Voy. Vittoria Coronibona et la Duchesse d'Amaltv
les plus graves. C'est le trait commun des plus anciens et des plus récents de leurs écrivains. Depuis Chaucer jusqu'à Byron et jusqu'à Thackeray, que de grandes et nobles œuvres variées par le badinage et même par la bouffonnerie I Les Contes de Cantorhéry sont aussi amusants que touchants. La plupart des personnages y ont un côté sérieux et un côté comique. La chaste sœur Églantine, avec toutes ses vertus solides, parle, mange et marche en personne un peu ridicule. La marchande de Bath enterre joyeusement ses cinq maris dans le cours d'une dissertation très grave sur le mariage. Le chevalier lui-même, malgré ses prouesses en Palestine et ses vaillants coups d'épée, n'échappe pas à l'ironie du poète, et, lorsqu'il raconte la pathétique histoire de Palamon et d'Arcite, il entremêle son récit, dont le ton est en général si élevé, de réflexions joviales. Il n'est pas jusqu'à Griselidis, jusqu'à l'héroïne admirable du dernier des contes de Boccace, qui, en passant dans le poème anglais, n'y paraisse quelquefois travestie . L'indéfinissable humour qui donne tant de prix à quelques-uns des ouvrages les plus célèbres de la Grande-Bretagne n'est guère autre chose qu'une manière plaisante et imprévue de présenter des idées sérieuses. Il y entre de l'imagination, du bon sens, de l'observation; mais, à plus haute dose que tout le reste, il y entre de la gaieté.
A travers toutes les époques de l'histoire d'Angleterre, ce double courant de gravité et de verve comique se continue dans les œuvres les plus populaires. Un seul événement, la victoire des puritains, suivie
de l'établissement de la République, l'interrompt pendant quelques années. De 1640 à 1660, il est défendu de rire dans toute l'étendue du territoire anglais. Chacun n'y est occupé que de son salut, et le salut ne peut se faire que tristement. Mais à la Restauration, et ce ne fut pas une des moindres causes du rappel de Charles II, comme l'esprit public se dédommage de la longue pénitence qui lui a été'im--» posée 1 Quel empressement à rouvrir les théâtres, et quel débordement de poésies héroï-comiques dont les ennemis de la vieille gaieté nationale, les puritains, font tous les frais ! Comme on respire à l'aise en retrouvant le droit innocent de badiner, sans cesser d'être au fond et de paraître sérieux !
Depuis lors, les Anglais n'ont plus perdu ce droit, et ils en ont largement usé. Dans les genres les plus divers, dans la prose morale, dans le roman, dans la poésie, dans l'éloquence de la chaire, dans l'éloquence politique, ils sont revenus à cette vieille coutume de leurs pères, de relever par une pointe de gaieté humoristique l'expression des pensées les plus fortes et des sentiments les plus nobles. Quoi de plus sensé, et cependant de plus plaisant dans la forme, que le Spectateur d'Addison? de plus profond et de plus bouffon que le Vogage de Gulliver? Le Tom Jones de Fielding est rempli de plaisanteries sur le dialecte du comté de Somerset. Le vicaire de Wakefield nous fait rire par ses bons mots, avant de nous toucher par ^a bonté et par son courage. Walter Scott n'a-t-il pas mis dans ses romans les plus pathétiques des personnages bouflTons : dans la Fiancée de LammcvmooY^Çak^^
