‹ Prédécesseurs et contemporains de ShakespeareChapitre 80 sur 89 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Tragédies de Ben Jonson. — Sêjan, — Les Romains de k république et les Romains de l'empire. — Catilma. — Portraits de femmes politiques. — Caractère oratoire de ces deux pièces.'— Ce qui manque aux comédies et aux tragédies de Ben Jonson. — Poésie de ses Masques. — Insuffisance et impuissance de l'école classique au théâtre en Angleterre.

Dans ses deux tragédies, Séjan et Catilinay Jonson reste ce qu'il a été dans ses pièces comiques, un savant et un écrivain vigoureux plutôt qu'un poète dramatique. Les sujets qu'il a choisis sont vraiment tragiques, il en traite certaines parties avec une force singulière; mais il ne réussit pas à en faire sortir le mouvement et le pathétique sans lesquels il n'y a pas de drame. Ici, sa grande érudition le gêne encore plus que dans la comédie, parce qu'il parle de l'antiquité et qu'il trouve à chaque instant occasion d'imiter les écrivains anciens. Il ne sait pas résister au plaisir de traduire un morceau de SaWxîfiX^, ^^\xs?^^\ns^ ^nj^^^

Tacite, même quand il interrompt par là la marche de l'action. On dirait qu'il ne se doute pas que des considérations générales ou des discours, qui sont très bien placés dans une histoire, peuvent ne pas convenir à la tragédie. Il n'omet, il ne supprime aucun des renseignements que lui fournissent les historiens et les poètes; il croit reproduire, par l'abondance des détails exacts, la physionomie d'une époque, et il ne s'aperçoit pas que, sous ces détails, il étouffe la vie et l'action dramatiques.

Par suite du même défaut, il ne se place pas assez, pour composer ses deux pièces, au point de vue des modernes. Il ne tient pas assez compte du public auquel il s'adresse. Il écrit comme s'il devait avoir pour auditeurs des Romains du premier ou du second siècle après l'ère chrétienne. Il suppose alors comme connus une foule de faits et de traits de mœurs, dont il a, lui, personnellement connaissance, parce qu'il est très savant, mais qu'autour de lui personne ne connaît. Il s'intéresse à des questions qui étaient peut-être intéressantes pour les contemporains de Catilina et de Séjan, mais qui n'inspirent pas la moindre curiosité aux Anglais du xvii® siècle. Il résulte de là des longueurs, des digressions froides et même de l'obscurité dans quelques passages. Il'y a des phrases qui ne peuvent s'expliquer qu'à l'aide d'un commentaire. S'imagine-t-on le public obligé de mettre luimême des notes au bas des morceaux qu'il entend sur la scène?

Malgré tous ces défauts, Jonson conserve ses qualités quand il renconUe mu^ ^\\.v\îxUoa tragique ; il en

tire des scènes frappantes et, dans la peinture des caractères virils, il déploie sa vigueur habituelle. Ne cherchez jpas dans ses portraits une grande délicatesse de nuances. Il accuse généralement les traits de ses personnages; les femmes en souffrent, il ne leur laisse pas assez de grâce. Mais les hommes, et surtout les hommes énergiques, y gagnent.

Dans son Séjan^ ce qu'il a le mieux peint, ce sont les caractères forts, l'extrême honnêteté et l'extrême scélératesse. D'une part, il a mis en relief dans les rôles d'Arruntius et de Silius la droiture, la fierté et la dignité des vieux Romains qui ne courbent pas la tête sous la main de Tibère ; de l'autre, il nous montre, dans le portrait de Séjan, jusqu'à quel mépris du droit et de tout principe moral, l'ambition peut conduire un homme qui veut, de toute l'énergie d'une volonté indomptable, saisir et garder le pouvoir. Arruntius regarde en face les espions de l'empereur ; il rappelle hardiment l'exemple des vertus anciennes en les opposant aux humiliations da présent, et, quand on lui dit que les temps sont changés, il accuse la lâcheté de ses contemporains en répondant : « Ce sont les hommes, et non les temps, qui ne sont pas les mêmes. C'est nous qui sommes vils, pauvres et dégénérés des sentiments élevés de nos nobles pères. Où est maintenant l'âme du divin Caton, lui qui a osé être honnête, pendant que César osait être criminel? »

Silius, accusé devant le sénat par un consul servile, demande noblement si c'est pour être ainsi méconnu qu'il a servi son pays, battu les Germains, et vaincu Sacrovir. Est-ce là la récompense apL'cycv\^'5»^N^'^'^iè,^

services? Gomme son accusateur insiste et lui reproche de s'être vanté de ses conquêtes à la table d'Agrippine, en insinuant que Tibère lui devait l'empire, il répond : « Pas de subterfuges I Montrez-vous tel que vous êtes. Ne parlez pas de justice I Dites que vous voulez ma vie et prenez-la 1 » — « Romains, ajoute-t-il en finissant, s'il en est ici, dans le sénat, qui veuillent apprendre à se moquer de la tyrannie de Tibère, regardez Silius, et apprenez à mourir. » Puis il se tue d'un coup de poignard.

