The case is altered
"2. Nous conservons à, dessein l'orthof?raphe de Jonson.
vêtu de haillons; on le croit réduit à une extrême pauvreté. Mais il possède une cassette remplie d'or qu'il va contempler plusieurs fois par jour et qui lui tient lieu de tout autre bonheur. Malgré la misère apparente de l'avare, la beauté de la jeune Rachel, qu'il a enlevée à son père et qu'on croit son enfant, excite l'admiration générale. Plusieurs prétendants aspirent à la main de la jeune fille. Christophero, intendant du comte Farneze, un grand seigneur du voisinage, la dispute au comte Farneze lui-même, veuf de sa première femme ; et, sans le savoir, ils ont tous deux pour rival, outre un cordonnier, le propre fils de Farnezè.
Chacun des candidats présente à son tour sa requête à Jaques, et leurs visites donnent lieu aux scènes les plus plaisantes. L'avare ne peut croire à un amour désintéressé; il ne pense pas qu'on puisse rechercher Rachel pour elle-même; il soupçonne qu'on en veut à son argent. Aussi est-il assailli de terreurs comiques, dès qu'il aperçoit le visage d'un prétendant. Gomme tous ceux qui possèdent un trésor, il craint qu'on ne le lui prenne, et, avant d'être puni par les événements, il l'est déjà par ses propres angoisses. Il ne quitte jamais sa maison, sans prévoir tout ce qui peut arriver de malheureux en son absence, et sans adresser à sa fille de minutieuses recommandations. « Rachel, lui dit-il, je m'en vais. Enferme-toi, mais retire la clef, afin que, si quelqu'un regarde par la serrure, il croie qu'il n'y a personne à la maison. Si quelque voleur vient, il essayera probablement de briser la porte, en croyant qu'il n'y a personne ; mets-toi alors à parler très haut, comme s'il y avait d'autres» i^^\^<^\ss\a^ '^s^v^^^
toi. Enlève le feu, éteins le foyer; qu'il ne souffle pas plus qu'un homme mort! Plus nous épargnons, mon enfant, plus nous gagnons ! »
Il ne reste pas longtemps hors de chez lui. Sa frayeur le ramène bientôt. Quelle n'est pas sa surprise et son inquiétude en voyant sortir de sa maison un homme qu'il ne connaît pas I C'est Angelo Farneze qui vient de faire ses adieux à Rachel; il voudrait l'arrêter, il court, il s'écrie : « Diable et enfer! quel est cet homme? Un esprit? Est-ce celui de ma maison qui la hante? Encore à ma porte I II a été à ma porte, il est entré, entré dans ma chère porte. Plaise à Dieu que mon or soit en sûreté! »
Il tremble encore lorsque survient Ghristophero. Nouvelle terreur qui ne lui permet même pas d'entendre ce qu'on lui demande!
JAQUES
Merci de moi! en voici un autre! Rachel ! oh ! Rachel !
GHRISTOPHERO.
Dieu vous protège, honnête père !
JAQUES
Rachel ! par le ciel, viens ici! Rachel! Rachel!
{Il sort précipitamment.)
GHRISTOPHERO (seul).
Au nom du ciel, qu'a-t-il ? C'est étrange. Il aime telle-
^ ment sa fille, que je gage ma vie qu'il a peur que je n'aie
profité de son absence pour lui faire une cour illégitime.
JAQUES rentre, (A part,)
Il est en sûreté ! il est en sûreté ! Ils ne m'ont pas volé mon or.
CHRISTOPHERO.
Ne soyez pas offensé, monsieur.
JAQUES (à part).
Monsieur ! mon Dieu I monsieur I monsieur ! Il m'appelle monsieur.
CHRISTOPHERO.
Mon bon père, écoutez-moi.
JAQUES
Vous êtes tout à fait le bienvenu, monsieur. Votre Seigneurie voudrait-elle s'abaisser jusqu'à me parler ?
CHRISTOPHERO.
Ce n'est pas s'abaisser, mon père. Mon intention est de vous faire un honneur plus grand que celui de vous parler : c'est de devenir votre fils.
JAQUES {à part).
Son nez a senti mon or; il l'a flairé. Il connait mon or, il sait le secret de mon trésor.