le domestique d'Edgar de Ravenswood; dans Ivanhoe, Wamba, le fou de Cédric, et dans V Antiquaire^ le mendiant Ochiltree? Les poètes modernes, même les plus tristes, ont leurs accès de bonne humeur, et de mélancoliques ils peuvent facilement devenir bouffons. Après Lara et après Manfred, qui se serait douté que Byron écrirait Don Juan, qui est peut-être l'expression la plus vraie de son génie, parce qu'elle en est la plus complète et qu'elle nous montre que sous le désenchantement du sceptique, sous le dédain du patricien, il reste quelque chose de la libre gaieté des vieux Anglo-Saxons? Childe-Harold riant d'un gros rire et faisant des calembours, au retour de son odyssée mélancolique, quelle lumière cela jette sur la complexité du caractère anglais! Notre René n'a pas de ces contrastes. Il est resté jusqu'au bout grave et fier. Nos orateurs politiques aussi restent sérieux, plus constamment sérieux que les orateurs anglais. Personne ne se permettrait en France les bouffonneries dont lord Palmerston ne manquait jamais d'égayer ses discours et qui ont eu le privilège d'amuser les trois royaumes. Mais les Anglais ne s'y trompent pas; ils savent bien que ces plaisanteries ne sont que l'assaisonnement d'un grand bon sens et d'une grande fermeté d'opinion. Peu leur importe ce qu'elles ont de vulgaire; ils ne tiennent pas à ce que l'esprit soit délicat, pourvu qu'il frappe juste et qu il donne de la saveur à de saines et patriotiques idées. Il y a des moments où une tournure, une image familière, quelques mots un peu crus, mais pittoresques, font plus d'effet sur eux que la phrase la mieux ornée. Ils
n'ont pas deux sortes de goût, le goût des gens éclairés et le goût des gens du peuple. A certaines heures, chacun est du peuple. Le plus grand seigneur, le plus parfait gentleman ne plaisante pas autrement que le matelot ou l'ouvrier. Celui qui boxe comme eux peut bien plaisanter comme eux. C'est le môme sang qui coule dans leurs veines, le sang des rudes Anglo-Saxons, et tous, môme les plus polis et les plus adoucis par la civilisation, ont gardé quelque chose de la brutalité native. Tel habitant de Pall Mail ou de Piccadilly vous frappera par la réserve et la dignité de ses manières. Mais que ses passions soient en jeu, qu'il soit fortement ému ou qu'il s'abandonne librement dans une conversation familière à ses instincts naturels, vous verrez l'Anglo-Saxon reparaître, violent, énergique et jovial. Il n'y a jamais eu chez eux une société séparée en deux classes, comme elle l'a été si longtemps chez nous: les gens délicats, cultivés, et les gens grossiers. En Angleterre, la délicatesse et la grossièreté sont moins loin l'une de l'autre. Il y avait certainement une bien plus grande différence entre un gentilhomme de la cour de Louis XIV, un Lauzun ou un Gramont, et un de ces paysans français que La Bruyère compare à des animaux attachés à la terre, qu'entre un courtisan de Charles II, un Rochester ou un Buckingham, et un Anglais du peuple. Le jour où Rochester était ivre, il parlait aussi crûment que le dernier de ses palefreniers, tandis que les familiers du duc d'Orléans mettaient dans leur ivrjBSse une sorte d'atticisme. Aujourd'hui encore, nous ne prenons guère de formes de laivga^^ ^\x ^^w^^'
c'est lui qui nous les prend. En Angleterre, au contraire, il impose les siennes, ou plutôt tout le monde se sert naturellement et sans scrupule de celles qui lui sont habituelles. C'est surtout dans les meetings^ dans les asse^mblées électorales, que triomphe cette éloquence populaire qui ne recule devant aucune trivialité et devant aucun genre de plaisanterie poiir faire passer des idées souvent justes, neuves, utiles. Là, comme dans la plupart des grandes œuvres de la littérature anglaise, le comique, le boufifon même, est l'accompagnement nécessaire de ce qu'il y a de plus sensé et de plus grave, et, bien loin de nuire à l'effet de la parole, ce mélange lui donne plus d'accent, d'originalité et de saveur.
