‹ Prédécesseurs et contemporains de ShakespeareChapitre 30 sur 89 · SHYLOCK · texte numérisé non relu

SHYLOCK

A amorcer le poisson. — Ne servit-elle à rien d'autre, elle servira du moins de pâture à ma vengeance. 11 m'a humilié, il m'a empêché de gagner un demi-million de plus, il a ri de mes pertes, il s'est moqué de mes gains, il a méprisé ma nation, traversé mes opératiens, refroidi mes amis, échauffé mes ennemis. Et pour quelle raison ? Parce que je suis juif. Un juif n'a-t-il pas des yeux? un juif n'al-il pas des mains, des organes, un corps, des sens, des affections, des passions? n'est-il pas nourri des mêmes aliments, blessé par les mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes moyens, échauffé par le même été et refroidi parle même hiver qu'un chrétien? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas? si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas? si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas? si vous nous faites du mal, ne nous vengerons-nous pas ? si nous vous ressemblons en tout le reste, nous vous ressemblons aussi en cela. Quand un juif fait du tort à un chrétien, que commande à celui-ci son humilité? La vengeance. Si un chrétien fait du mal à un juif, quel doit être son châtiment d'après l'expmple des chrétiens? La vengeance. La méchanceté que vous m'enseignez, je la pratiquerai.

Assurément la pensée de Shylock est féroce. Le poète n'a pas la prétention de nous le faire aimer. Mais Prédécesseors de Sh. 9

SOUS ramertume des paroles qu'il lui prête, sous cette ironie sanglante, n'à-t-il pas caché une réclamation juste et humaine en faveur de la race persécutée? Lui, qui a si bien établi, dans Tout est bien qui finit hierij l'égalité des hommes entre eux, n'a-t-il pas montré ici que, si le juif en vient à cette soif de vengeance et de sang, c'est qu'il a été poussé à bout et qu'on a commencé par violer en sa personne la loi morale qui donne à tous les hommes des droits égaux. S'il fait le mal, ne sont- ce pas les chrétiens qui lui ont en donné l'exemple^ et ne se borne-t-il pas à leur appliquer la peine du talion? Dans sa dernière phrase, il répète ce que Marlowe avait déjà fait dire à Barabas : « Qu'on ne m'accuse pas de péché, si je me venge. Les chrétiens eux-mêmes ont déclaré que tout est permis contre les hérétiques. Eh bien, à nous, tout nous est permis contre eux. »

Ce désir de vengeance est si fort dans l'âme de Shylock qu'il balance le regret de la perte de sa fille et de son argent. Nous savons comment il essaye de se satisfaire, en réclamant, son billet à la main, une livre de la chair d'Antonio, devant le doge et devant les magistrats de Venise. Nous savons aussi comment il échoue et comment, après lui avoir laissé savourer pendant longtemps le plaisir de se venger, on lui oppose tout à coup le texte même du contrat qu'il a fait signer à son débiteur et qui ne lui alloue qu'une livre de chair, sans la moindre parcelle de sang. En définitive, au lieu de punir Antonio, c'est lui qui est puni. Gomme il est convaincu d'avoir conspiré contre la vie d'un citoyen de Venise, il subit la confiscation

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de tous ses biens, et il n'échappe à la mort qu'en se faisant chrétien.

Ainsi le voulaient les préjugés du temps. Shakespeare a fait, en faveur du juif, tout ce que pouvait faire un esprit philosophique du xvi® siècle. Il a rappelé les humiliations, les traitements injustes que Shylock avait subis; il a expliqué sa haine contre les chrétiens par l'injustice des chrétiens, il a montré qu'on avait méconnu en sa personne tous les droits de la nature humaine et que, pour l'amener à cette soif de vengeance, il n'avait fallu rien moins que de continuels outr^Tges et la plus cruelle injure qui pût être faite à un père, l'enlèvement de sa fille. D'ailleurs, tout en le punissant à la fin, il a aussi infligé une punition au chrétien. Les angoisses par lesquelles passe Antonio, quand il voit le juif aiguiser son couteau et se préparer à couper une livre de sa chair, cette longue et douloureuse attente d'une mort cruelle, qui paraît certaine, peuvent être considérés comme le châtiment mérité de son injustice et de son insolence à l'égard des juifs. C'était déjà une singulière audace de la part de Shakespeare que d'oser, au milieu d'un peuple fanatique, chez lequel les sentiments religieux dégénéraient facilement en violence, établir une sorte d'équilibre entre les chrétiens et les juifs. L'écrivain qui a conçu le rôle de Shylock était en avance de plus d'un siècle sur son pays. Il donnait une nouvelle preuve de cette largeur de vues, de cette tolérance que nous avons admirées ailleurs chez lui, quand nous l'avons vu mettre en scène des prêtres et des moines de l'Église romaine et leur attribuer, en

