Il rentra plus tard dans la religion protestante
homme de vingt-deux ans envisage la poésie comme la plus éclatante manifestation de l'esprit humain ; il en parle avec enthousiasme, et il veut élever l'âme de ses auditeurs jusqu'à Tidéal qu'il conçoit.
« Si vous considérez la poésie, leur dit-il, telle qu'elle apparaît chez beaucoup d'hommes, pauvre et boiteuse, rapiécetée avec des lambeaux et des haillons longtemps portés, à demi morte faute de son aliment essentiel, l'invention céleste, alors j'approuverai moi-même que vous vous moquiez de son mérite et que vous l'accusiez. Mais voyez-la dans ses glorieux ornements, enveloppée de la majesté de l'art, élevée dans son esprit par le goût précieux d'une douce philosophie, et, ce qui est mieux encore, couronnée par les riches traditions d'une âme qui s'indigne de voir sa dignité profanée par un seul reste de pensée terrestre. Ohl alors, dans quelle noble attitude elle se présente I Elle est elle-même, elle mérite d'être contemplée avec des regards austères et religieux. »
Convaincu des droits de la poésie, il ne l'est pas moins de ceux du poète. L'indépendance et la fierté de son caractère se révèlent dans ses premières œuvres. Il ne cherche pas, comme la plupart de ses contemporains, à s'assurer la bienveillance du public par d'adroites flatteries ; il ne sollicite pas l'indulgence, il demande à être jugé comme il le mérite, et il jette hardiment le gant à la critique. S'il est condamné par l'usage à souhaiter la bienvenue aux spectateurs, il a soin de les avertir qu'il ne se propose pas de surprendre leurs suffrages. « Puisse, leur dit-il, notre Minerve répondre à vos espérances dans leur plus
large essor I Cependant ne vous méprenez pas sur moi, judicieux amis; je ne dis pas cela pour implorer votre patience ou pour obtenir vos applaudissements par de serviles flatteries, comme un cerveau desséché, désespérant de son mérite. Je demande à être critiqué par des juges au front sévère. Lorsque je manque d'art ou de bon sens, condamnez-moi librement. Que les critiques jaloux ouvrent leurs plus grands yeux pour me percer d'outre en outre I Je ne réclame aucune faveur *. »
Jonson resta jusqu'à la fin de sa vie fidèle au principe qu'il exprime ici. Il ne flatta pas les instincts de la foule, et il ne chercha jamais à conquérir le succès par une complaisance affectée pour le goût de ceux qui l'écoutaient. Sa conduite fut plus honnête qu'habile. Au lieu de suivre le courant de l'opinion populaire, il le remonta sans cesse. Il n'accorda aucune concession aux travers de ses contemporains, et, pendant qu'autour de lui le théâtre caressait l'orgueil national, il fit profession de dire à ses compatriotes les plus dures vérités. De là les colères qu'il a soulevées pendant sa vie, que sa mort n'a point désarmées, et qui ont obscurci jusqu'à sa réputation littéraire. Aucun écrivain de son temps ne s'est fait plus d'ennemis et n'a eu plus à combattre. Depuis son entrée au théâtre, sa vie est une lutte continuelle : lutte contre les ridicules, contre les préjugés à la mode et contre les vices, lutte contre les idées et contre les personnes. Tandis que la plupart des écrivains qui ont connu
i. Prologue d'Every mnn oui of his humour.
Shakespeare rendent justice à la douceur de son caractère, beaucoup de pamphlets contemporains se moquent de l'humeur intraitable de Jonson et répandent des bruits injurieux sur sa vie privée.
Gififord réfute successivement toutes ces accusations avec une patience infatigable ; il ne nous fait grâce d'aucun détail, et il apporte dans la défense de son héros plus de passion que les détracteurs de Jonson n'en ont mis dans leurs attaques. Malgré tous ses efiforts, il ne réussit cependant point à nous persuader que le vieux Ben fût d'un commerce aimable. Jonson avait le tempérament d'un satirique ; il était trop indigné du spectacle des faiblesses humaines pour ménager ceux qui en donnaient l'exemple, et ses railleries n'épargnaient personne. Son goût pour l'ironie le faisait plus craindre qu'aimer. N'avait-il pas aussi gardé de son éducation et de son premier métier beaucoup de rudesse dans le langage? L'ancien maçon reparaissait quelquefois sous le poète dramatique. Il avait en même temps une confiance en lui-même qui allait jusqu'à l'arrogance et qui devait inspirer à ses auditeurs l'envie de le contredire.
Le ton du prologue de ses comédies est en général aussi avantageux que celui de ses rivaux était modeste. Il ne manque pas une occasion de se rendre justice; souvent même, il brave l'opinion. « Crites, dit un personnage dans les Fêtes de Cynthie, les hommes parlent mal de toi. » Crites, qui n'est autre que Ben Jonson, répond hardiment : « S'ils sont méchants eux-mêmes , plus ils parlent mal . mieux cela vaut. Car être YAtoiè ^^t ^^ x^W^'s. %^w^^
c'est le plus complet de tous les éloges. En quoi peut me blesser la censure de celui dont le monde a reconnu rinfamie avant moi *? » Ailleurs, il déclare qu'il espère faire rire le public et que, s'il n'y réussit pas, ce ne sera pas de sa faute ; mais c'est que l'art n'a pas de plus grand ennemi que l'ignorance. Il répète h satiété qu'il ne se soucie pas d'une critique vulgaire, qu'il ne recherche pas l'approbation de tous, et qu'il ne veut plaire qu'aux. spectateurs judicieux ^. Dans un autre passage, il somme le public de le bien juger, sous peine d'être convaincu de sottise. « S^ votre propre science, lui dit-il, si l'amour de la vérité ne vous apprennent pas à distinguer dans une pièce ce qui est bien de ce qui est mal , tous les autres traités et essais n'y réussiront pas. Vous êtes des spectateurs plus faits pour voir les ours et les marionnettes que pour nous. y> Dans le Marché aux nouvelles^ le prologue se termine par une fanfaronnade : « Si vous n'aimez pas, dit-il, ce que l'auteur vous adresse ce soir, ce n'est pas qu'il ait cessé de bien écrire, c'est vous qui avez cessé de bien juger ^. »
Cet orgueil s'alliait à beaucoup de droiture; c'était l'exagération d'une qualité excellente, de la fermeté du caractère. Mais l'honnêteté orgueilleuse n'est point attrayante. C'est pour cela qu'avec tant de mérite Jonson eut tant d'ennemis. Il entretint cependant des relations d'amitié avec quelques-uns des hommes les plus distingués de son temps, et surtout avec les au-