‹ Prédécesseurs et contemporains de ShakespeareChapitre 26 sur 89 · Non seulement Shakespeare a pris à Marlowe quelques · texte numérisé non relu

Non seulement Shakespeare a pris à Marlowe quelques

traits des caractères de Richard II et de Henri VI, mais il lui

a môme pris des expressions et des effets de scène. Un des

plus beaux mouvements de Richard II, dans cette fameuse

^ûéne de la déposition que le comte d'Essex faisait représenter

'Jevant ses complices pour les excilet k \^ tfeNoW.^ <t.Qi\i\xfe

OÙ les événements se pressent comme dans la vie même du monarque qui donne son nom à l'œuvre. Il n'y est question, bien entendu, ni des unités de temps et de lieu ni de celle d'action. Le drame renferme autant d'actions qu'en comprend le règne d'Edouard II; il n'a d'autres limites que l'avènement et la mort de ce prince. Il commence quand le roi monte sur le trône, et il finit quand le roi meurt. C'est l'histoire mise en vers, sous une forme dramatique. Le poète ne cherche pas à lier les scènes entre elles par d'habiles transitions; elles se succèdent dans Tordre des faits, comme les verres d'une lanterne magique. Les caractères se développent cependant, non point par l'analyse des sentiments qui exigerait plus d'art et plus de sobriété dans l'intrigue, mais par la peinture des passions que les événements excitent et nourrissent . Les personnages agissent plus qu'ils ne parlent, et, à peine ont-ils parlé, qu'ils traduisent en actes leur langage; mais l'emportement même de leur conduite et la rapidité ^ec laquelle ils passent de la pensée à l'exécution nous livrent le secret des émotions qui troublent leurs âmes. Cette conception élémentaire du drame produit des tableaux inachevés, esquissés à grands traits, mais qui ne manquent ni de vigueur ni de pathétique.

Elisabeth, la réDonse du roi détrôné au comte de Northuinberland qui l'appelle encore' son seigneur, au moment même où il l'oblige à abdiquer : « Je ne suis pas ton seigneur, » se trouve déjà dans V Edouard II de Mario we. — « My lord, dit Northumberland, dans Shakespeare. — No lord of tbine, » répond Richard II (act. IV, se. 1.). — « My lord, dit Berkeley, dans Mario we, au roi prisonnier. — Call me wq\. Vqtç^^ ^^ ^^^è'^'^^ Edouard 11.

Le sujet de la pièce, c'est la longue lutte que soutient Edouard II, contre les nobles et contre sa propre famille, en faveur de ses favoris Gaveston et Spenser. Les péripéties de vingt années de guerres se condensent dans le court espace de cinq actes. On voit figurer sur la scène tous les personnages qui ont été mêlés à tour de rôle à ces événements; beaucoup d'entre eux tombent en route, frappés sur les champs de bataille ou atteints par la hache du bourreau. Mais le drame continue sa marche, au milieu du sang versé, jusqu'au dénouement que le poète a choisi comme la conclusion historique de son œuvre. Dès la première scène/ -l'action s'engage et ne se ralentit plus. Edouard vient de monter sur le trône; les barons d'Angleterre qui ont fait bannir son favori Gaveston, sous le règne de son père, lui demandent de ne pas le rappeler. Malgré leurs instances, il le rappelle. La lutte commence. Le roi y est le plus faible. L'archevêque de Gantorbéry lui déclare que, s'il ne consent pas à signer de nouveau un décret qui exile Gaveston, il sera considéré comme déchu de la dignité royale et ses sujets déhés du serment de fidélité. Le faible Edouard signe avec désespoir l'acte qu'on lui propose, à la condition qu'il pourra dire adieu à l'ami dont il se sépare. Mais le comte de Warwick , qui redoute cette entrevue , a décidé qu'elle n'aurait pas lieu; il s'enïpare de Gaveston, et il le fait mettre à mort. « Perfide comte, dit le favori, avant de mourir ne verrai-je pas le roi ? — Le roi du ciel peut-être, mais pas un autre, » lui répond son assassin. Ce meurtre fait verser des flots de sang. Le

