SCÈNE VI
MOSCA
Maintenant il est parti. Nous n'avions pas d'autre trait à diriger contre lui pour le faire sortir.
VOLPONE (se levant).
Mon divin Mosca, aujourd'hui tu t'es surpassé toi-même.
(On frappe,)
Qui est là? Je ne veux pas être dérangé davantage. Prépare-moi de la musique, des danses, des festins, tous les plaisirs. Le Turc n'est pas plus sensuel dans ses voluptés
que ne veut l'être Volpone.
{Mosca sort,)
Voyons ! une perle ! un diamant ! de la vaisselle ! des sequins ! Bonne chasse pour une matinée I
Volpone se complaît dans ce rôle à la fois si lucratif pour sa bourse et si amusant pour son esprit. Comme beaucoup d'hommes habiles, mais sans principes, il méprise Thumanité ; il est bien aise d'en découvrir
les infiniiités les plus secrètes et d'avoir de nouveaux motifs de la mépriser davantage. Exploiter les vices des hommes lui paraît le droit du plus fin. Si, de plus, on les raille, c'est une volupté nouvelle et permise. Aussi ne se lasse-t-il pas d'admirer l'esprit d'intrigue et les artifices ingénieux de Mosca. Au départ de chaque visiteur, il sort de son lit et il éprouve le besoin d'exprimer sa joie par de bruyantes exclamations. On ne sait ce qui lui fait le plus plaisir, des cadeaux qu'il reçoit ou du spectacle auquel il assiste. Il aime à s'enrichir, mais il aime autant à faire des dupes. L'intrigue est son domaine, et il y apporte la passion d'un véritable artiste, épris du rôle qu'il joue, par amour de l'art autant que par amour du gain. C'est le trait le plus saillant et le plus original de ce caractère puissant. Les politiques raffinés qui dissimulent et trompent tout le monde ne sont pas rares; ce qui l'est davantage, c'est que la dissimulation s'élève jusqu'à la passion, et qu'elle devienne, comme une seconde nature, le mobile de toutes les actions. Volpone a dans l'esprit un grain de poésie et d'imagination, mais il n'en fait usage que pour mieux tromper; il n'emploie son intelligence qu'à découvrir de nouvelles ruses, dont le succès le remplit d'orgueil et de gaieté.
C'est en même temps un épicurien blasé, dont le palais n'est plus chatouillé que par des mets de haut goût. A peine a-t-il dépouillé et renvoyé la troupe des héritiers, qu'il jette son masque et qu'il demande des plaisirs sensuels. Il lui faut les voluptés du harem, les joies du paradis de Mahomet^ la daxv^<^
Prédécesseurs de Sh. ^-^
avec de belles esclaves, la musique et les festins. Venise, par son commerce, touche à l'Orient; le Vénitien Volpone a les mœurs d'un Turc.
Nous le voyons paraître, au second acte Je la comédie, sous un nouveau déguisement, sous le costume d'un charlatan qui parcourt les rues de la cité en vendant des drogues au peuple. Il joue ce rôle avec verve et avec éclat; il donne carrière à son imagination inventive, à son éloquence naturelle; il ressemble à un comédien que la vue du public excite et qui cherche à se surpasser lui-môme, pour obtenir les applaudissements des spectateurs. Il vante les qualités de sa marchandise, il éveille adroitement la curiosité populaire, il prend successivement tous les tons; il passe de la plaisanterie qui fait rire et qui endort la défiance, aux promesses emphatiques qui délient les bourses les mieux fermées. « Je ne suis pas, dit-il, un marchand vulgaire; je n'ai rien de commun avec le bouffon Tabarin. Mes confrères pillent les contes de Boccace, vous parlent de leurs voyages, vous racontent, pour vous intéresser, les épisodes de leur captivité chez les Turcs. Mais, croyez-moi, ils n'ont jamais mis le pied chez les Ottomans. S'ils ont ramé sur des galères, c'est sur celles de la chrétienté. »
Puis il continue sérieusement, en faisant l'éloge de sa drogue. « santé! santé! s'écrie-t-il, la bénédiction du riche I la richesse du pauvre ! qui peut t'acheter trop cher, puisqu'il n'y a sans toi aucune jouissance dans le monde? Ne soyez pas assez économes de votre argent, messieurs, pour abréger le cours
naturel de votre vie. » Il élève dans ses mains la fiole précieusement cachetée et enveloppée d'une recette; il montre Tune et l'autre, en criant : « Voici le médecin, voilà le remède. Voici le conseil, voilà la guérison. L'une sert de règle, l'autre opère. Vous avez là un extrait de la théorie et de la pratique de l'art d'Épicure. Le tout pour la modique somme de huit couronnes. » Et il fait suivre cette tirade de l'énumération des malades qu'il a guéris, et de la lecture d'une patente ou privilège que lui ont conféré tous les princes de la chrétienté.