dépit des préjugés du parterre, de grandes vertus.

Son impartialité et son esprit de justice ne sont pas moins admirables ici que ce puissant génie dramatique qui lui a fait créer un personnage aussi vivant et aussi original que Shylock. Mais il ne pouvait pas aller plus loin. Il ne lui eût pas été permis de faire du juif le personnage aimable, intéressant et vertueux de sa pièce.

Il fallait pour cela qu'un siècle et demi se fût écoulé, et que les idées d'égalité et de tolérance eussent été répandues dans le monde par la philosophie française. C'est Lessing, Tardent critique, qui a osé le premier protester contre le préjugé qui pesait sur les juife en mettant au théâtre un juif plus honnête et plus délicat que beaucoup de chrétiens. Dans sa pièce de Nathan le sagCj il a fait un plaidoyer en faveur de la race persécutée. Il a donné à l'Israélite Nathan la supériorité sur le meilleur des musulmans, sur le sultan Saladin et sur le meilleur des chrétiens d'Orient, sur le templier Conrad. Il lui attribue, avant toutes choses, deux qualités qui le réhabilitent et le relèvent aux yeux mêmes du vulgaire, la bonté et la charité. On avait toujours peintles juifs comme des êtres durs, insensibles, avides, rapaces; on se plaisait à leur supposer des sentiments de haine contre les chrétiens. Lessing met en scène un homme dont les chrétiens ont tué les deux enfants et la femme et qui, au lieu de se venger, de vouloir les punir, a adopté une jeune fille chrétienne, l'a élevée avec la délicatesse d'une mère et lui donne des leçons de la plus pure morale, ^n disait que les juifs n'aimaient que l'argent. Lessing

met en scène un juif dont la main est toujours ouverte pour des aumônes et qui refuse de prêter son or à intérêt, pour ne pas diminuer la part qu'il réserve aux pauvres. Le seul défaut qu'on puisse reprocher au caractère de Nathan, c'est qu'il est trop abstrait et trop général ; il représente une idée, et il a gardé quelque chose de l'impersonnalité de l'idée. Il n'y a rien en lui de sa race, il n'a du juif que le nom, et il aurait mieux valu, pour la vraisemblance, pour l'intérêt dramatique, que sa physionomie fût plus accusée 6t se rapprochât davantage du type Israélite. Peut-être même la thèse que Lessing soutenait y aurait-elle gagné. Elle aurait paru plus vraie, s'il avait pris un exemple plus vivant.

J'aime beaucoup mieux, en faveur de la même thèse, la belle conception du caractère de Rébecca, dans VTvanhoe de Walter Scott. Celle-ci est une véritable juive, elle a bien les idées et le costume de sa race, mais elle est en même temps l'égale des femmes chrétiennes les plus vertueuses par la noblesse de ses sentiments et par l'élévation de son caractère. Elle a conservé de la juive ce qui est respectable, l'attachement au?: traditions anciennes, et ce qui a un mérite de couleur locale, certaines habitudes de l'Orient; mais, dans tout le reste, elle a une vertu courageuse et une exquise sensibilité qui ne sont le propre d'aucune religion, qui sont le patrimoine commun deThumanité et qui se révèlent, non pas là où domine un culte plutôt qu'un autre, mais là où il y a de belles âmes. Voilà ce qui ne serait jamais venu à la pensée de Marlowe ou de Shakespeare, ou du moins ce qu'il leur