Séjan, de son côté, est aussi résolu dans le mal que Silius est ferme dans son attachement à la vieille liberté romaine. Il ne recule devant aucun moyen pour consolider la tyrannie. Il y a une scène, entre autres, où, consulté par Tibère sur quelques mesures de précaution à prendre, il fait en termes catégoriques la théorie du pouvoir absolu. Le prince est le maître; la vie de ses sujets, même des membres de sa famille, lui appartient. Son rang le met au-dessus des considérations vulgaires de pitié et de justice, qui obligent les simples particuliers, et, pour assurer son salut, tout lui est permis.

TIBÈRE

Lorsque le prince, maître de tout l'univers, Séjan, dit qu'il a peur, n'est-ce pas fatal?

SÉJAN

Oui, à ceux qu'il craint.

TIBÈRE

Et pas à lui ?

SÉJAN

Non, s'il tourne sagement contre eux la part de destinée qui lui apparlieul.

TIBÈRE

Mais si la nature, le sang et les lois de ralîection le défendent.

SÉJAN

La politique et la raison d'État le défendent-elles?

TIBÈRE

Non.

SÉJAN

Le reste est de peu d'importance. Laissez-le de côté. La raison d'État suffit pour rendre l'acte juste et les rendre coupables.

TIBÈRE

Les scrupules de la foi, de l'amitié, de la pitié, doiventils être foulés auX pieds, oubliés et annihilés?

SÉJAN

Tout pour une couronne! Le prince qui a honte de porter le nom de tyran n'osera jamais rien faire que craindre M

Jonson achève ce portrait en attribuant à Séjan la confiance en soi, qui est le signe caractéristique des ambitieux, et la croyance à la toute-puissance de la volonté humaine, la négation de toute participation divine aux affaires de ce monde, qui sont des symptômes des époques de décadence. Séjan n'a pas d'autre Dieu que lui-même. On a vu sortir un serpent de sa statue, et ses serviteurs effrayés l'engagent à offrir aux dieux des sacrifices expiatoires. Voici ce qu'il répond à l'un d'eux, Térentius: « Quels sots parfaits la religion fait des hommes! Térentius croit-il que, s'il y avait du danger, comme j'ai honte de le penser, les

i. Séja?î, act. JI.

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dieux pourraient changer le cours immuable de lu destinée, ou, s'ils le pouvaient, qulls voudraient, en un instant, pour la graisse d'un bœuf ou pour moins encore, se faire payer l'interversion de ces longs décrets? Pensez- vous que les dieux peuvent se laisser prendre, comme des mouches, par la vapeur de la chair ou du sang répandu sur leurs autels? Pour moi, de toutes les puissances qui remplissent la cour de l'Olympe et qui, sans pitié, chargent le dos du pauvre Atlas, je ne connais qu'une divinité, la Fortune, aux pieds de laquelle je voudrais jeter mon grain d'encens * . » Cette divinité n'est pas autre chose que le nom qu'il donne à sa propre destinée. En effet, il lui offre un sacrifice dans sa chambre, et comme elle détourne la tête, il renverse sa statue et lui déclare qu'il saura bien l'obliger à obéir.

La corruption profonde de la société romaine, l'incrédulité, le cynisme, la férocité, l'abus de la force, la sensualité, tous ces vices que Juvénal et Tacite ont dénoncés, Jonson les voit à travers le texte de leurs œuvres, et il en reproduit dans la sienne un dessin vigoureux. Il n'oublie aucun des traits essentiels du tableau, ni les amoure de Livie et de Séjan, ni l'empoisonnement de Drusus, ni l'arrestation des fils de Germanicus, ni le jugement de Crémutius Gordus, ni l'ignominie des délateurs qui assiègent jusqu'au foyer domestique et qui pénètrent dans l'intimité des ennemis de Tibère, en feignant d'épouser leurs haines, pour les livrer ensuite au tyran. Et toutes ces pein-

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