En jouant en public le rôle de charlatan, Volpone ne cède pas seulement à la tentation de se divertir aux dépens des sots qui forment la majorité de l'espèce humaine; il a un but caché et qui intéresse ses plaisirs. On lui a parlé avec admiration de la beauté de Gélia, femme de Corvino; il veut la voir, pour savoir si elle mérite sa réputation; il débite sa drogue sous ses fenêtres, il espère que, attirée par la curiosité, elle se montrera un instant. C'est le seul moyen d'arriver jusqu'à elle, car son mari l'enferme par jalousie. Cet espoir se réalise. Célia, au bruit que fait la foule , se met à sa fenêtre ; Volpone la voit et la trouve plus belle encore qu'il ne l'avait pensé. C'est à elle qu'il adresse sa première fiole, accompagnée d'un compliment. Rentré chez lui, le voluptueux Vénitien, poursuivi par l'image de la femme de Corvino, s'aperçoit qu'il l'aime ;• avec la fièvre qu'inspirent l'amour du plaisir et l'habitude d'assouvir ses passions, il veut, à tout prix, la posséder sur-lechamp.
Le fidèle Mosca, l'agent du maître, se met aussitôt en campagne. Il compte, pour réussir dans cet entreprise, sur la bassesse et sur la cupidité de Corvino. Il ne s'est pas trompé en pensant que l'amour de l'or l'emporterait chez lui sur la jalousie. Il annonce au mari une mauvaise nouvelle qui contrarie ses espérances d'héritage. Volpone va mieux. L'élixir que lui a vendu le charlatan a raminé ses forces. Des amis officieux ont profité de cette circonstance pour provoquer une consultation des médecins de Venise. Ceux-ci ont déclaré qu'il n'y avait qu'un moyen de rendre un peu de santé au malade: c'était de lui donner pour compagne une femme jeune et bien portante. Mosca signale le danger à Corvino. Déjà ses concurrents prennent leurs mesures pour circonvenir Volpone; déjà le docteur Lupus, l'un d'entre eux, a fait offrir sa fille vierge. Les mœurs du temps autorisaient un tel langage. Jonson même passe pour le plus chaste des écrivains dramatiques du XVII® siècle. Beaumont, Fletcher et surtout Massinger ont abordé des situations beaucoup plus libres et mis souvent, dans la bouche de leurs personnages, des paroles obscènes. Quoi qu'il en soit, la confidence de Mosca produit l'effet qu'il en attendait. Corvino tremble qu'un rival plus heureux ne parvienne à le supplanter dans la confiance de Volpone, et il propose de conduire sa propre femme auprès du malade; il se charge même de vaincre les scrupules de Célia et de décider sa vertu à ce sacrifice.
La scène dans laquelle le mari jaloux, qui vient de reprocher avec violence à sa femme de s'être mise à
DE BEN JONSOI^ 325
la fenêtre pour regarder un charlatan, lui persuade qu'elle peut sans crime habiter la maison d'un riche célibataire, renferme une des peintures les plus frappantes que la comédie ait jamais faites de la corruption à laquelle l'amour de l'or conduit l'espèce humaine. Gorvino fait penser, comme d'autres créations du poète, à certains types du romancier Balzac. Il a plus d'un rapport avec le mari de Mme MarneJGfe des Parents pauvres.
Les autres physionomies des candidats à la succession ne sont pas accusées avec moins de vigueur. Nous avons déjà vu la figure sinistre de Gorbaccio, ce vieillard ' débile et sourd, qui, un pied dans la tombe, convoite l'héritage d'un homme plus jeune que lui, et qui consent à déshériter son propre fils pour mieux assurer sa fortune. C'est l'habile Mosca qui lui a donné ce conseil et qui, en même temps, pour ne pa$ perdre les bonnes grâces du fils, révèle à ce dernier les projets de son père et lui propose de les lui faire entendre de ses propres oreilles, en le cachant dans la maison de Volpone.
Là présence de Bonario, fils de Gorbaccio, chez le riche Vénitien, amène la première péripétie qui se soit encore produite dans le cours de l'action. Bonario, caché derrière une tapisserie, attend l'arrivée de son père auprès du lit de Volpone. Mais il devient ainsi le témoin involontaire d'une scène que Mosca n'avait pas prévue. Céliaa été conduite par son mari, malgré sa résistance, sous le toit de Volpone. Gelui-ci, pour séduire la jeune femme, abandonne son déguisement et son rôle de malade; il reçt^iv^^ »:^^^ ^^^ x^s»^.
naturel, l'apparence de la santé et de la force; au lieu d'un vieillard cacochyme, qui semble près d'expirer à chaque instant , c'est un amant plein de vigueur, enflammé par la passion et dont les désirs pressants mettent en péril l'honneur de Célia. Craignant de ne pouvoir résister, la femme de Corvino se débat et appelle au secours. C'est alors que Bonario, qui a tout entendu, sort de sa cachette et se présente tout à coup devant le Renard^ dont il vient de découvrir le vrai caractère, et arrache de ses bras sa victime. Le jeune homme et la jeune femme, unis dan? un même malheur, tous deux menacés par les artifices de Volpone, portent plainte contre lui devant le tribunal de Venise. Mais l'habileté de Mosca déjoue tous leurs efforts; il a pris les devants, il a lui-même porté plainte le premier pour une blessure qu'il a reçue de Bonario, et il organise, en faveur de Volpone, une ligue formidable de tous les aspirants à sa succession. Il leur fait comprendre que, si Volpone est condamné, ils n'ont plus rien à espérer de lui.