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eût été impossible d'exprimer. Eux aussi, ils ont donné une fille au juif qu'ils ont mis en scène, mais de cette fille ils font immédiatement une chrétienne, comme si c'était le seul moyen delà rendre intéressante. Abigaïl, la fille de Barabas, se convertit et entre dans un couvent. Jessica, la fille de Shylock, rougit de la religion de son père, se sauve de la maison paternelle et demande le baptême. Il semble même que les deux poètes aient craint de trop embellir le caractère Israélite en laissant aux juifs les sentiments de la famille, car ils n'établissent aucun lien de cœur entre le père et la fille. La fille a honte du père, et le père maudit son enfant d'avoir abandonné la religion de ses ancêtres.

Dans Ivanhoe^ au contraire, la famille juive est réhabilitée en même temps que la femme juive. Ce n'est pas seulement Rébecca qui a des sentiments naturels et touchants. Son père, si humble, si rusé, si avide et si habile dans ses transactions commerciales', ressent l'amour paternel au même degré et avec la même force que les plus sensibles des chrétiens. Quand il s'agit de l'honneur ou du salut de sa fille, ce n'est pas le juif qui parle et qui sent, c'est l'homme. Walter Scott a eu raison de montrer que nécessairement il y a des moments où, sous les défauts de la race, l'homme et le père doivent reparaître, parce que les sentiments d'affection, le dévouement, l'attachement d'un père pour sa fille ne sont pas le privilège d'une fraction de l'humanité, mais appartiennent à l'humanité tout entière. C'est assurément une scène très belle et très vraie que celle où Isaac d'York, enfermé dans une

prison du château de Reginald Front-de-Bœuf, livré à des esclaves musulmans et menacé d'être brûlé par eux à petit feu, s'il ne se rachète pas par une somme d'argent considérable, consent d'abord à donner tout ce qu'on lui demande, sous l'impression de la peur; mais quand il apprend que sa fille Rébecca a été abandonnée au templier Brian de Bois-Guilbert, il rompt le marché qu'il vient de conclure et déclare qu'il aime mieux souffrir le plus cruel supplice que de consentir à une transaction avec ceux qui ont déshonoré sa fille. Tout à l'heure il craignait la mort, maintenant il ne la craint plus; il la souhaite et il la demande, même sous la forme horrible qu'on lui présente.

Mais Rébecca a su se défendre. Pendant que son père la croyait perdue, elle sauvait son honneur par Ténergie de isa volonté. Son caractère, le plus beau caractère de femme qu'ait conçu Walter Scott, est un admirable composé de fermeté et de sensibilité. Les malheurs de sa nation, les persécutions continuelles dont les siens sont l'objet, lui ont appris à ne compter au besoin que sur elle-même et à faire face ati péril avec courage. On l'a enfermée dans une chambre sans issue ; elle est là, à la merci d'un homme qui l'aime et qui n'a jamais été arrêté par aucun scrupule. Le templier Brian de Bois-Guilbert lui parle de son amour avec douceur, d'abord; puis, quand il voit qu'elle résiste, il la menace de violence. Alors elle se réfugie sur' un balcon qui domine les remparts du château, et, debout sur le parapet, elle crie au templier : « Si tu avances d'un seul pas, je me précipite dans l'abîme et

je te montrerai qu'une fille juive aime mieux confier son honneur à Dieu qu'à un templier. » L'approche même de la mort, d'une mort horrible sur un bûcher, n'ébranle pas son courage. Quand elle a été enlevée par Bois-Guilbert et emmenée dans la préceptorerie de Templestowne, elle continue à lui résister. « Je puis encore te sauver, lui dit-il; viens avec moi dans la terre d'Orient, dans ce pays d'où sont sortis tes ancêtres et où j'ai accompli de si grands exploits. Mon nom y est glorieux. Des chevaliers accourront de toutes parts se ranger sous ma bannière, et je te conquerrai un trône à la pointe de mon épée. — Non, lui répondelle, j'aime mieux mourir que de vivre avec toi. » Au dernier moment, au pied du bûcher, le templier fait encore une tentative. Il s'approche d'elle et il lui dit : a Tu vois mon cheval Zamor. C'est le plus léger et le plus rapide de tous les chevaux de l'Angleterre; il n'a jamais bronché sous son cavalier; monte en croupe avec moi; fuyons, et tous les chevaliers du Temple réunis ne pourront nous atteindre. — Non, » lui répond-elle avec une tristesse et une dignité fière, et elle reste.

