‹ Prédécesseurs et contemporains de ShakespeareChapitre 62 sur 89 · LE DOMESTIQUE · texte numérisé non relu

LE DOMESTIQUE

Voici ce monsieur.

PENNYBOY.

Je lui demande pardon. Je ne puis me lever, malade comme je le suis.

CYMBAL.

Point d'excuses ! monsieur, ménagez votre santé ; ne vous gênez pas.

PENNYBOY.

Ce n'est point de Torgueil de ma part; c'est de la souffrance, de la souffrance. Voyons, monsieur.

CYMBAL.

Je suis venu pour vous entretenir.

PENNYBOY.

C'est une souffrance pour moi de parier, une douleur mortelle. Mais je vous entendrai.

CYMBAL.

Vous avez une dame qui demeure avec vous.

PENNYBOY.

Hein I J'aie l'ouïe aussi un peu faible.

CYMBAL.

Pecunia.

PENNYBOY.

De ce côté, elle est tout à fait insuffisante. Continuez.

CYMBAL.

Je voudrais l'attirer plus souvent dans Thumble établissement dont je suis possesseur.

PENNYBOY.

Je n'entends absolument rien. Parlez plus haut.

CYMBAL.

Ou, s'il vous convient de la laisser demeurer avec moi, j'ai moitié des profits à vous offrir. Nous les partagerons^

PENNYBOY.

Ah I je vous entends mieux maintenant. Comment se font ces profits? Est-ce un commerce sûr ou chanceux? Je ne me soucie pas de courir après l'inconnu, de me lancer dans la voie du hasard. J'aime les chemins directs ; je suis un homme exact et droit. Maintenant tous les trafics périclitent : celui de l'argent a perdu deux pour cent. C'était un commerce sûr, lorsque le siècle était économe, lorsque les hommes, administrant bien leur fortune, veillaient sur les capitaux et bornaient leurs désirs. Maintenant le désordre public prostitue, dissipe tout en carrosses, en livrées de gens de pied, en robes de femmes de chambre. Il faut leur faire des hanches de velours. Que le diable les emporte ! Les mœurs du temps me rendent fou. (Il prononce ces paroles avec violence et très haut,)

CYMBAL.

Vous disiez tout à l'heure que c'était mortel pour vous de parler.

PENNYBOY.

Oui; mais la colère, une juste colère, comme celle-ci, ranime un homme qui ne peut supporter de voir la gloutonnerie et l'élégance des hommes I

(Il.se lève de son fauteuil,)

Que de feux, que de cuisiniers et de cuisines on pourrait épargner ! de combien de velours, de tissus, d'écharpes, de broderies et de galons on pourrait se passer I Ils convoitent sans cesse des choses superflues, tandis qu'il y aurait beaucoup plus d't^onneur à savoir se passer du

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nécessaire. Quel besoin a la nature de plats d'argent ou de vases de nuit d'or? de serviettes parfumées ou d'un nombreux domestique qui la regarde manger? Pauvre et sage, elle n'a besoin que de manger. La faim n'est pas si ambitieuse. Supposez que vous soyez l'empereur des plaisirs, le grand dictateur de la mode aux yeux de toute l'Europe, que vous étaliez à la vue la pompe de toutes les cours et de tous les royaumes, pour faire ouvrir de grands yeux à la foule et vous faire admirer, il n'en faudra pas moins vous mettre au lit et atteindre le terme que fixe la nature ; alors tout s'évanouit. Votre luxe n'était que pour la montre, vous ne le possédiez pas. Pendant qu'il se glorifiait lui-même, il touchait à sa fin.

CYMBAL (à part).

Cet homme a de vigoureux poumons.

PENNYBOY.

Tout ce superflu semble alors vous appartenir aussi peu que ceux qui en étaient les spectateurs. Ce qui divertit les hommes remplit à peine l'attente de quelques heures.

CYMBAL {à part).

Il a le monopole du monologue.

(Haut,) Mais, mon cher monsieur, vous parlez toujours.

PENNYBOY {avec colère).

Et pourquoi pas ? Ne suis-je pas sous mon propre toit?

CYMBAL.

Mais je suis venu ici pour causer avec vous.

PENNYBOY.

Et si je ne veux pas, moi, causer avec vous, monsieur. Vous avez ma réponse. Qui vous a envoyé chercher?

CYMBAL.

Personne.

PENNYBOY.

Mais vous êtes venu. Eh! bien alors partez comme vous êtes venu. Personne ne vous retient. Vojci yotre chemm ; vous voyez la porte.

GYMBAL.

Vous êtes un coquin.

PENNYBOY.

En vérité, je le crois, monsieur.

CYMBAL.

Un filou, un usurier.

PENNYBOY.

Ce sont les surnoms qu'on me donne.

CYMBAL.

Un misérable fripon.

PENNYBOY.

Vous allez faire déborder le vase et tout répandre.

CYMBAL.

Chenille, teigne, grosse sangsue, ver immonde.

PENNYBOY.

Vous perdez encore une fois votre peine. Je suis un vase brisé qui ne garde rien. Adieu, mon cher monsieur I

Cette scène est excellente. La faiblesse et la surdité qu'affecte l'usurier,. au début de l'entretien, font ressortir d'une manière piquante l'attention avec laquelle il prête l'oreille dès qu'on lui parle de bénéfices, et la colère au moyen de laquelle il se débarrasse du solliciteur, quand il a reconnu qu'il n'y avait aucun profit à tirer de lui. Un trait commun à tous ces hommes avides d'argent, et Jonson l'a bien saisi, c'est le peu de souci qu'ils ont de leur réputation et le calme avec lequel ils écoutent les injures qu'on leur adresse. Peu leur importe en effet ce que le monde pense d'eux. Les hommes sont leur proie; ils savent bien qu'on ne dépouille pas les victimes sans les faire crier; ils supportent les plaintes, les reprôche^> \^^ Vs^^^^cso^'^.

comme une des nécessités de leur métier; c'est une consolation qu'ils laissent au public, à la condition de ne rien rabattre de leurs exigences.

Pennyboy est un usurier. L'avare est un type analogue, déjà étudié par la comédie latine; Jonson le reprend, avant Molière et après Plante, en suivant avec liberté et avec originalité les traces de l'auteur ancien. Il imite, il traduit même quelques passages de VAulularia; mais il met en œuvre des éléments nouveaux. C'est à Plante qu'il a emprunté le premier monologue de l'avare qui commence ainsi : « Puissé-je vivre un jour seul avec mon or I Oh ! c'est un doux compagnon, tendre et fidèle. Un homme peut s'y fier, tandis qu'il est trompé par son père, par son fi'ère, par ses amis, par sa femme. trésor merveilleux I ce qui rend tous les hommes trompeurs est fidèle en soi M » Dans les scènes suivantes, tantôt il s'écarte, tantôt il se rapproche de son modèle. Quelquefois, dans ce qu'il imite ou dans ce qu'il invente, il devance notre grand comique et provoque une double comparaison. Son avare est un Français, du nom de Jaques 2, établi en Italie. Jaques, autrefois intendant du comte de Chamont, lui a soustrait sa fille, encore enfant, et une somme d'argent considérable qu'il est venu enfouir dans sa nouvelle résidence. Il vit misérablement, il est

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