La soif de l'or entraîne dans cette coalition les deux personnages avides, dont le poète a déjà tracé un portrait si énergique. On voit venir au tribunal un père, Corbaccio, qui dépose contre son fils, et un mari, Corvino, qui outrage sa femme. Confondant leurs intérêts, afin de pouvoir se disputer ensuite l'héritage, ils accusent Bonario et Célia de relations criminelles. L'avocat Voltore , si insinuant, si perfide et si retors, (Jui vend sa parole à deniers comptants, plaide la cause de Volpone, dont U espère bien, pour aa part, Mtilet -, il représente la
conduite de son client sous les couleurs les plus favobles, et il accumule sans pitié les charges les plus accablantes contre ses innocents adversaires. Nous le voyons là encore tel qu'il nous a paru dans le premier acte, et tel que Mosca l'a dépeint avec une si fme ironie, incapable d'un bon sentiment, hardi contre les faibles, rampant devant les riches et les puissants, n'usant de son éloquence que pour augmenter sa fortune, et faisant payer au poids de l'or chaque mot qui sort de sa bouche. Pour frapper un grand coup, il fait apporter sur la scène Volpone, enveloppé de couvertures, et qui semble sur le point de rendre l'âme. La feinte maladie de son client lui inspire un mouvement oratoire qui attendrit nécessairement l'assemblée. «Est-ce là l'homme qu'on accuse? Vous le voyez, messieurs. Est-il en état de commettre les actes qu'on lui reproche? Il va mourir. C'est une cruauté de traîner un mourant à votre barre. Laissezle s'éteindre en paix, et ne troublez pas les derniers instants d'un malheureux qui va paraître devant Dieu. »
L'éloquence de Voltore, soutenue par les artifices de Mosca, l'emporte. Un verdict d'acquittement rend à Volpone la liberté et le droit de faire de nouvelles dupes. Mais alors l'esprit de ce diplomate, si habile et si sûr de lui, s'égare, le succès l'aveugle, et l'orgueil de la victoire lui fait commettre la première faute qu'il ait commise. Échappé à un danger si manifeste, il se croit désormais à l'abri de toute punition ; il se complaît dans le sentiment de sa force et de son adresse, et il pousse l'audace \vx^aiy3Ϋ»a. $^^\?«îfe^^^
limites de la témérité. Ce n'est pas assez d'avoir trompé dequis si longtemps tous ceux qui aspirent à sa succession ; il se propose de les mystifier plus cruellement encore, et il veut se donner le malin plaisir de jouir de leur déconvenue. Il fait répandre partout le bruit de sa mort, il rédige un testament fictif dans lequel il institue Mosca son héritier, et il se cache derrière une tapisserie pour observer les physionomies désappointées de Voltore, de Corbaccio et de Corvino , qui viendront certainement rôder autour du corps et flairer leur proie. Cette scène, seule, mériterait de faire vivre le nom de Jonson. Les plus grands comiques n'en ont pas conçu de meilleure. Le théâtre représente la chambre de Volpone en désordre. Mosca est assis à une table , entouré d'objets précieux, et parait fort occupé à écrire un inventaire. Il attend les candidats à l'héritage. Voltore arrive le premier, attiré, comme l'oiseau dont il porte le nom, par l'odeur du cadavre.
VOLTORE.
Eh bien ! mon cher Mosca.
MOSCA (écrivant sans faire attentiot. à lui). Tapis de Turquie, neuf...
VOLTORE (à part).
Il fait rinventaire. C'est bien.
MOSCA
Deux vêtements de nuit, tissu...
VOLTORE.
Où est le testament? Laisse-moi le lire en allendanl. {Entrent des domestiques qui apportent Corbaccio
dans une cKcùse,^
CORBACCIO.
C'est bien. Déposez-moi ici et retournez à la maison.
{Us sorteiît,)
VOLTORE.
Le voici qui arrive maintenant pour nous déranger !
(mosca, continuant à compter,) De drap d'or, deux pièces de plus...
CORBACCIO.
Est-ce fait, Mosca?
MOSCA {sans lui répondre).
De velours divers, huit...
VOLTORE [à part).
J'aime le soin qu'il prend.
CORBACCIO {très haut, à Mosca).
N'entends-tu pas?
{Comno entre.)
CORVINO.
Ha! l'heure est-elle arrivée, Mosca?
VOLPONE (regardant par-dessus la tapisserie derrière
laquelle il est caché).
Ah! les voici maintenant qui se rassemblent.
. CORVINO (à part).
Que font ici Tavocat et ce Corbaccio?
CORBACCIO (à part).