Sous cette fermeté se cachent les sentiments les plus délicats et les plus tendres. C'est elle qui force son père à recueillir dans sa maison Ivanhoe blessé, elle s'assied au chevet de son lit, elle le soigne, elle panse ses blessures et, en songeant à sa généreuse conduite, à la pitié qu'il a témoignée au vieil Isaac et à son courage dans le tournoi, elle se sent involontairement émue. Elle éprouve plus que de la reconnaissance. Walter Scott a exprimé, avec une exquise délicatesse,

ce sentiment qui s'élève dans le cœur de la jeune fille, auquel elle n'ose pas donner un nom et qui serait de Tamour, si elle n'avait la force de le contenir. Comme son caractère se complète et comme le roman se termine heureusement par la scène où, le surlendemain du mariage d'Ivanhoe, elle demande à voir lady Rowena, la femme de celui qu'elle aime, et la charge de transmettre ses adieux à son mari! Elle n'aurait pas osé le voir lui-même, elle aurait craint de ne pas être assez maîtresse de son émotion; elle se maîtrise davantage devant la jeune femme, et cependant son cœur se gonfle, elle ne peut pas s'empêcher de laisser tomber quelques larmes, en pensant qu'elle ne reverra plus Ivanhoe et qu'elle va quitter pour toujours le pays qu'il habite.

Rébecca, la juive, est la véritable héroïne du roman de Walter Scott, bien autrement intéressante que la Saxonne lady Rowena. Et personne ne s'en est étonné en Angleterre. Personne ne s'est étonné de voir une juive occuper le premier rang, tenir la première et la plus belle place dans une œuvre d'imagination. Ce qui eût été impossible au temps de Marlowe et de Shakespeare, ce que le génie même n'aurait pas osé tenter et ce qui eût révolté, comme une impiété, le sentiment public, est devenu facile deux siècles après. Quel * chemin parcouru depuis le xvi^ siècle I

La pièce de Marlowe qui a fait le plus de bruit au xvi« siècle et dont le souvenir s'est le mieux con-

serve en Angleterre et en Allemagne, c'est la Vie et la Mort du docteur Faustus *. On y retrouve toute la légende de ce personnage double, imprimeur, chimiste, magicien, sous le nom duquel le moyen âge semble avoir personnifié les aspirations de Tesprit moderne. Faust y vend son âme au diable pour obtenir, pendant vingt-quatre années, une puissance illimitée et pour garder à son service Méphistophélès, un des lieutenants de Lucifer. Maître des éléments et de toutes les forces de la nature, le docteur parcourt le monde en multipliant sous ses pas les prodiges. De Wittemberg, où il professait, il se rend à Rome, il mystifie le pape et les cardinaux, il leur enlève l'antipape Bruno qu'il arrache du château Saint-Ange et qu'il transporte à Vienne à la cour de l'empereur; puis, après avoir donné aux princes d'Allemagne des preuves merveilleuses de sa puissance magique, il revient dans sa ville natale et y attend avec angoisse sa dernière heure. Au moment où expirent les vingt-quatre années, en échange desquelles il a fait un pacte avec le démon, son sort s'accomplit. Son corps est déchiré par la foudre, et le diable vainqueur emporte son âme dans l'enfer.

