SCÈNE IV
(Corbaccio entre.) MOSCA.
Corbaccio ! Vous êtes tout à fait le bienvenu, monsieur.
CORBACCIO ou LE VIEUX CORBEAU.
Comment se porte votre maitre?
Ma foi, comme toujours, monsieur. Il n'y a pas de mieux.
CORBACCio [qui est sourd, entendant mal).
Quoi, est-il mieux?
MOSCA (criant), '
Non, monsieur, il est plutôt plus mal.
CORBACCIO.
C'est bien. Où est-il?
MOSCA
Sur sa couche, monsieur. Il vient de s'endormir.
CORBACCIO.
Dort-il bien ?
MOSCA
Il n'a pas fermé l'œil, monsieur, de toute cette nuit, ni hier; il s'assoupit, voilà tout.
CORBACCIO.
Bien I II devrait prendre conseil des médecins. Je lîii ai apporté ici un narcotique, de la part de mon propre docteur.
MOSCA
Il ne veut pas entendre parler de drogues.
Mais moi-même je suis resté là, pendant qu'on le faisait; j'y ai vu mettre tous les ingrédients, et je sais que cela ne peut qu'opérer d'une manière très favorable. Sur ma vie, c'est seulement pour le faire dormir.
VOLPONE (à part).
De son dernier sommeil, s'il s'avisait de le prendre.
MOSCA
Monsieur, il n'a aucune confiance dans la médecine.
CORBACCIO.
Vous dites, vous dites?
MOSCA
Il n'a aucune confiance dans la médecine; il pense qu'il n'y a pas de plus grand danger, ni de maladie plus grave à éviter, que la plupart de vos docteurs. Je l'ai entendu souvent assurer que votre médecm ue 's>eT^\\.^^'^ %wv\NfesL>5C\fex.
GORBACGIO.
Que je ne serais pas son héritier?
MOSCA
Non, votre médecin, monsieur.
CORBACGIO.
Oh! non, non, non. Ce n'est pas là ce que je veux dire.
MOSGA.
Non, monsieur. Il ne peut pas non plus digérer leurs honoraires. Il dit qu'ils écorchent un homme, avant de le tuer.
C'est juste, je vous comprends.
MOSCA
Et ils font cela par expérience. La loi non seulement les absout, mais leur donne encore une grande récompense. Mon maître n'a pas envie de payer ainsi sa mort.
CORBACCIO.
Cela est vrai, ils sont aussi libres de tuer qu'un juge.
MOSCA
Oui, et plus libres encore; car le juge ne tue, monsieur, que quand la loi condamne, et eux peuvent le tuer, lui aussi.
CORBACCIO.
Oui, aussi bien que moi ou n'importe qui. Comment se porte son apoplexie? Agit-elle encore fortement sur lui?
MOSCA
Avec beaucoup de violence. Sa voix est entrecoupée, ses yeux fixes, son visage plus allongé que d'habitude.
CORBACCIO (entendant mal).
Comment? comment? plus animé que d'habitude.
MOSCA (criant).
Non, monsieur, je dis que son visage est plus allongé '^ue d'habitude.
CORBACCIO.
Ah bon I
Un engourdissement glacial raidit ses articulations et donne à sa chair la couleur du plomb.
CORBACCIO.
Boni
MOSCA
Son pouls bat lentement et lourdement.
CORBACCIO.
Bon symptôme encore I
MOSCA
Et de son cerveau...
CORBACCIO.
Je vous comprends, bon !
MOSCA
Coule une sueur froide, avec un flux continuel, le long de ses yeux, dont les coins sont tout humides.
CORBACCIO.
Est-il possible? Oh ! alors je vais mieux^ moi! Comment va sa tête, avec ses étourdissements?
•" MOSCA
Oh! monsieur, c'est pis que le vertige. Il a perdu maintenant le sentiment et il a cessé de ronfler^ Vous pouvez à peine vous apercevoir qu'il respire. .
CORBACCIO.
Excellent I excellent! à coup sur je lui survivrai; cela me rajeunit d'une vingtaine d'années.
J'allais aller chez vous, monsieur.
CORBACCIO.
A-t-il fait son testament ? Que m'a-t-il donné ?
MOSCA
Point, monsieur.
CORBAGGIO (entend mal).
Quoi! rien!
MOSCA {criant)
Il n'a pas fait son testament, monsieur.
CORBAGGIO.
Oh! oh! oh! Pourquoi alors Voltore, Tavocat, était-il ici?
MOSGA.
Il a flairé un cadavre, monsieur. Dès qu'il a entendu seulement dire que mon maître était sur le point de faire son testament, comme je l'en pressais dans votre intérêt...
CORBAGGIO.
Il est venu auprès de lui ; est-il venu ? Je le pensais bien.
MOSGA.
Oui, et il a apporté cette pièce de vaisselle.
CORBAGGIO.
Pour être son héritier.
MOSGA.
Je ne sais, monsieur.
CORBAGGIO.