(Haut.) Comment savez-vous, monsieur, comment avez- vous deviné?
CHRISTOPHERO.
Quoi, monsieur? que voulez-vous dire?
JAQUES
Je prie Votre aimable Seigneurie de vouloir bien me dire comment vous savez... je veux dire comment je pourrais faire savoir à Votre Seigneurie que je n'ai rien à donner à ma pauvre fille. Je n'ai rien. Le ciel, qui est si bon pour chaque homme, ne l'est guère pour moi.
CHRISTOPHERO.
Je pense, mon bon père, que vous êtes tout bonnement pauvre.
JAQUES (à part).
Il pense cela! Écoutons I II né pense que cela? Non, il ne pense pas ainsi: il sait tout, il connait. xslwjlXx^'^^^^
• CHRISTOPHERO (seul).
Pauvre homme 1 il est si rempli de joie d'entendre dire que sa fille peut être mariée bien au delà de ses espérances, que, si j'en crois le simple bon sens, c'est l'incertitude entre la crainte et l'espoir qui le met ainsi hors de lui-même.
JAQUES (rentrant, à part).
Cependan*. tout est en sûreté à l'intérieur. N'y a-t-il personne au dehors ? Ne brise-t-on pas mes murs?
CHRISTOPHERO.
Que dites-vous, mon père ? Aurai-je votre fille?
JAQUES
Je n'ai aucune dot à lui donner.
CHRISTOPHERO.
Je n'en attends aucune, mon père.
JAQUES
C'est bien. Alors je prie Votre Seigneurie de ne me faire aucune question sur ce qu'elle désire. C'est une trop grande faveur pour moi.
CHRISTOPHERO (àjyart).
Je vais le laisser se remettre un peu maintenant. Cela lui causerait trop d'émotion, si je lui parlais encore en ce moment.
(Il sort.)
JAQUES (seul).
Ah! il est parti 1 Je voudrais que tous les autres fussent aussi partis ou morts, afin de pouvoir vivre seul avec mon or chéri.
LE COMTE FARNEZE {entrant, à part).
Voici le pauvre vieillard.
JAQUES (à part).
Sur mon âme, encore un autre! Viçnt-il de ce côté?
FARNEZE (haut).
Ne soyez pas effrayé, vieillard; je viens vous apporter de la joie.
JAQUES
A moi, ciel!
(A part) L'un vient pour me tenir ici à causer, pendant que l'autre me vole.
(Il sort,)
FARNEZE (seul),
11 m'a oublié, à coup sûr. Que signifie cela? 11 craint mon pouvoir et que, n'ayant plus de femme, je ne lui enlève sa fille pour la déshonorer. Celui qui n'a rien sur la terre qu'une pauvre fille peut avoir cette sollicitude anxieuse pour la garder.
3 AQVES {rentrant, à part).
Et cependant il est en sûreté. Ils ne songent pas à employer la force, mais la flatterie et la ruse. Je verrai bien, à sa première question, s'il me croit riche.
(Haut.) Qui vois-je devant moi, mon bon seigneur ?
FARNEZE.
Lève-toi, bon père. Je ne t'appelle pas ainsi à cause de ton âge, mais parce que je désire vivement devenir ton fils, en m'unissant, par un mariage honorable , à ta charmante fille.
JAQUES (à part).
Ohl c'est cela, c'est cela. C'est pour mon or.
Cette préoccupation constante de l'avare^ cette idée fixe qui le poursuit, ce besoin qu'il éprouve à chaque instant de revoir son or et de s'assurer qu'on ne le lui a point enlevé, tout cela est peint avec naturel et dans le ton vrai de la comédie. Molière a repris et embelli la fameuse scène de Plaute où Euclio arrête un homme qu'il soupçonne de l'avoir volé et le fouille des pieds à la tête. Jonson l'avait imitée le ptexmeî ^^^^^Xi'îîviisvseîssx
Son imitation mérite d'être citée, même à côté de celle de Molière.
Jaques s'était éloigné un instant de sa maison, lorsqu'il rencontre Juniper, le cordonnier amoureux de Rachel, qui avait essayé de pénétrer dans la maison pour voir la jeune fille et qui, en reconnaissant le père, se sauve à toutes jambes. Jaques le prend pour un voleur et le saisit avec violence.