Marlowe mêle au pathétique du sujet trop de scènes bouffonnes. Mais il exprime quelquefois, avec une singulière énergie, les angoisses de Faust partagé entre le désir de se repentir et la crainte de ne pou-

1. Cette tragédie, dont M. Villemain avait déjà cité les plus beaux passages dans le Journal des Savants j a été, pour la première fois, entièrement traduite en français par M. François- Victor Hugo; Paris, Michel Lévy, 1858.

voir se soustraire à la puissance du démon. Toute la partie sérieuse de son drame, malheureusement trop courte, est remarquable. Comme Gœthe, il tire de la légende Tallégorie qu'elle contient; il attribue à Faust, à côté des appétits sensuels auxquels l'humanité est en proie, les besoins intellectuels qui la sollicitent, et il figure, par l'union mystique du docteur et de la belle Hélène, l'alliance de l'esprit du moyen âge et de l'esprit antique qui a produit les littératures modernes. Sans doute il n'a pas deviné toute la profondeur du symbole que l'écrivain allemand a développé avec tant de poésie, mais il entrevoit déjà, à travers les nuages, le vrai sens du mythe populaire, et il en dégage l'amour qu'il inspire à son héros pour la beauté idéale dont la Grèce est la patrie. Dans le drame de Marlowe, il n'y a vraiment que deux caractères, ceux de Faust et de Méphistophélès. Les autres personnages manquent de consistance ou de réalité. Le Wagner de Gœthe, si vivant et si ridicule, avec sa science toute faite et ses préjugés étroits, n'est ici qu'une ombre vague qui échappe à toute définition. Méphistophélès fait en conscience son métier diabolique, il veille avec jalousie sur sa proie, et, chaque fois qu'un bon mouvement s'élève dans l'âme du docteur, il le combat par la menace des feux de l'enfer. C'est un diable de fantaisie, éclos du cerveau de l'auteur, non plus escorté de l'appareil terrible dont l'imagination l'environnait dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, armé d'une fourche et de deux cornes, comme les démons de la Divine Comédie^ mais raisonneur, violent et obstiné, comme un apôtre de la Réforme. Il subira

..^\«v j u' nouvelle transformation en passant par i .1 . ijc do Gœthe; i! en sortira avec la livrée du y..,, M^Vlo, incrédule et railleur; il ne cherchera .,i,,-^ ,\ o[n>uvanter les âmes, mais il attaquera les ,>,ïi\v.-i par l'ironie et se moquera sans pitié des „ . .^\* lU' l'humanité.

l ,■ ^iv^mmement du drame anglais est conforme à la ^. iv- ;i«>n rt à l'esprit du temps qui a créé la légende. s-iMt il blasphémé, il a dit dans son cœur qu'il n'y i\,iil i>t>» lie Dieu et il s'est vendu à Satan. Au bout du v.iiCJi tlii'il a fixé lui-même, Satan réclame sa proie. L ,■ vU'cti'iir doit mourir sans s'être repenti. Rien ne le ■BtuvoCii de la damnation éternelle. Ainsi le veut la ri- ^^•^^^■^'^^sll logique du moyen âge. Celte conclusion, du , 1V..U1. osl éminemment dramatique, et elle a inspiré à Ml.v'l»>«'0 les plus beaux vers de sa tragédie. Le docteur »""* iilus qu'une heure à vivre; il voudrait arrêter le s,.«i-s du temps et il ne le peut. Il voudrait adresser une iMtvNiv au ciel, mais la prière ne sort pas de ses lèvres. t' jiUi'iid, avec une anxiété toujours croissante, le mo- ,.mt où les vingt-quatre années seront écoulées, el ,v\iiriine ses angoisses dans le monologue suivant :

^, v„.r ■ "'.5 iiliLs qa'une seule heure à vivre, et

daiiHié étemellemeDl I Arrêtez-vous, ■'vaates du ciel, afin que le temps uit ce vienne jamais! Et toi, œil oleil, lève-toi, lève-loi de nouveau élnni, ou du moins Tais que ceUo un mois, une semaine, un jour ordi- . puisse se repentir et sauver sod âDie.

.le, lenic. ciirriie, noclia eqiii.