Ainsi le contraste du ton plaisant et du ton grave que les auteurs des mystères et des moralités rapprochaient dans une même œuvre, suivant le goût du moyen âge, n'était'pas seulement en Angleterre un accident passager et l'expression éphémère des tendances d'une époque; c'était ce qui répondait le mieux aux besoins naturels de l'esprit anglais et ce qui en représentait le plus complètement la merveilleuse complexité. Dès lors, quoi de plus simple que le théâtre, cet écho des sentiments populaires, le théâtre qui vit de succès et qui ne peut réussir qu'à la condition de rester en parfaite harmonie avec le public auquel il s'adresse, conservât la tradition qui lui venait des plus vieilles représentations dramatiques et dont il ne pouvait méconnaître la puissance? Telle fut, nous l'avons dit, l'opinion des principaux prédécesseurs de Shakespeare. Ces partisans de l'art libre
et varié du moyen âge réclamaient en même temps pour leurs productions tous les genres de liberté. Il ne s'agissait pas seulement pour eux de maintenir sur la scène le mélange traditionnel du tragique et du comique . Ils entendaient ne se soumettre à aucune règle qui pût enchaîner leur imagination et n'accepter d'autre obligation que celle de satisfaire le public. Pour cela, tous les moyens leur étaient bons. Ils ne se refusaient rien de ce qui était de nature à plaire aux spectateurs. Personnages nombreux, intrigues compliquées, péripéties multipliées, apparitions fantastiques, tableaux changeants, sujets aussi étendus que la vie d'homme la plus longue, scènes de carnage; ils se permettaient tout, à la seule condition de réussir. Ils ne s'inquiétaient pas de savoir s'il y avait quelque part une théorie de l'art dramatique. Leur théorie à eu^ était le succès. A leurs yeux, la fantaisie était souveraine, comme elle Favait été antérieurement dans toutes les œuvres de l'art.
Mais, si le goût d'une liberté illimitée dominait chez la plupart des dramaturges, il rencontrait, dès l'origine même du théâtre, une vive opposition fondée sur la connaissance du drame antique et sur le désir de l'imiter. Au xvi** siècle, l'Angleterre, longtemps isolée, livrée à ses propres traditions, étrangère à l'activité littéraire des nations du Midi, recevait enfin à son tour le contre-coup de la Renaissance. Un monde entier se révélait à elle, le monde ancien qu'elle n'avait fait qu'entrevoir jusque-là et qui devait lui inspirer, comme à tous les peuples qui y pénètrent pour la première fois, une irrésistible adLTcvvc^Xxwv.Yïîk.^ ^
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comme partout, l'antiquité fit sur-le-champ, avec une étonnante rapidité, la conquête des intelligences. Au commencement du siècle, on ne connaissait presque rien des anciens; quelques années plus tard, on se mit à les lire dans les traductions françaises, puis dans les traductions italiennes, avant qu'ils eussent été traduits en anglais, ce qui ne tarda guère. On voulut connaître aussi leurs meilleurs imitateurs; on s'attacha aux poètes italiens, surtout à l'Arioste et au Tasse, et aux écrivains français qui avaient eu le goût classique. Dans cette revue des richesses de l'antiquité, on découvrit nécessairement le théâtre des Grecs et des Latins ; mais, comme les Latins furent infiniment mieux et plus tôt connus que les Grecs, excepté pourtant Platon, dont l'Académie platonicienne de Florence avait fait une étude spéciale, ce fut surtout le théâtre latin qui attira l'attention des lettrés anglais.
Ils y trouvèrent des genres distincts et des pièces d'une forme parfaitement déterminée, d'une part les comédies de Plante et de Térence, de l'autre les tragédies de Sénèque ; ils lurent VArt poétique d'Horace, où sont résumées, d'après Aristote, les règles de chaque genre, et ils songèrent à naturaliser en Angleterre le drame antique. Ils firent en ce sens, au début de Tart dramatique, de louables efforts qu'eux et d'autres ne cessèrent de renouveler, tant qu'il y eut un théâtre; ils crurent de bonne foi que leur cause était celle des vrais prihcipes et des saines idées; ils la défendirent avec énergie par tous les moyens dont ils disposaient, dànâ les brochures, dans les préfeces
et dans les prologues de leurs pièces; ils composèrent en son honneur une sorte d'art poétique dont Sidney fut le rédacteur, et, chaque fois qu'ils écrivirent pour la scène, ils calquèrent leurs tragédies et leurs comédies sur celles des Latins. Tentative dangereuse, qui eût pu étouffer, sous l'imitation, le génie original des dramaturges anglo-saxons, mais qui échoua devant les sympathies obstinées du peuple anglais pour une forme plus libre et plus large, et devant le génie des poètes qui interprétèrent le sentiment populaire I
Ceux-ci n'en eurent pas moins une longue et redoutable lutte à soutenir, lutte où, après avoir eu plusieurs fois l'avantage et s'être crus vainqueurs, ils se virent attaqués de nouveau par d'opiniâtres adversaires et menacés de perdre la victoire, à moins de redoubler d'audace et de succès.