Que font ici ces gueux-là?
{Entre lady Politick-Would-Be.)
LADY POLITICK.
Mosca! le fil de ses jours est-il à bout?
MOSCA {continuant à compter).
Huit coffres de linge...
VOLPONE (à part).
ma belle lady Would-Be aussi!
CORVINO.
Mosca, le testament, que je puisse le leur montrer et les faire sortir d'ici.
MOSCA
Six coffres do linge ouvré, quatre de damas. — Voici. (// leur donne le testament d'un air indifférent par-dessus
son épaule.)
CORBACCIO.
l^]st-ce là le testament?
MOSCA {continuant à compter).
Duvets et traversins...
VOLPONE (à part).
Excellent ! continue à être occupé. C'est maintenant seulement qu'ils commencent à être émus; ils n'ont jamais pensé à moi. Regardez ; voyez, voyez, voyez comme leurs yeux parcourent rapidement ce long acte pour arriver au nom et aux legs et à ce qui leur revient.
Mosca héritier!
CORBACCIO.
Qu'est-ce que cela?
VOLPONE (à part).
Mon avocat est muet. Voyez la mine de mon marchand ; c'est comme s'il avait entendu parler de quelque terrible tempête et de la perte d'un bâtiment. Le cœur lui manque. Madame Politick va s'évanouir. Quant au vieillard à lunettes, il n'a pas encore pris connaissance de son malheur I
CORBACCIO (à part).
Tous ces gens-là sont désespérés. C'est pour sur moi
qui suis l'homme.
{Il prend le testament.)
CORVINO.
Mais, Mosca...
MOSCA {sans Vécouter), ^
Deux nécessaires en or...
CORVINO.
Est-ce sérieux?
MOSCA (continuant).
Un en ébène...
CORVINO.
Ou n'est-ce que pour vous moquer de moi?
MOSCA
L'autre en perles...
{D*iin air affairé,)
Je suis très occupé. Par ma foi, c'est une fortune qui me tombe du ciel. — Item, une salière d'agate. — Je ne la cherchais pas.
LADY POLITICK.
Entendez- vous, monsieur!
MOSCA
Une boîte parfumée....
(Très occupé.)
Je vous en prie, patience! vous voyez que j'ai affaire
en onyx.
LADY POLITICK.
Comment?
MOSCA
Demain, ou le jour suivant, j'aurai le temps de causer avec vous tous.
CORVINO.
Est-ce là l'issue de mes belles espérances?
LADY POLITICK.
Monsieur, je veux avoir une meilleure réponse.
Ma foi, madame, vous l'aurez. Je vous en prie, quittez gentiment ma maison. Oui, ne soulevez pas de tempêtes avec vos regards; mais écoutez, rappelez-vous ce que Votre Seigneurie m'a offert, pour faire d'elle une héritière ; allez et pensez-y. Cela suffit. Retournez chez vous, et traitez bien ce pauvre sir Paul, votre époux; sinon je pourrais lui raconter certaines énigmes. Allez, et que la mélancolie vous accompagne !
VOLPONE (à part).
mon excellent démon I
CORYINO.
Mosca, je vous en prie, un mot.
MOSCA
Seigneur ! est-ce que vous ne voulez pas encore prendre congé de nous? Il me semble que vous auriez dû leur donner l'exemple à tous. Pourquoi resteriez-vous ici? Avec quelle pensée, en vertu de quelle promesse? Entendezvous ? Ne savez-vous pas que je vous connais pour un sot, pour un homme qui aurait ambitionné d'être un mari complaisant, si la* fortune l'avait laissé faire ? Cette perle, direz-vous, vous a appartenu. Bien ! ce diamant aussi. Je ne le nie pas, mais je vous en remercie. Y a t-il encore ici beaucoup d'autres choses qui viennent de vous? C'est possible. Eh bien ! pensez que ces bonnes actions peuvent vous aider à cacher les mauvaises. Je ne vous trahirai pas. Retournez chez vous, et que la mélancolie ou la folie
vous accompagne !
{Co7*vino sort.)
VOLPONE (à part).
Il est unique, ce Mosca. Comme son rôle de coquin lui va bien I
VOLTORE {à part).
A coup sûr, il trompe tous ces gens-là en ma faveur
CORBACCio {qui Vient de lire le testament).
Mosca héritier !
VOLPONE (à part).
A la fin, ses quatre yeux l'ont trouvé.
CORBACCIO.
Je suis trompé, trahi par un esclave parasite. Gredin, lu t'es moqué de moi.
MOSCA
Oui, monsieur. Fermez votre bouche ou j'en arracherai h seule dent qui ^ recèle. ^'^%v-ç.^ \k^^ vous, ignoble et
avide coquia à trois jambes, qui, à chaque instant, depuis ces trois dernières années, venez flairer ici une proie, avec votre nez de chien couchant, et qui auriez voulu me payer pour empoisonner mon maître I N'est-ce pas vous qui aujourd'hui, devant la cour, avez publiquement déshérité votre fils, qui vous êtes parjuré? Retournez chez vous et allez-y mourir, au milieu de l'infection! Si vous croassez seulement une syllabe, je publie tout. Hors d'ici, et appelez vos porteurs !