roi veut venger la mort de son favori; il donne sa confiance à un autre personnage, Spenser, également odieux à la noblesse, et il marche contre les barons. Vainqueur dans une bataille , il fait prisonniers les meurtriers de Gaveston et les fait exécuter sous ses yeux. <r II ne peut rien m'arriver de pis que la mort, lui dit en le défiant le comte de Lancastre, et il vaut mieux mourir que vivre, vivre avec infamie, sous un tel roi. » Tel est le langage habituel des personnages tragiques de Marlowe, quelquefois déclamatoire, mais souvent énergique et concis. L'opiniâtreté avec laquelle Edouard II s'attache à Spenser, qui a remplacé Gaveston dans son affection, tourne contre lui son propre frère et sa femme, qui, depuis de longues années , a été abandonnée et méprisée . La reine se ligue avec le chef des barons révoltés, Mortimer, dont elle est aimée, et tous ensemble viennent livrer bataille au roi. Celui-ci est vaincu, obligé de prendre la fuite et poursuivi jusqu'en Irlande par des émissaires qui se saisissent de Spenser, le font mourir et jettent en prison le monarque lui-même. Après avoir subi un traitement ignominieux et cruel, le roi est assassiné, dans son cachot, par l'ordre de Mortimer. Mais le meurtrier est arrêté à son tour et condamné à mort par le fils d'Edouard II, par le jeune Edouard III qui a découvert la vérité et qui venge ainsi son père. Une telle accumulation de crimes révolterait l'imagination, si le poète n'introduisait au milieu de ces mœurs vraies, mais barbares, quelques figures touchantes qui en adoucissent l'horreur, sans effacer cependant l'impression douloureuse (\uele «v\\b\.^\:^- Prédécesseurs de Sh. '^

duit. C'est une idée gracieuse que d'avoir mis en scène, à côté des plus farouches seigneurs de la Grande-Bretagne, un elifant plein de sensibilité et de candeur. Le langage que Marlow.e fait tenir au petit Edouard n'est pas toujours naturel, c'est la faute du temps; mais les idées qu'il lui prête nous attendrissent, et c'est là que se révèle le génie de Thomme. Les adieux de Gaveston et de Spenser à leur maître ont aussi quelque chose de déchirant. Mais le pathétique du sujet se reporte surtout sur le personnage d'Edouard IL Sa vie, dans le drajne, n'est qu'une longue angoisse. Il soutient, pour ses favoris d'abord, puis pour lui-même, une lutte dans laquelle il s'agit de ses plus chères affections et de sa propre vie. Lui qui n'aime que le repos et le plaisir, il est forcé de prendre les armes; malgré sa douceur naturelle, les événements l'obligent à frapper sévèrement ses ennemis, sans qu'il ait la consolation d'avoir acheté sa tranquillité au prix de ce grand effort. Il perd successivement ceux qu'il aime ; il se voit trahi par sa femme, séparé de son fils, enfermé dans une prison qui sert d'égout, plongé pendant dix jours dans une fange infecte, et enfin assassiné par un meurtrier qu'il voit venir, dont il devine le projet, sans avoir la force de lui résister.

Dans la conception de ce caractère tragique, Marlowe n'a pas complètement négligé la peinture des souffrances morales, qui est le but réel de l'art dramatique. On pourrait extraire de sa pièce quelques vers frappants qui, laissant dans l'ombre l'image trop présente de la douleur physique, jettent une vive lu-

mière sur les déchirements intérieurs d'une âme faible et troublée. Lorsqu'Édouard II attend l'heure de la dernière entrevue qu'il doit avoir avec Gaveston, il adresse h Spenser des paroles remplies d'une amertume que les tortures corporelles ne causent point et qui ne peut venir que de la persistance d'une méditation douloureuse. « Je suis impatient, lui dit-il, de recevoir une réponse des barons concernant mon ami, mon très cher Gaveston. Ah! Spenser, les richesses de mon royaume ne pourraient pas le racheter. Ah ! il est marqué par la mort. Je connais la méchanceté du jeune Mortimer, je sais que Warwick est dur et Lancastre inexorable, et jamais je ne reverrai plus mon aimable Gaveston. Les barons m'écrasent de leur orgueil. » A quoi Spenser répond, avec la fierté d'un homme actif et résolu : « Si j'étais le roi Edouard, le souverain de l'Angleterre, le fils de la belle Eléonore d'Esjîagne, le sang du grand Edouard, pensez-vous que je supporterais ces bravades, cette rage, et que je souffrirais que ces barons effrénés me défiassent ainsi dans mon pays, dans mon propre royaume? Monseigneur, pardonnez-moi ce langage : si vous aviez hérité de la magnanimité de votre père, si vous songiez à l'honneur de votre nom, vous ne permettriez pas que Votre Majesté fût ainsi le but des outrages de cette noblesse. Abattez leurs tètes, et qu'ils parlent sur le billot! »

Le malheureux roi laisse mieux voir encore la tristesse morale dont il est accablé, quand il aborde en Irlande avec Spenser et qu'il va chercher l'hospitalité dans un couvent de la côte. « Viens, Spenser,

