‹ Prédécesseurs et contemporains de ShakespeareChapitre 28 sur 89 · UN CHEVALIER · texte numérisé non relu

UN CHEVALIER

Dé rien, tues d'abord arrivé à une petite fortune, de celle-ci à une plus grande, et de cette dernière à la plus grande de toutes. "Si votre première malédiction tombe lourdement sur ta tête, si elle t'appauvrit et te fait mépriser de tout le monde, ce n'est pas notre faute; c'est celle du péché de ta race.

BARABAS

Quoi! employez-vous l'Écriture à justifier vos injustices? Ne me prêchez pas la morale, en me chassant de mes biens. 11 y a des juifs criminels, comme le sont tous les chrétiens. Lors même que la tribu dont je suis descendu aurait été dispersée pour ses péchés, dois-je être puni de ses fautes? L'homme qui se conduit honnêtement a le droit de vivre. Quel est celui de vous qui peut m'accuser de ne pas le faire?

Cette scène est une excellente exposition. La violence des chrétiens nous fait comprendre le ressentiment du juif. Quelques mots jetés dans des monologues rapides nous apprennent ensuite tout ce qu'a souffert Barabas en se voyant dépouillé de sa fortune et nous donnent la clef de sa conduite future. Ce n'est point un homme ordinaire que ce juif qui, malgré l'abaissement de ses coreligionnaires, a osé tenir tête à l'assemblée des chevaliers et répondre fièrement à leurs insultes. Les Israélites timides l'engagent à la patience et à la résignation. Après les avoir entendus, il reste sur la scène et il s'écrie avec indignation : « Me prennent-ils pour un bloc d'argile, dépourvu de sentiment? Non,'Barabas est né pour un meilleur sort et jeté dans un meilleur moule que celui des hommes vulgaires qui ne jugent les choses

qu'à la mesure du temps présent. » Aussitôt, il combine ses projets de vengeance, et, lorsqu'un remords le surprend, il étouffe la voix de sa conscience par ce sophisme que lui ont enseigné les chrétiens : « Ce n'est pas un péché, se dit-il, de tromper un chrétien ; car eux-mêmes ont posé en principe qu'il n'y a pas de foi à garder avec les hérétiques. »

Après cet heureux commencement, on regrette que Marlowe, perdant toute mesure et dénaturant même le caractère de Barabas, le transforme en insensé qui a soif du sang de tous ses semblables. Ou il a exagéré l'horreur tragique, comme cela lui arrive souvent pour produire plus d'effet, ou il a simplement cherché, en rendant à la fin Barabas odieux, à se faire pardonner par le peuple de Londres l'audace qu'il avait eue de donner raison dans ses premiers actes à un juif contre des chrétiens.

Shakespeare avait la pièce de Marlowe sous les yeux quand il écrivit le Marchand de Venise. Elle lui fut certainement utile ; mais il en sentit le défaut capital, et, au lieu de faire du juif un monstre contre nature qui, dès qu'il se livre à ses excès, ne représente plus la race à laquelle il appartient, il voulut mettre en scène un juif véritable, vraisemblable, ayant les défauts et les qualités de sa race, et dont la conduite ne dépassât pas ce qu'on devait attendre d'un homme de sa nation dans des circonstances

déterminées. Il voulut le conduire jusqu'à un certain degré de méchanceté, sans lequel il n'y aurait pas eu d'action dramatique et sans lequel d'ailleurs il se serait écarté du texte italien qu'il imitait; Mais il eut soin d'expliquer ses actes par des causes naturelles et de plaider en sa faveur, comme on dirait aujourd'hui, les circonstances atténuantes, autant que pouvait le faire un homme du xvi® siècle. Il tint à montrer que Shylock ne faisait pas le mal par amour du mal, mais pour satisfaire des ressentiments bien justifiés , et que de plus le juif était en quelque sorte autorisé à le commettre par des conventions écrites et par l'engagement même qu'avaient pris vis-à-vis de lui ses ennemis.

Il n'y a pas dans Shakespeare de caractère plus complet, plus étudié et présenté avec plus de vraisemblance que celui de Shylock. Les moindres mots qu'il prononce ont une signification et servent à le peindre. Dès la première scène où il paraît, nous le connaissons. Il se présente, les chiffres à la bouche, comme un homme qui vit de calcul, et déjà la haine dans le cœur, comme un homme qui a beaucoup souffert du mépris qui pèse sur lui et les siens. Bassanio est venu lui demander trois mille ducats, en se servant auprès de lui du nom et de la recommandation d'Antonio, qui souscrira le billet. « Trois mille ducats! dit- il en arrivant sur la scène, trois mille ducats et pour trois mois ! Bon 1 » Il répète ces mots à plusieurs reprises, afin de se donner le temps de réfléchir et comme s'il poursuivait une pensée cachée. « Antonio est solvable, ajoute-t-il, et cepen-

dant il y a les pirates et les écueils. Je voudrais lui parler. » A ce moment arrive Antonio, et Ton voit tout de suite, par le monologue du juif, quelles étaient les pensées de haine qui l'occupaient.