(Corhaccio sort.)
VOLPONE (à part).
Excellent serviteur!
VOLTORE.
Maintenant, mon fidèle Mosca, je reconnais ton attachement...
MOSCA {comme s'il ne le reconnaissait pas).
Monsieur!
VOLTORE.
Sincère.
MOSCA {se remettant à écrire).
Une table de porphyre. — Ne me dérangez pas.
VOLTORE.
Allons, laisse tout cela. Ils sont partis.
MOSCA
Eh bien! Qui êtes-vous? Quoi? qui vous a envoyé cher cher?
(Faisant semblant de le reconnaître.)
Oh! je vous demande grâce, mon respectable monsieur. Par ma foi, je suis fâché qu'une heureuse chance qui m'arrive détruise ainsi le fruit de vos travaux qui, je dois le dire, méritaient mieux. Mais je vous assure, monsieur, que cela m'est tombé du ciel et que je désirerais presque en être débarrassé, si la volonté des morts ne devait être observée. Ce qui me fait du reste plaisir, c'est que vous n en avez pas besoin. Vous possédai ww^ \a.ç^s^^fc vj^^'^^^^
à votre éducation, ne vous laissera jamais dans le besoin, tant qu'il y aura des hommes et une méchanceté humaine pour alimenter les causes. Je voudrais en avoir seulement la moitié pour toute fortune, monsieur. Si j'ai quelque procès, et les choses sont, je Tespère bien, assez claires et assez en ordre pour que cela n'arrive pas, je prendrai la liberté de compter sur votre étourdissante éloquence, avec honoraires, bien entendu, monsieur. En attendant, vous qui êtes si fort sur la loi, vous avez, je le sais, trop de conscience pour convoiter ce qui m'appartient. Mou bon monsieur, je vous remercie de votre vaisselle : cela aide un jeune homme ù s'établir.
{Voltore sort,)
Le sang-froid et Pinsolence de Mosca, l'ironie avec laquelle il persifle ceux qu'il a si longtemps leurrés de ses promesses, achèvent la peinture de ce caractère comique, qui ne le cède ni aux esclaves de la comédie ancienne ni aux Scapins de la comédie moderne. Mosca répare Terreur de la fortune, qui Ta fait pauvre, par la souplesse industrieuse de son esprit. Il se sent supérieur aux sots qui remploient, et, sous la feinte humilité de ses manières, se devine, dès le premier acte, la conscience qu'il a de la force qu'il doit à son intelligence. Le monde à ses yeux se compose d'un grand nombre de dupes et d'une poignée de gens d'esprit. Ceux-ci, quelque maltraités qu'ils soient par le sort, doivent finir par obtenir l'avantage, car le succès appartient au plus habile. Ne lui parlez ni de scrupules, ni de délicatesse, ni de vertu. Il ne connaît pas la langue de la morale humaine. Pour lui, la vie n'a qu'un but : réussir; et, pour l'atteindre, tous les moyens sont bons. '
La scène dans laquelle il mystifie les héritiers remplit de joie Volpone, qui a tout entendu, caché derrière une tapisserie. Le gentilhomme de Venise savoure à longs traits le plaisir de se moquer des hommes avides qui ont attendu et souhaité sa mort avec tant d'impatience. C'est une volupté méchante, mais qui réveille son esprit blasé. Il jouit de leur désappointement, comme on jouit d'une vengeance. Il se plaît à les punir de leurs promesses menteuses et de leurs protestations hypocrites. Il cherche même à tirer d'eux une satisfaction plus complète encore, et il tombe alors dans l'extravagance . A force d'abuser du succès, il lasse la fortune et se perd lui-même.
Le dernier stratagème que Jonson lui attribue est si invraisemblable que l'intérêt en souffre. Après tous ses déguisements, Volpone en prend un nouveau plus hardi que tous les autres. On le croit mort, et il profite de cette erreur pour revêtir le costume d'un commandeur de Venise auquel il ressemble de taille et de figure. Sous ce travestissement, il sort, il parcourt les rues de la ville, il cherche ses victimes et il les accable de compliments hypocrites sur leur heureuse fortune, sur Théritage qu'ils ont dû recueillir h la mort du Renard, t Vous êtes riches maintenant, leur dit-il, vous êtes bien récompensés de vos peines et de vos préeents. Personne ne prend une plus grande part que moi à votre bonheur. » C'est pousser trop loin la manie de la mystification. L'avocat Voltore, irrité des félicitations si peu méritées qu'il vient de recevoir en pleine rue, furieux d'ailleurs contre Mosca^ prend un parti extrême. Lui auss»\,\\ ^«feX\v^^<è,^^^:ixv-
gereux, sans scrupules. Volpone a eu tort de ne pas le ménager davantage. Il n'a plus d'intérêt à soutenir Taccusation portée contre Gélia et Bonario, puisqu'il n'a plus l'espoir d'hériter; il calcule que l'apparence d'un bon sentiment, un semblant de repentir lui rapporteront peut-être plus que la dissimulation dont il a fait preuve jusque-là. Il pense qu'une fois en sa vie il peut lui être utile de dire la vérité, et il la dit. Il va trouver les juges, il leur raconte le complot qui a été formé contre une jeune femme et un jeune homme innocents, et il dénonce Mosca.