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dit-il à son favori; assieds-toi près de moi. Fais l'épreuve maintenant de cette philosophie que tu as sucée à l'école de Platon, dans nos universités, nourrices des lettres. — Mon père, ajoute-t-il après un instant de réflexion et en se tournant vers le supérieur du monastère, cette vie contemplative, c'est le ciel. Oh! que ne puis-je la mener dans le calme! Mais nous, hélas! nous sommes chassés, et vous, mes amis, ce sont vos vies, c'est mon déshonneur qu'ils poursuivent. » Ce retour du prince sur lui-même, cette envie que lui inspire la tranquillité des solitaires n'indiquent-ils pas, de la part du poète, un sentiment vrai des souffrances de l'âme et l'intention d'entr'ouvrir le voile qui les cache*? Mais ce ne sont là que des éclairs de sensibilité morale, des aperçus trop, rapides pour laisser dans l'esprit du lecteur une impression durable. Ce qui domine, au contraire, dans l'œuvre imparfaite de Marlowe,* c'est le pathétique violent que produit sur la scène le spectacle des douleurs physiques. Il nous fait assister à la longue agonie du roi ; il expose en public son corps usé par les privations, souillé par la fange du cachot, empoisonné par une odeur infecte; il nous le montre tremblant de peur devant son assassin, et il achève ce tableau plein d'horreur en peignant les dernières convulsions de la victime qui se débat sous l'étreinte du meurtrier. Il cherche à frapper les yeux, au lieu de s'ouvrir , par des moyens plus doux , un chemin jusqu'à l'âme. Le successeur immédiat de Marlowe, Shakespeare, emploiera aussi ces images matérielles, mais il y ajoutera l'expression plus touchante et plus

complète des sentiments douloureux qui les accompagnent. L'auteur d'Edouard H est venu trop tôt et mort trop jeune pour concevoir le développement que Fart dramatique devait recevoir d'une main plus délicate. Il n'applique pas encore aux passions l'analyse pénétrante du moraliste; il s'en tient aux procédés énergiques, mais un peu grossiers, qui obtenaient les applaudissements de ses contemporains.

Le même goût pour les scènes horribles se retrouve dans une autre pièce de Marlowe, le Juif de Malte^ que le succès d'un acteur a fait vivre longtemps sur la scène anglaise, qu'on jouait encore en 1633, et qui a fourni à Shakespeare quelques traits de la physionomie de Shylock. Là, le poète, qui n'est pas retenu par l'histoire, accumule autant de crimes que son imagination peut en concevoir. Ilprend pour sujet la haûie d'un juif contre les chrétiens qui l'ont persécuté. Barabas, son héros, habite Malte. Les chevaliers qui possèdent l'île ont confisqué ses biens, pour payer un tribut aux Turcs. Depuis ce temps, il a juré de se venger, et il poursuit sa vengeance avec un ressentiment implacable. Mensonge, hypocrisie, trahison, délation, violence : tous les moyens lui sont bons pour atteindre le but. Il ne recule devant aucun attentat, pourvu qu'il frappe un chrétien. Sa fille même n'est, entre ses mains, qu'un instrument de sa colère. Il achète un esclave musulman, ennemi, comme lui, des chevaliers, et dont il fait l'agent de ses projets. Grâce à lui, il feint d'autoriser l'amour qu'éprouvent pour sa fille le fils du gouverneur de Malte et un jeune gentilhomme du pays; il la promet successivement à

chacun d'eux, et il finit, en excitant leur jalousie, par les mettre aux prises dans un duel où tous deux succombent. La jeune juive aimait une des victimes; Barabas le savait; mais peu lui importe le bonheur de son enfant. A tout prix, il faut qu'il se venge; et lorsque Abigaïl, indignée de la perfidie de son père, se réfugie dans un couvent et demande à embrasser la religion du Christ, le juif étouffe pour elle toute tendresse paternelle, il la confond avec la race qu'il déteste, et il l'empoisonne, ainsi que les religieuses qu'elle a choisies pour compagnes. Après avoir tué un moine et fait condamner un frère d'un ordre rival, en l'accusant de cette mort, il couronne ses crimes par une double trahison. Il livre Malte aux Turcs qu'il fait entrer par un égout; en récompense de ce service, il est nommé gouverneur, et, quand il se voit maître de la ville, il propose aux chevaliers, ses prisonniers, de les débarrasser du fils du Grand Seig:neur et des principaux musulmans, en les faisant périr dans un banquet. Il s'engage à rendre mobile le plaTicher de la salle où il les invitera; et si, à un signal donné, on coupe une corde, la table et les invités s'abîmeront dans des oubliettes. Les chrétiens font semblant d'accepter sa proportion; mais, au moment où il va exécuter son projet, ils le livrent aux Turcs. Il meurt sans repentir, le blasphème et l'injure à la bouche.