Dès les premiers débuts de l'art dramatique, avant Shakespeare, la guerre des deux écoles commence^ Nous allons en trouver la trace dans les plus anciennes pièces du théâtre anglais. Les unes se rapprochent des moralités, les autres des tragédies de Sénèque; d'autres réalisent un compromis entre les tendances opposées et ressemblent par certains côtés au drame ancien, tandis qu'au fond elles s'inspirent de l'art du moyen âge. Ajoutons à cette double influence qu'exercent sur les commencements de Isl scène l'imitation de l'antiquilê el \^ toxx^^^vt ^^%
traditions nationales, la popularité qu'acquit de bonne heure en Angleterre le drame espagnol avec ses péripéties nombreuses, ses incidents romanesques et sa merveilleuse fantasmagorie, et nous aurons l'idée des éléments divers qui vont concourir à la formation de ce grand théâtre, le seul qu'ait eu l'Angleterre et le plus fécond peut-être des théâtres modernes.
Ce qui y domine d'abord à première vue, c'est la variété des sujets et des formes, la hardiesse des essais, l'ardente émulation des dramaturges , leur confiance en eux-mêmes et dans le public, et l'inépuisable fertilité de leur invention. En quelques années, à partir de 1560, tous les genres, tragédie, tragi-comédie , comédie burlesque et comédie sérieuse, pièce de cour, masque, drame bourgeois, pastorale, sont abordés et traités à la fois. Je vois dans cet empressement à produire l'annonce d'une puissante génération d'auteurs dramatiques. Mais j'y vois aussi la preuve certaine que le peuple anglais méritait d'avoir un théâtre et qu'il en a été lui-même le principal fondateur. Le public est nécessaire au developpement.de l'art dramatique plus qu'à celui de tout autre genre littéraire. Sans public, personne n'écrit pour la scène. Or y en eut-il jamais en Angleterre de plus propre à exciter le génie que celui qui assistait, de 1560 à 1581, à l'ouverture des premiers théâtres? Qu'on se représente d'abord sur la scène même, devant les acteurs, comme cela se fit si longtemps chez nous, la brillante noblesse qui entourait Elisabeth, hommes de guerre, navigateurs, politiques, poètes de cour, esprits cultivés nourris de la lecture
des anciens et des Italiens, platoniciens subtils ou puritains lettrés : Leicester, observateur pénétrant du cœur humain, plus capable qu'un courtisan vulgaire de démêler la vérité des passions dramatiques; Sidney, la fleur de la chevalerie anglaise, le futur candidat à la couronne de Pologne, méditant le roman pastoral de VArcadie; Tamiral Drake venu à Londres entre deux expéditions; le jeune Bacon conduit par son père le chancelier à la représentation de quelque masque et y prenant le goût de ces divertissements poétiques, dans lesquels il excella lui-même * ; Oxford, Dorset, Pembroke, aussi Italiens qu'Anglais par le goût et par la culture; Burghley lui-même, le sévère Burghley, plus occupé de politique que de belles-lettres, mais soucieux des choses de l'esprit et digne de les comprendre, comme le prouve la savante éducation qu'il fit donner à sa fille lady Coke.