L'affaire alors change de face. On parle de confisquer, au profit de la république, les biens qui ont été légués au parasite. Volpone assiste à cette délibération, et, sous le costume du commandeur, il comprend un peu tard le danger, auquel il s'est gratuitement exposé. Il lui importe qu'on ne croie plus à sa mort; car, si l'on y croit, on va disposer de sa fortune. Il n'y a pas un instant à perdre, a Volpone vit, dit-il à l'oreille de l'avocat ; vous serez son héritier si vous contrefaites l'insensé, et si vous laissez croire que tout ce que vous venez de dire n'était qu'une fable forgée par votre imagination en délire. » Le rusé Voltore, alléché de nouveau par l'espoir de la succession, se prépare à changer encore une fois de rôle et à retourner le sens de ses paroles, lorsqu'on amène Mosca.
Volpone sent la nécessité d'avertir son serviteur; il lui recommande de confirmer le témoignage de l'avocat, en affirmant qu'il est vivant. Mais le Renard s'est pris lui-même au v^^i,<à- \a\\ q^\ vî4leud con-
naitre les hommes, lui qui méprise la vertu et la voix de la conscience, il a cru naïvement qu'il trouverait de la fidélité chez son parasite. Qu'importe cependant à Mosca l'intérêt de Volpone? Il l'a aervi tant qu'il a vu de l'avantage à le faire; mais, dès qu'il voit un moyen de s'enrichir à ses dépens, il l'abandonne. Il a entre les mains un testament, une pièce écrite de la main de Yolpone, et, si l'on veut qu'il se dessaisisse de cette preuve, il faut qu'on la lui paye. « Donnez-moi la moitié de vos biens, dit-il à son maître, et yaffirmerai que vous êtes vivant. » Volpone hésite d'abord; il refuse, puis il consent. Mais, pendant ce court intervalle, les prétentions de Mosca ont augmenté, a II est trop tard, répond-il; il me faut maintenant plus de la moitié de vos biens; » et, comme Volpone tarde de nouveau à lui répondre : (( Voici un imposteur , s'écrie-t-il en le désignant, voici un homme qui affirme l'existence d'un mort. »
La cour fait arrêter Volpone et ordonne qu'il soit fouetté pubhquement. Le Renard est perdu. Il ne lui reste plus qu'une dernière chance de salut : c'est de se faire reconnaître. Il jette son masque, il se dépouille du costume du commandeur et il paraît sous sa forme naturelle. « C'est moi qui suis Volpone, » dit-il au moment où les sbires mettent la main sur lui.
La vérité se fait jour enfin. Les magistrats voient clair dans ce dédale d'intrigues et de manœuvres souterraines qui les ont abusés ; ils démêlent la part de culpabilité de chacun, et ils prononcent contre tous ceux qui ont participé au crime un jugement sévèxro.^ mais juste. Le parasite, qui a èlé Y tove^ ^\x ^wsî^^\.> Prédécessevrs de Sh. ^^
est condamné au fouet et aux galères à perpétuité, pour avoir trompé la cour. Volpone, en sa qualité de gentilhomme, échappe à une peine infamante; mais on confisque tous ses biens au profit de Thospice des Incurables, et, pour le punir d'avoir contrefait le malade, la cour ordonne qu'il sera mis en prison et attaché avec des chaînes de fer, jusqu'à ce qu'il soit atteint d'une maladie réelle et douloureuse. Vol tore est rayé de l'ordre des avocats, Corbaccio dépouillé au profit de son fils et enfermé dans un couvent, Gorvino condamné à être promené dans Venise, sur le grand canal, avec des oreilles d'âne, et exposé au pilori *.
Cette comédie donne la mesure exacte des qualités et des défauts de Ben Jonson. Quand on la lit, on éprouve un mélange d'admiration pour la force de son style, pour sa verve comique, et de mécontentement, quelquefois même de dégoût, en voyant les moyens bizarres et violents dont il se sert pour amener les meilleures scènes. Il connaît bien les difformités de l'âme humaine, il les met en relief avec une rare énergie; mais il aime les peintures étranges, singulières, excessives. Ce ne sont pas des hommes qu'il nous présente, ainsi que nous l'avons déjà dit, mais
i. Dans un piquant chapitre sur Ben Jonson, M. Taine a traduit très heureusement quelques beaux vers du Renard, {Hiftoire de la littérature anglaise, V,. W.^
des monstre^. Ses principaux personnages ont quelque chose d'odieux et en même temps de singulier; ils ne se contentent pas des fautes ordinaires, ils aspirent à se singulariser dans le crime. Ils arrivent par là à frapper vivement les imaginations, mais c'est toujours aux dépens de la vraisemblance. Ces caractères exceptionnels, qui sortent de la mesure com* mune, ne peuvent pas non plus se mouvoir dans le cercle habituel des événements humains. Leurs pas* sions extraordinaires créent des situations qui paraissent forcées, parce qu'elles ne répondent à rien de ce que nous connaissons dans le monde, à rien de ce que la comédie a l'habitude de nous montrer. Le poète en vient nécessairement à inventer pour eux une action spéciale, dont son esprit fait tous les frais, comme il a fait tous ceux de leurs portraits.