L'invraisemblance d'une telle scélératesse , bien loin d'augmenter l'intérêt du drame, en rend la lecture pénible et en affaiblit l'effet. Les actions d'un homme, même furieux, lorsqu'elles sont expliquées

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par la passion et conformes à la nature, peuvent nous toucher; celles d'un monstre nous révoltent sans nous intéresser. Il y a néanmoins dans le Juif de Malte plus d'art et une plus grande puissance d'observation que dans Edouard IL Si le poète avait su garder plus de mesure dans le développement de l'intrigue, s'il avait prêté à son héros une perversité moins active et plus vraisemblable, il aurait peint un caractère vraiment tragique. Tant qu'il ne fait point agir Barabas, il rencontre, pour mettre en relief sa physionomie, des traits pleins de force et de vérité. La conception même de ce personnage a quelque chose de plus élevé et de plus général qu'aucune de celles qui avaient encore été mises sur la scène anglaise. Dans la pensée de Marlowe, Barabas est un type, le représentant des juifs du moyen âge, méprisé et persécuté par les chrétiens, mais riche, intelligent et vindicatif, ayant la conscience de la force que lui donnent l'étendue de ses richesses et la supériorité de son esprit. Il se courbe en apparence sous la main de ses ennemis^ mais il les connaît, il les juge avec la pénétration de la haine, et, quand il se compare à eux dans ses méditations solitaires, il leur rend à son tour le mépris dont ils l'accablent, il oppose à leurs insolentes prétentions le sentiment de la puissance occulte dont il dispose et l'orgueil que lui inspire le génie industrieux de sa race. Le juif n'est jamais seul dans ce monde; il fait partie d'une tribu, il s'appelle légion. Partout où vivent d'autres juifs, il sait qu'il a des amis et des frères. Il n'a pas de patrie; mais l'univers lui appartient, il l'embrasse dans les vastes

entreprises de son industrie. Au delà des limites du pays qu'il habite, il jette un regard d'espérance et de sympathie sur les membres dispersés de la grande famille d'Israël. Ces sentiments complexes, cette humihté feinte et cet orgueil caché, la joie que cause la possession de la richesse et la confiance que conserve chaque individu isolé dans les destinées de la race, Barabas les exprime avec une énergie que ne désavouerait pas Shylock.

Ecoutons le monologue qu'il prononce, au moment où ses vaisseaux chargés de marchandises de l'Orient arrivent dans le port de Malte. « Voilà bien, s'écriet-il, les bénédictions promises aux juifs ! C'était là le bonheur du vieil Abraham. Que peut faire de plus le ciel pour l'homme, habitant de la terre, que de répandre l'abondance dans son sein, en fouillant pour lui les entrailles du sol, en forçant la mer à le servir et les vents àj)ousser vers lui la fortune, avec un soufQe propice? Pourquoi me hait-on si ce n'est à cause de ma prospérité? Est-il quelqu'un qui soit honoré pour autre chose que pour sa richesse? J'aime mieux être juif et haï ainsi que d'être pauvre, chrétien, et d'exiter la pitié, car je ne leur vois tirer aucun fruit de toute leur foi, sinon la méchanceté, la perfidie et un orgueil excessif. Ils disent que nous sommes une nation dispersée; je n'en sais rien; mais nous avons conquis beaucoup plus de richesses que ceux qui se vantent de leur croyance. Nous avons Kirriah Jaïrim, le grand juif de Grèce, Obed à Beyrouth, Nones en Portugal, moi-même je suis à Malte; quelques-uns d'entre nous sont en Italie, beaucoup en

France, et [tous riches. Moi-même je suis bien plus riche qu'aucun chrétien. »

Mario we a préparé Texplosion de la haine du juif contre les chrétiens par une scène d'une simplicité expressive, dans laquelle il nous le montre traîné devant le tribunal des chevaliers de Malte et dépouillé sans jugement de ses biens. Les Turcs exigent le payement d'un impôt qui leur est dû; les coffres du grand maître sont vides, il décide qu'on les remplira aux dépens des Israélites, et il fait venir les chefs de la nation pour leur donner lecture de la résolution qu'il a prise.

l'huissier, /isan^ Premièrement, tout Targent qu'on paye en tribut aux Turcs doit être levé sur les juifs, et chacun d'eux doit être taxé pour la moitié de son bien.

BARABAS

Comment? la ipoitié de son bien! J'espère que vous ne songez pas au mien.

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