Les astres se meuvent toujours, le teuips court, l'horloge va sonner ; le démon va venir, et Faust sera damné. Oh ! je veux m'élancer vers le ciel I Quelle main me rejette en bas ? Voyez ! le sang du Christ ruisselle dans le firmament; une goutte de ce sang me sauverait. mon Christ!... Ne me déchire pas le cœur pour avoir nommé le Christ : je veux l'appeler encore. Oh! épargne-moi, Lucifer! Où est-il maintenant? Parti î Voilà son bras menaçant et son front furieux. Montagnes et collines, venez, venez, tombez sur moi, et cachez-moi loin de la colère pesante du ciel. Non! Alors je veux m'enfoncer, tête baissée, dans la terre. Terre, ouvre-toi. Oh non! elle ne veut pas me recevoir. Vous, étoiles, qui avez présidé à ma naissance , vous qui m'avez départi pour lot la mort et Tonfer, attirez vers vous Faust, comme une vapeur légère dans les flancs du nuage qui se forme au loin, afin que, lorsque vous me vomirez dans l'air, mes membres puissent tomber de votre bouche fumante ; mais que mon àme monte et s'élève vers

le ciel.

{U horloge sonne un coup.)

Oh ! la demi-heure est passée : bientôt l'heure le sera. Oh! si mon àme doit soufl'rir pour mon péché, mettez quelque terme à ma peine incessante. Que Faust vive en enfer mille, cent miUe années, mais qu'à la fin il soit sauvé! Aucun terme n'est assigné aux âmes damnées. Pourquoi, Faust, n'es-tu pas une créature sans âme? Ou pourquoi celle que tu as est-elle immortelle? Pythagore, si elle était vraie, ta métempsycose, mon àme s'envolerait loin de moi, et je serais changé en quelque bête brute. Toutes les bêtes sont heureuses, car, lorsqu'elles meurent, leurs âmes se dissolvent aussitôt dans les éléments. Mais la mienne doit vivre encore pour être torturée en enfer. Maudits soient les parents qui m'ont engendré! Non, Faust, maudis-toi toi-même ; maudis Lucifer, qui t'a privé

des joies du ciel.

{U horloge sonne minuit.)

L'heure sonne, l'heure sonne! maintenant, mon corps,

évanouis-toi dans Tair, ou le démon t'emportera rapidement en enfer. mon âme, change-toi en petites gouttes d'eau et tombe dans l'Océan, pour qu'on ne te trouve jamais I

{Tonnerre, Les démons entrent,)

pitié I ciel, ne me lance pas des regards si terribles. Couleuvres et serpents, laissez-moi respirer un peu. Hideux enfer, ne t'ouvre pas, ne viens pas, Lucifer! Je brûlerai mes livres. Méphistophélès I

Jamais les angoisses que cause au coupable la crainte de la damnation éternelle n'ont été exprimées avec plus de force. Marlowe atteint ici les accents les plus pathétiques de la tragédie. Ce dénouement même est le seul tragique. Celui du Faust de Gœthe, tout différent, termine dignement une épopée symbolique; mais il ne produirait pas à la représentation la puissante émotion que nous fait éprouver la dernière scène de la pièce anglaise. Gœthe ne cherchait pas du reste le succès théâtral ; il n'a voulu exprimer, dans la conclusion de son œuvre, qu'une pensée philosophique. Le moyen âge avait condamné Faust aux flammes éternelles; le poète moderne a pitié de la faible humanité, il arrache le docteur aux griffes de Méphistophélès, et il fait descendre du ciel, pour défendre le pécheur qui a trouvé grâce devant Dieu, des légions d'anges miséricordieux. La Vierge Marie et les saintes femmes, Marie-Madeleine, Marie l'Égyptienne implorent la clémence divine en faveur d'Henri Faust. Marguerite qui Ta tant aimé, et qui a pris rang parmi les pécheresses repentantes, adresse aussi ses supplications à rÉternel. Le poème se termine par des chants de

victoire qui célèbrent la défaite du démon, et par les chœurs mystiques des bienheureux qui entraînent dans les plus pures régions des ci eux l'âme immortelle de Faust. Les hommes du xvi® siècle parlaient volontiers des rigueurs de Dieu, parce qu'ils étaient eux-mêmes impitoyables dans leurs haines; les hommes de notre temps croient plutôt à la miséricorde divine, parce qu'ils ont plus de mansuétude dans les mœurs et plus de charité dans les idées. Gœthe résume, dans son dénouement, les sentiments de ses contemporains, et il invoque, pour juger Faust, non pas les foudres dont s'arme quelquefois la religion chrétienne, mais les croyances les plus consolantes de l'Église. Il suffit d'une seconde de repentir pour que le pécheur puisse être absous. Et qui osera dire que Faust n'a pas été touché, à sa dernière heure, par la grâce^