Que de souplesse ne lui faudrait-il pas, pour qu'une intrigue ainsi élaborée , dans un intérêt de circonstance, ne gardât aucune trace de l'effort qu'elle a coûté? Chez Jonson, non seulement cette trace est visible, mais elle est choquante. On voit pleinement toute la peine qu'il s'est donnée pour tirer de son cerveau des combinaisons scéniques et pour les accommoder au caractère de ses héros. Par le travail d'invention auquel il se condamne , travail stérile et au-dessus de ses forces, il se prive du charme que donnent à la comédie l'aisance et le naturel de l'action. Les grands poètes comiques ne se creusent pas la tête pour découvrir des ressorts nouveaux, ils ne se piquent pas d'imaginer des gotot binaisons auxquelles on ïv'a ^^s> ^ow^^ ^5:^^i2c^. ^sj^^î^-
L'intrigue la plus vieille leur suffit pour concevoir les scènes les plus neuves. Ils pillent sans scrupule leurs devanciers, ils prennent leur bien pai-tout où ils le trouvent, comme disait Molière, et ils n'y perdent rien de leur originalité. Ils réservent celle-ci pour l'étude des caractères, sans vouloir en faire usage pour renouveler la forme extérieure de la comédie. Peu leur importe qu'une situation soit déjà ancienne et connue, pourvu qu'elle leur serve à mettre en relief un des travers ou un des vices de l'humanité. Jonson se serait donné beaucoup moins de peine, et il aurait mieux réussi, s'il s'était contenté, cpnmie Shakespeare, de prendre ses sujets dans les recueils de nouvelles italiennes ou dans les contes populaires. Il y aurait trouvé ce que ses laborieuses méditations n'ont jamais pu lui fournir, des fables intéressantes, des situationsvraisemblables et des plans suivis. Mais il eût fallu pour cela qu'il renonçât à sa prétention de peindre des hommes extraordinaires.
La bizarrerie et l'invraisemblance de ses plans tiennent à la fausse idée qu'il se fit de la comédie, en voulant n'y introduire que des figures singulières et nouvelles. Le poète comique a certainement besoin de nouveauté; il saisit, pour satisfaire son temps, des nuances locales et nationales de la physionomie humaine. Il prend dans la société qui l'entoure des portraits qui portent la date d'un siècle et qui ne reparaîtront peut-être plus dans l'histoire de l'humanité. Mais ce n'est là que la partie la moins durable de son œuvre. Elle lui sert à obtenir le succès du moment, elle ne fait pas vivre «>0Tv\îcvfeto^A\wQ,\réussit
DE BEN JONSON 3il
à intéresser les générations qui succèdent à la sienne qu'à la condition d'avoir observé, à côté des travers passagers de son siècle, ce qu'il y a d'éternel dans notre nature, ce qui ne passe pas et ce qui se retrouve chez tous les peuples et dans tous les temps. Les types comiques ne sont pas autre chose que l'incarnation d'un travers permanent de l'humanité; ils se transmettent de génération en génération ; ils ne vieillissent pas, et, après des centaines d'années, avec un léger changement de costume et d'attitude, ils peuvent reparaître sur la scène aussi jeunes et aussi vivants que le jour où ils y ont figuré pour la première fois. Plus le poète comique crée de ces portraits collectifs, généraux et durables, plus il est grand. Cette grandeur n'a pas manqué à Jonson. Il a quelquefois rencontré, notamment dans le rôle du Puritain, des traits d'une vérité impérissable. Seulement il n'a pas eu souvent la même fortune. Au lieu de. s'attacher à ceux-là de préférence à tous les autres, il raffine, il cherche l'exception; à force de vouloir distinguer ses personnages par les particularités de leur caractère, il arrive à les mettre en dehors de l'humanité, dans la catégorie des êtres difformes et horribles, qu'on regarde une fois par curiosité, comme une aberration de la nature, mais auxquels on ne revient pas, parce qu'on n'y reconnaît pas assez du visage et des sentiments de l'homme.