JAQUES
Rachel I au voleur! au voleur! Arrête, scélérat, esclave !
{Il saisit Juniper' au collet.)
Rachel, lâche mon chien ! Oui, brigand, tu ne peux pas échapper.
JUNIPER.
Je vous en supplie, monsieur.
JAQUES
Eh bien I Rachel, quand je te le dis! Lâche mon chien, làche-le donc, te dis-je.
JUNIPER.
Pour l'amour de Dieu, écoutez-moi, retenez votre dogue.
JAQUES
Alors rends-moi, viens, rends-moi, esclave.
JUNIPER.
Quoi?
JAQUES
Oh! tu voudrais que je te le dise, tu le voudrais, n'estce pas? Montre-moi tes mains; qu'as-tu dans tes mains?
JUNIPER.
Voici mes mains.
JAQUES
Arrête. Le bout de tes doigts est-il sali par la terre ? Non; ta les as essuyés.
JUNIPER.
Essuyés I
JAQUES
4 Oui, misérable! Tu es un habile coquin. Ote tes souliers ; viens, que je les voie ! Donne-moi un couteau, Rachel, que j'ouvre les semelles I
{Juniper veut s'en aller.)
Doucement, monsieur, vous n'êtes pas encore parti. Secouez vos jambes, allons, et vos bras, et faites vite.
(Il le lâche,)
Démon, pourquoi n'es-tu pas encore parti? Va-t'en, tourment de mon âme! Satan, loin d'ici I Pourquoi me regardes-tu ? Pourquoi restes-tu là? Pourquoi jettes-tu sur la terre des regards furtifs? Que vois-tu là, chien? qu'est-ce qui te fait ouvrir de grands yeux? Loin de ma maison! Rachel, lâche le dogue.
Jonson a eu l'heureuse pensée de supprimer le trait de mauvais goût que Plaute a glissé dans son dialogue , lorsqu'il fait dire à Euclio, après avoir visité les deux mains de Strobilus : Ostende etiam tertiam , Montre aussi la troisième. Mais il ne Ta pas remplacé, comme Molière, par ce mot charmant : « Les autres, » qui conserve l'intention du poète latin, en sauvant le naturel.
Parmi les passages de la pièce qui appartiennent en propre à Jonson et dont l'idée première ne lui a point été fournie par son modèle, il faut citer le poétique monologue de l'avare, lorsque, rempli d'inquiétude pour son or, il le déterre et le change de place afin de le mieux cacher. Il lui parle alors avec une tendresse amoureuse dont l'expression, très belle en anglais^ s'affaiblit malheureusement daiva \xiv^ \c^^NiL^>5^^w
« Reste là, ma chère âme! Dors doucement, mon cher enfant! Je ne t'ai pas acquis tout à fait légitimement, mais enfin je t*ai acquis, et c'est assez. Que toutes les mains qui s'approchent de toi tombent en pourriture, excepté les miennes ! Que tous les yeux qui te voient soient brûlés, excepté les miens ! Que tous ceux qui pensent à toi sentent le poison dans leurs cœurs amoureux, excepté moil Je ne te dirai pas adieu, aimable prince, grand empereur, sans te regarder à chaque minute ; roi des rois, je ne serai pas impoli à ton égard, et je ne te tournerai pas le dos en m'éloignant de toi; mais je m'en irai à reculons, le visage tourné vers toi, en te saluant humblement. Il n'y a personne dans la maison, personne ne regarde audessus de mon mur. Avoir de l'or et l'avoir en sûreté, tout est là *. »
Jaques éprouve le môme malheur qu'Euclio et qu'Harpagon. On lui dérobe sa cassette et sa fille. Il regrette tant la première qu'il n'a pas le temps de songer à la seconde. Mais, comme il les a volées l'une et l'autre, il n'a pas même le droit de se plaindre, et son désespoir est moins comique que celui de l'avare de Molière.
Jonson revient volontiers à ce type de l'avare qui offre un éternel aliment à la comédie. Il le reprend encore dans une de ses dernières pièces *, où il lui feit dire nettement, sans ambages et sans circonlocution : « Mon argent, c'est mon sang, mes parents, mes alliés; celui qui ne l'aime pas est dénaturé. » Il suppose même