Au milieu de ces hommes dont quelques-uns furent grands et qui tous illustrèrent leur patrie, replaçons Elisabeth, telle qu'elle fut dans les premières années de son règne, curieuse de tout ce qui intéressait la gloire des lettres, attentive aux belles formes et au beau langage, prodigue, non de son argent, — elle ne fut jamais généreuse, — mais de compliments
1. En 1595, le comte d'Essex reçut la reine au palais d'York, dans le Strand. Bacon, alors l'ami ou plutôt le protégé du comte, composa pour cette circonstance un masque fort agréable, où il avait introduit une allusion au récent voyage de Raleigh en Amérique, espérant peut-être ainsi réconcilier les deux rivaux. Mais Essex, implacable dans sa haine contre Raleigh, effaça de sa main les vers où il était question de lui. Une copie des vers supprimés par Essex existe encore dans le Stote pa^ei* office.
pour les anteurs et pour les acteurs; trop disposée peut-être à aimer les raffinements et le bel esprit et d'un goût peu sûr, mais désireuse d'honorer le talent partout où elle le trouvait et de s'en parer comme du plus riche ornement de sa couronne; surtout accommodante et point tracassière, laissant à la porte du théâtre le despotisme inquiet qu'elle poctait dans les questions politiques, et accordant aux poètes toute latitude dans la composition et dans la manière de traiter leurs sujets, pourvu qu'elle y reçût son grain d'encens; assistant aujourd'hui à la représentation d'un drame classique, demain à celle d'une moralité, un autre jour à celle d'un drame romanesque, et, quoiqu'elle eût au fond ses préférences, n'imposant jamais son opinion à ceux qui écrivaient pour elle. Elle servit mieux le théâtre anglais par cette tolérance que Richelieu ne servit le .nôtre par son autorité. Elle était femme, reine absolue et poète; elle avait, dit-on, traduit une tragédie de Sénèque, et cependant elle eut le bon sens de ne pas prendre parti entre les écoles qui se partageaient la scène, tandis que le ministre de Louis XIII, aussi impérieux en littérature qu'en politique, imposa aux écrivains français le dogme des trois unités et décida, par un acte de sa volonté toute-puissante, de la régularité qui pesa sur la scène française pendant tout le xvn* siècle. Richelieu enchaîna la liberté de Corneille; Elisabeth ne mit pas la plus petite entrave au génie de Shakespeare.
Elle rendit à l'art dramatique d'autres services en- ^re. Elle donna aux troupes d'acteurs une organi-
sation régulière qui assurait leur existence ; elle en prit une sous son patronage spécial, et elle défendit le théâtre contre les attaques dont il était l'objet de la part des prédicateurs et des pamphlétaires puritains. Si elle avait cédé aux instances que faisaient auprès d'elle certains ministres et même des magistrats de la Cité de Londres, elle aurait coupé court aux représentations dramatiques. Mais elle ne cessa au contraire de les encourager de sa présence. Il n'y eut pas sous son règne une pièce de quelque importance qui ne fût jouée devant elle. Elle témoignait ainsi, outre son goût littéraire, sa profonde intelligence des besoins de son peuple. Comment cette princesse, qui ménageait avec tant de soin sa popularité et qui, malgré son caractère impérieux, faisait appel à l'opinion publique chaque fois qu'elle craignait d'être mal jugée, comme elle le fit après la condamnation de Marie Stuart et celle du comte d'Essex, n'eût-elle pas compris que ce qu'il y a de plus cher à une nation, ce sont ses plaisirs, et qu'essayer de l'en priver, c'est s'exposer gratuitement à l'irriter? Le nombre des salles de spectacle construites en quelques années, — qui était de huit avant 1580, moins de vingt ans après la représentation de la première tragédie et de la première comédie, et qui fut bientôt de onze, — l'affluence du public qui, de tous les points de la ville, s'y rendait chaque jour, lui apprenaient assez quelles étaient les prédilections de la foule.