Il a fait comme les amateurs de bibliographie, qui n'estiment que les livres rares, sans s'inquiéter de savoir s'ils sont bons, et, avec assez de génie pour créer des types immortels, il ne tvo\i^ ^ \sàs»^^ ^Ns^^fc
collection d'originaux. Aussi la plupart de ses pièces ont-elles eu le même sort que les trésors d'un bibliographe; elles n'intéressent plus que les curieux. En Angleterre, on les admire de confiance plus qu'on ne les lit et surtout plus qu'on ne les joue, et sur le continent, malgré les grandes et durables beautés qu'elles renferment, on pourrait compter sans peine le nombre de ceux qui les connaissent. Elles sentent l'effort et l'huile, comme disaient les Grecs. Ce n'est pas l'élan spontané de l'imagination, c'est le travail pénible et lent de la pensée qui les produit. On dit que Shakespeare écrivait d'inspiration et que ses manuscrits ne portent aucune trace de ratures. Jonson remanie les siens et n'arrive qu'après une lutte intérieure à l'expression définitive de ses idées. C'est en cela qu'il appartient tout à fait à l'école classique; mais chez les classiques complets, la trace de l'effort disparaît, tandis que chez lui elle demeure.
Sa grande érudition gêne plutôt qu'elle ne soutient l'essor de sa poésie. Chaque fois qu'il prend la plume, les souvenirs de l'antiquité l'assiègent et contrarient la liberté de ses conceptions. La mémoire tient une place trop élevée parmi les facultés de son esprit. Elle lui fournit souvent des motifs d'imitation là où le sujet demande des études personnelles et neuves. Elle ne fait pas d'ailleurs un choix assez sévère entre les matériaux qu'elle lui apporte; elle les prend dans Libanius ou dans Ovide aussi bien que dans Sophocle et dans Virgile. C'est ce flot incessant de souvenirs qui donne trop fréquemment au style de Ben Jonson l'apparence d'une mosaïque, en le surchargeant d'or-
nements disparates. L'abondance de ses richesses Temban'asse. Il ne veut pas les perdre et, dans la crainte de ne pas s'en servir, il les place à l'endroit où on les attendait le moins. Entre des mains si savantes, la comédie ne paraît ni assez libre ni assez gaie. Elle se ressent des labeurs de l'enfantement et de la poussière des livres au milieu desquels elle est éclose. Elle ne rit pas avec abandon, comme la mtise d'Aristophane ou de Molière; elle ne suit pas les caprices d'une imagination enjouée; mais elle se contient, elle se surveille et elle garde, jusque dans ses épanchements, quelques restes de la gravité pesante du pédantisme.
Si Jonson n'a pas les qualités aimables du poète comique, il possède du moins toutes celles que donnent la force de la raison et l'originalité de l'esprit. S'il n'a pas laissé une comédie parfaite, il a écrit des scènes que le génie seul pouvait concevoir et achever. Lorsqu'il rencontre une situation plaisante d'où peut sortir une leçon morale et qui appelle sur les lèvres, non pas le sourire léger de la gaieté, mais le rire ironique et amer de l'indignation réfléchie, il s'anime, il s'enflamme et il atteint, sous l'empire d'un sentiment puissant, les accents les plus mâles de la haute comédie. Il peint mieux les vices que les ridicules, parce qu'il a plus de vigueur que de finesse. Il ne sait pas rendre les nuances délicates du caractère de Gélimène; mais il accuse, avec énergie, les physionomies de TAvare et de Tartufe. On pourrait dire que son véritable domaine, c'est la satire. Il a plutôt l'étoffe d'un poète satirique que celle d'un, çoèta co^sê^^s^^^'^îv.
;lVl LE RENARD DE BEN JONSON
il ne réussit jamais si bien que lorsqu'il introduit dans la comédie l'invective ardente de Juvénal.
Ni ses œuvres ni sa personne ne devaient obtenir la popularité. C'est le sort des critiques armés qui combattent les opinions et qui contredisent les goûts de leur temps. Mais, malgré la sévérité exclusive de ses principes littéraires, malgré Tâpreté de sa polémique et son dédain pour les théories à la mode, il força ses compatriotes à admirer les fortes beautés de son style et les hardiesses de sa pensée. La renommée alla au-devant de l'aimable William ; Jonson la conquit par la lutte etl'épéeà la main. Il suffit à la gloire de ce dernier d'avoir été souvent comparé à son rival. Assurément, si nous avions perdu le théâtre de Shakespeare, aucune pièce n'attesterait mieux que les comédies de Ben Jonson le grand mouvement dramatique qui s'est produit en Angleterre à la fin du XVI® siècle. Ce ne sont pas des chefs-d'œuvre; mais il n'y a que les chefs-d'œuvre qu'on puisse leur préférer*.
1. Malgré de légères difif^euces d'appréciation, M. Ulrici a bien voulu reconnaître dans la treizième édition de son grand ouvrage (}ue, lui et moi, nous étions presque toujours d'accord dans nos jugements sur les prédécesseurs et les contemporains de Shakespeare. l\ a même eu la bonne grâce d'ajouter que cette concordance de nos opinions le confirmait dans la sienne propre. Je lui dois le même témoignage. U m'a été particulièrement précieux de me trouver d'accord avec un si bon juge et un esprit si distingué. Ulrici, Shakspeare*s dramatische Kiinsty t. I, p. 351, Leipzig, 1874.