a Gomme il a l'air d'un publicain hypocrite ! Je le hais, parce qu'il est chrétien, mais surtout parce que, dans sa simplicité stupide, il prête de l'argent gratis et fait baisser le taux de l'intérêt ici chez nous, à Venise. Si je le tiens jamais, j'assouvirai la vieille aversion que je lui porte. Il hait notre nation sainte, et jusque dans le lieu où les marchands se réunissent il raille ma personne, mes opérations et mes bénéfices légitimement acquis, qu'il appelle usure. Que ma tribu soit maudite si je lui pardonne! »

Cette haine invincible, Shylock l'exprime devant Antonio lui-même et lui en dit énergiquement les motifs. « Seigneur Antonio, bien souvent au Rialto vous vous êtes moqué de mes opérations financières et de mon usure. Je n'ai fait que lever les épaules, et j'ai tout supporté avec patience ; car souffrir est le partage de toute notre nation. Vous me traitiez de mécréant, de chien enragé et vous crachiez sur mon manteau de juif, et tout cela parce que je fais usage de ce qui m'appartient. Or il paraît maintenant que vous avez besoin de mon secours. Vous venez à moi et vous me dites : Shylock^ nous voudrions de l'argent. Voilà ce que vous me dites, vous qui déchargez votre salive sur ma barbe et me chassez à coups de pied, comme vous repousseriez de votre seuil un chien étranger. Votre but est d'avoir de l'argent. Que doisje répondre? Dois-je vous dire : Est-ce qu'un chien

a de l'argent? Est-jl possible qu'un chien puisse prêter trois mille ducats? Ou bien dois-je^m'incliner profondément et, d'un ton servile, d'une voix basse et humble, dois-je vous dire : Mon beau seigneur, mercredi vous m'avez craché au visage; tel autre jour vous m'avez chassé à coups de pied; tel autre, vous m'avez appelé chien? En retour de tant de courtoisie, je vais vous prêter mon argent. »

Il n'est pas possible de mieux exprimer les sentiments secrets de la race persécutée et avilie, de mieux prendre Taccent de la haine et de mieux expliquer pourquoi cette haine existe. Ici, ce n'est pas Antonio qui a le beau rôle, c'est Shylock. C'est Shylock qui a le droit de se plaindre et de parler avec amertume des traitements qu'il a subis à ceux qui, après l'avoir outragé, viennent maintenant lui demander son assistance. Le juif a démontré en quelques mots la cruauté et Tinconséquence de ses oppresseurs, et le droit de se venger qui en résulte pour lui. Antonio a tort d'oublier que cet homme est son semblable. Son tort est d'autant plus grave — et Shakespeare a eu l'art de le faire ressortir, pour expliquer la suite de l'histoire — qu'il ne s'en repent pas et qu'il se propose d'agir dans l'avenir comme il a agi dans le passé. » Je te cracherai encore au visage, je te chasserai encore à coups de pied, dit-il à Shylock. Si tu veux prêter cet argent, ce n'est pas à des amis que tu le prêteras. Quand a-t-on vu l'amitié naître d'un métal stérile? C'est à un ennemi que* tu i^ prêteras. S'il manque à son engagement, tu n'en seras que plus libre de le poursuivre. » De quel

droit ce chrétien intolérant se plaindra-t-il plus tard que son créancier soit trop dur pour lui? C'est luimême qui Ta voulu et qui s'est exposé de gaieté de cœur à une inimitié implacable. Dès qu'il accepte la condition bizarre que lui propose Shylock, dès qu'il consent à ce qu'on coupe sur son corps une livre de chair, s'il ne remplit pas son engagement, il sait à quoi s'en 'tenir, il sait qu'il s'est mis entre les mains d'un ennemi qui, n'ayant aucun motif de lui pardonner, en a au contraire beaucoup de se montrer sans pitié.

Mais cela seul ne suffit pas à Shakespeare pour expliquer la conduite de Shylock. Il donne de son' ressentiment une autre raison plus forte encore. Déjà humilié et aigri par les chrétiens, le juif est encore atteint par eux dans sa seule affection. Un jeune gentilhomme de Venise a enlevé sa fille et s'est enfui avec elle, en emportant de l'argent et des bijoux. Quand Shylock se plaint, les chrétiens le raillent et se moquent de sa douleur paternelle. « Vous saviez bien, lui dit l'un d'eux, que l'oiseau avait des plumes et qu'à cet âge ils quittent volontiers leur nid. » C'est à ce moment qu'on lui apprend que les vaisseaux d'Antonio ont été dispersés ou brisés par la tempête, et que son débiteur ne pourra pas le payer. Alors il se confirme dans l'idée de tirer une vengeance éclatante de ses oppresseurs :

SALARINO.

Dites-nous, avez-vous appris qu'Antonio ait fait des pertes sur mer?

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