Quel plus noble plaisir eût-elle pu d'ailleurs ^voposer aux habitants de Londres q\iô c^\a\ ^\v-Ôl<ssî«x^.
duquel ils couraient d'eux-mêmes? Ne devait-elle pas s'applaudir de leur voir préférer une jouissance intellectuelle à des plaisirs grossiers? C'était un symptôme heureux pour la gloire future de l'Angleterre, que cette curiosité nouvelle et générale des esprits. Il semblait qu'un souffle littéraire eût passé sur la nation et eût réveillé jusque dans les classes inférieures des instincts endormis. Ce n'étaient pas seulement les nobles, les bourgeois de la cité, les marchands enrichis qui se pressaient au théâtre. Tout le peuple s'y précipitait : ouvriers, soldats, matelots, paysans de passage à Londres ou venus exprès des environs, tous affluaient à la porte des salles de spectacle, déjà trop étroites et trop peu nombreuses pour les contenir. Empressement digne d'un grand pays et bien propre à remplir d'ardeur les écrivains dramatiques! Bien plus encore que les applaudissements d'un petit nombre de lettrés et que la bienveillance de la cour, ce fut là ce qui les éleva au-dessus d'eux-mêmes et ce qui remplit d'un enthousiasme fécond toute une génération déjeunes dramaturges. Quelle joie pour eux, quel enivrement de se sentir ainsi soutenus par les sympathies populaires; de tenir suspendus au fil d'une action dramatique ces spectateurs sincères et expansifs, parmi lesquels on sentait circuler l'âme d'un grand peuple, ' encore neuf aux impressions de la scène ; de provoquer leurs rires ou leurs larmes, et d'exciter chez eux, à certains moments, ces transports passionnés, et bruyants, par lesquels les masses ont besoin de témoigner une admiration dont aucun préjugé, aucune mode, aucune convenance ne modère l'expression I
Ce sont là les vrais, les grands succès qui échauffent les imaginations et qui produisent les chefsd'œuvre. S'adresser à la foule, agir sur elle, ne redouter ni prévention dédaigneuse , ni parti pris d'indifférence , ni théorie préconçue , savoir que chaque mot sorti du cœur sera compris avant d'être jugé, que chaque plaisanterie sera accueillie avec candeur et récompensée par le rire irrésistible de mille lèvres frémissantes, c'est là ce qui excite et ce qui double le génie du poète. En ce sens, on peut dire que le public anglais du xvi® siècle créa le théâtre anglais. Les salles de spectacle étaient misérables, la scène sans ornements et sans décors, les spectateurs du parterre obligés de se tenir debout dans un espace découvert, exposés à la pluie et au soleil; un drapeau déployé indiquait que la représentation allait commencer; une tenture noire, qu'on jouait une tragédie; un écriteau, que le lieu de la scène changeait ^ Rien n'était plus barbare. Auteurs et acteurs manquaient des plus simples ressources matérielles. Mais le public leur en tenait lieu ; ses applaudissements remplissaient les salles nues ; son enthousiasme transformait ces représentations mesquines en triomphes éclatants ; à la place des secours du machiniste, il apportait aux poètes dramatiques une force dix fois supérieure, celle de sa curiosité et de son ardente sympathie. Quel luxe de décors eût valu, pour le succès d'un drame, le concours d'avance
1. Voyez les curieux détails que M. Philarète Chasles a donués sur les représentations dramatiques dans ses spirituelles Etudes sur Shakespeare, Paris, Amyot.
26 ORIGINES DtJ THÉÂTRE ANGLAIS
acquis d'une foule attentive, passionnée, qui ne laisse rien échapper sans le reconnaître, des efforts qu'on fait pour lui plaire, et qui paye en popularité immédiate et effective toutes les heureuses audaces du génie !
L'Angleterre a bien pu, après le xvf siècle, construire des théâtres somptueux et couvrir la scène de décors; mais elle n'a pas retrouvé pour les animer le public des anciens jours; elle n'a pas retrouvé non plus les grands dramaturges du même temps. L'art et le public avaient disparu à la fois, comme si l'un ne pouvait subsister sans l'autre. C'est du reste assez pour la gloire d'un peuple d'avoir eu au théâtre 'quatre-vingts années aussi bien remplies que celles qui s'écoulent de 4560 à 4640. Il est temps de montrer combien elles ont été fécondes et heureuses.