Malgré l'orthodoxie de la pièce de Marlowe, malgré le supplice qu'il inflige à l'incrédule, et l'horreur dont il entoure ses derniers instants, il fut accusé par l'opinion publique d'avoir partagé l'impiété du docteur Faustus. On lui attribua les opinions hardies qu'il place à plusieurs reprises dans la bouche de son héros, d'autant plus qu'il les avait déjà prêtées à Tamerlan et à Barabas. Les indiscrétions de ses amis, la licence de son esprit, le désordre de sa vie et l'ignominie de sa mort fortifièrent ces soupçons et attachèrent à son nom une réprobation dont nous trouvons la trace dans les écrits contemporains. Il effraya, par l'audace de sa pensée, une génération violente et passionnée, mais qui gardait, au milieu de ses erreurs.

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la vivacité du sentiment religieux. Son génie du moins ne fut pas contesté ; au commencement du xvii^ siècle, le sévère Ben Jonson parlait encore avec admiration du vers puissant de Marlowe, Marlowe's mighty Une,

Marlowe a exercé une grande influence sur ses contemporains *, même sur ceux d'entre eux qui avaient commencé par protester contre ses innovations et par tourner en ridicule ses vers blancs et son style héroïque. Son camarade, Robert Greene, après s'être moqué de lui, ne trouva rien de mieux à faire que de l'imiter, tout en restant fidèle à l'école de Lyly, dont il conserva précieusement l'affectation et le pédantisme. Il y a chez lui un singulier mélange de prétention au bel esprit, qui vient de son goût pour YEuphues et pour la comédie de cour, et d'aspirations vers les grands effets tragiques, qui résultent de son désir de rivaliser d'éclat et de succès avec l'auteur de Tamerlan. Dans ses traités, et particulièrement dans Pandosto % d'où Shakespeare a tiré le sujet du Conte

1. On a cru retrouver la main de Marlowe et de Greene dans les deux vieilles pièces d'où Shakespeare a tiré la seconde et la troisième partie &'Henri VI. Des critiques récents ont même fait de Marlowe le collaborateur de Shakespeare dans ces deux dernières pièces. C'est une question que j'examinerai en étudiant le théâtre de Shakespeare.

2. Pandosto a été réimprimé par Collier, dans l'excellent ouvrage où il a réuni les sources de plusieurs pièces de Shakespeare. Voy. Shakspeare's Hbrary^ vol. I, London, 1843,

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d'hiver^ il est plus près de la manière de Lyly. Dans ses drames, il est plus près de celle de Marlowe. Lui qui accusait Shakespeare de se parer des plumes des autres et, jouant sur son nom, d'être le seul ébranlescène (Shake- scène) du pays *, il ne se fait pas faute d'emprunter des sujets, des situations et des effets dramatiques à son glorieux ami.

Deux de ses pièces, l'histoire de Roland furieux et celle du Frère Bacon^ semblent calquées, Tune sur Tamerlan^ l'autre sur la Vie et la mort du docteur Faustus, Dans la première, il cherche à reproduire le mouvement, la variété et la puissance tragique de l'œuvre de Marlowe. Il met sur la scène des Européens, des Africains et des Asiatiques, pour éblouir les yeux par la variété des costumes, et dans ses cinq actes il accumule autant de scènes d'amour et de jalousie, autant de meurtres isolés et de batailles sanglantes qu'ils peuvent en contenir. On voit qu'il veut à tout prix émouvoir la foule et faire parler de son drame. Dans la seconde, qui a été fort élégamment traduite en allemand par Tieck *, il prend à Marlowe l'idée d'introduire le surnaturel au théâtre, et il se jette en pleine magie. Seulement, au lieu de relever le rôle de son principal personnage par la peinture toute morale des désirs infinis et de l'insatiable curiosité d'une âme ambitieuse que la réalité ne satisfait point, il amoindrit le grand caractère qu'il détache de l'histoire de son pays, et il transforme le savant et austère

1. A Groafs worth of wit, àoitght with a million of repentance.

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