par sa gaieté plus de privilèges que lès plus grands seigneurs, le plaisant et le sérieux sont indissolublement unis. Dans les mystères, près de la sublime figure de Jésus, on voyait apparaître la grotesque physionomie du diable, telle que se la figurait la crédulité populaire, les cornes sur la tète, le pied fourchu, le trident à la main. C'était lui qu'on chargeait de divertir les spectateurs par les mésaventures dont il était la victime et par les quolibets qu'il échangeait avec ses adversaires. Dans les moralités, le personnage abstrait du Péché ou du Vice fut souvent chargé d'accompagner Satan, et, sous son
vêtement bariolé comme celui d'Ariequin, devint à son tour Tobjet de la risée publique.
Ainsi les premiers essais de l'art dramatique en Angleterre, aussi bien que dans le reste de l'Europe, renferment toujours un élément comique, et cet élément comique est représenté par le principe du mal. Nous savons maintenant, avant même de constater le goût particulier du peuple anglais pour le mélange du tragique et du comique, et le succès qu'obtenaient, en flattant l'instinct populaire, les prédécesseurs immédiats de Shakespeare, d'où vient à celui-ci la tradition qu'il conserve au même titre que tant d'autres souvenirs du moyen âge ; et surtout nous comprenons pourquoi, dans ses tragédies' les plus sombres, et les moins mêlées de comique, il associe l'idée de la plaisanterie à celle de la méchanceté et fait de ses méchants des bouflbns. Lorsque Richard III et lago rient de la sottise humaine et se moquent de leurs victimes, ils sont les héritiers directs de Satan et du Péché. Au fond de leurs railleries et de leur cynique ironie perce le vieil esprit des mystères et des moralités. Un autre dramaturge du xvii® siècle, Webster, a mieux marqué encore la continuation de la même tradition dans les rôles de Flamineo et de Bosola, qui sont les plus amusants et les plus criminels de ses personnages *. ' ,
Rien du reste n'est plus conforme au génie des Anglo-Saxons que le mélange du plaisant et du sérieux. Ils ont mis de tout temps de la gaieté dans les sujets