Vrai! je le sais bien, moi.
MOSGA {à ^part).
Vous en jugez d'après vous, monsieur.
CORBAGGIO.
Bien! je ne l'en préviendrai pas moins. Vois, Mosca, regarde; j'ai apporté ici un sac de sequins brillants qui l'emportera bien dans la balance sur sa vaisselle.
MOSCA {prenant le sac).
Oui, peste, monsieur! C'est là la vraie médecine; voilà votre bienheureux remède ; ne me parlez plus de narcotique, quand je vois ce puissant élixir.
CORBAGGIO.
C'est de l'or palpable, sinon i^olable.
MOSCA
11 faudra le lui administrer dans sa coupe.
-CORBACCIO.
Oui, fais-le, fais-le,
MOSCA
Bienheureux cordial; cela lui rendra la santé.
CORBACCIO {n'entendant pas).
Oui, fais-le, fais-le, fais-le.
MOSCA {cnant).
Je pense que ce ne serait pas pour le mieux, monsieur.
CORBACCIO .
Quoi?
MOSCA
De lui rendre la santé.
CORBACCIO.
Oh ! non, nçn, non, en aucune façon .
MOSCA
Eh bien î monsieur, cela produira sur lui quelque effet extraordinaire, si seulement il y touche.
CORBACCIO.
Gela est vrai. Aussi prends garde ; je vais reprendre mon or. Rends-le-moi.
MOSCA
Du tout. Pardonnez-moi. Vous ne vous ferez pas à vousmême ce tort. Je vous donnerai des conseils qui vousferont avoir tout.
CORBACCIO.
Comment?
MOSCA
Tout, monsieur! c'est votre droit, votre bien. Personne ne peut en réclamer une part; tout est à vous sans partage, par un décret de la destinée.
Comment? comment, bon Mosg^l'î
MOSCA
Je VOUS le dirai, monsieur. Après cette crise, il se raoimera.
CORBACGIO.
Je vous comprends.
MOSCA
Et, à la première occasion que me fournira le réveil de ses sens, je l'importunerai de nouveau, pour qu'il fasse son testament et je lui montrerai ceci.
(Il désigne le sac d'argent,)
CORBACCIO.
Boni bon !
MOSCA
Ce sera encore mieux, si vous voulez m'écouter, monsieur.
CORBACCIO.
Oui, de tout mon cœur.
MOSCA
Maintenant je vous conseillerai de retourner chez vous sans retard et d'y rédiger uji testament par lequel vous institueriez mon maître votre seul héritier.
Et je déshériterais mon fils!
MOSCA
Ah ! monsieur, c'est ce qu'il y aurait de mieux ; car cette feinte le rendrait beaucoup plus séduisant encore.
CORBACCIO.
Ah ! une simple feinte !
MOSCA
Ce testament, monsieur, vous me l'enverrez. Alors quand je viendrai à faire valoir, comme j'en ai Tintention, vos soins, vos veilles, vos nombreuses prières, vos présents plus que nombreux et votre cadeau de ce jour, à la fin je produis votre lestam^iil, q^, %^\!ks c^ue vous songiez,
sans que vous accordiez la moindre attention à votre propre famille, à un fils si honnête et si digne d'un puissant intérêt, le torrent de votre affection, détourné de son cours, se porte sur mon maître et l'institue votre seul héritier. Il ne peut pas être assez stupide, assez insensible, assez mort pour qu'en conscience et par simple gratitude...
CORBACCIO.
11 ne m'institue le sien.
MOSCA
C'est vrai.
CORBACCIO.
Ce plan, j'y ai déjà songé.
MOSCA {d'un air de doute).
Je le crois.
Ne le croyez- vous pas ?
MOSCA
Si, monsieur.
CORBACCIO.
Mon propre projet....
MOSCA
Et lorsqu'il aura fait cela, monsieur...
CORBACCIO.
Lorsqu'il m'aura proclamé son héritier., ,
MOSCA
Étant si assuré de lui survivre...
CORBACCIO.
Oui.
MOSCA
Gaillard comme vous l'êtes.. .
CORBACCIO
C'est vrai.
MOSCA
Oui, monsieur...
J'ai aussi pensé à cela. Voyez comme il voudrait être lui-même l'interprète de mes pensées.
MOSCA
Vous vous êtes fait non seulement du bien à vousmême...
CORBACCIO.
Mais j'en ai comblé mon fils.
MOSCA
C'est juste, monsieur.
CORBACCIO.
C'est encore moi qui ai imaginé cela.
MOSCA
Hélas î monsieur. Le ciel sait que c'a été toute mon étude, tout mon souci, mes cheveux mêmes en ont blanchi, de faire les choses de telle façon...
CORBACCIO.
Je comprends, bon Mosca.
MOSCA
Vous êtes celui pour lequel je travaille ici.
CORBACCIO.
Oui, agis, agis, agis. Je vais m'occuper sur-le-champ de l'affaire.
{Il sort.)