FLORENCE
Samedi 13 mars.
C'est aujourd'hui seulement que je puis reprendre mon petit journal. Que de mauvais jours j'ai passés depuis la belle et émouvante journée de Pisel Que d'inquiétudes et de tristesses (i)'
(i) La mère d'Eugénie était tombée gravement maladf. en arrivant à Florence.
Les plus sombres réalités de la vie venaient ainsi me saisir au milieu des splendeurs de l'art et de la poésie. J'ai bien compris alors que les joies de ce monde sont peu solides, et que cette ivresse de l'esprit et de l'imagination ne .peut jamais être qu'une rare exception dans notre vie. Devant mes inquiétudes, mes chagrins et mes angoisses, l'Italie s'est dépouillée subitement de son prestige; je ne l'ai plus vue que comme une terre étrangère où je n'avais que des sujets de tristesse et aucune main pour me relever.
Enfin, que le bon Dieu soit béni de tout, des épreuves et des consolations, de la maladie et de la santé, de nos inquiétudes passées et de nos joies présentes ! Aujourd'hui seulement où j'ai le cœur plus épanoui, j'ai pu admirer de nouveau et me sentir saisie devant tant de chefs-d'œuvre et de grands souvenirs.
Florence est vraiment la ville des grands hommes et des grandes œuvres ; il y règne encore je ne sais quel souffle artistique qui vous pénètre de toutes parts. A chaque instant, on se sent ému par quelque glorieux souvenir ou par les œuvres éternellement belles des grands peintres d'Italie. Florence ne ressemble à aucune des villes que j'ai vues jusqu'à pré-
sent; elle n'est pas bruyante, animée et pittoresque comme Gênes; elle n'est pas austère et mélancolique comme Pise. C'est encore une capitale avec de grands quartiers neufs , des rues larges et bien alignées, beaucoup de beaux équipages, des magasins français et anglais, un grand mouvement de touristes et de visiteurs de tous les genres. Les restes de l'ancienne splendeur de la République y apparaissent à chaque pas, presque toujours bien entretenus et conservés avec respect. On sent que la vie ne s'est pas retirée de ce peuple, mais qu'elle s'est étrangement amoindrie. Les monuments de Florence ont un aspect plus grandiose que ceux de Gênes et frappent bien autrement l'imagination. Ces palais sont des forteresses avec d'énormes blocs de pierre à demi taillés, d'une architecture triste et imposante, mais pleine de cette élégance mauresque que j'avais rêvée pour les palais de Venise. Ils m'apparaissaient comme l'image de cette merveilleuse civilisation des villes italiennes, si agitées, si pleines de passions haineuses et de grands sentiments, si brillantes et si fécondes en sublimes inspirations.
Je voudrais savoir bien des choses sur ces temps qui ressemblent si peu à notre état pré-
sent. Je ne sais rien; je ne vois que l'extérieur. Je regarde tout éblouie les œuvres éternelles sorties de ce foyer brûlant et fécond, comme on voit passer les étoiles filantes sans rien savoir sur leur origine et la raison de leur existence. .
Le palais Pitti m'a révélé un monde sublime et inconnu ; je sentais vivre autour de moi tous ces chefs-d'œuvre; chacun d'eux me faisait pénétrer dans les hautes et mystérieuses régions de l'art, que je n'avais fait que pressentir.
Devant la Mise au tombeau du Pérugin, je n'étais pas éblouie comme devant les œuvres de Raphaël , de Fra Bartolomeo , d'André del Sarto; j'étais véritablement émue; je ne pouvais m'arracher à cette scène pleine de douleurs et de consolations célestes. Je sentais pénétrer en mon âme cette amertume profonde et résignée, cet amour ardent, cette adoration tendre et naïve de la Vierge et des saints. Dans toutes les peintures du Pérugin et de la plupart des peintres de cette époque, la forme n'est que l'expression d'une pensée si pure, si sainte, si naïve, qu'elle semble être comme un reflet du ciel. Ce ne sont plus les yeux qui jouissent en regardant ces suaves visages ; c'est le cœur qui les sent, qui les comprend.
Longtemps j'ai eu devant les yeux cette belle figure de la Vierge penchée sur son Fils, le regardant avec des yeux d'amour comme pour lui parler encore et retrouver en Lui la vie qui s'y est éteinte. Autour sont les saintes femmes et les apptres , les uns priant à genoux , les autres contemplant le corps de leur Sauveur dans une muette et profonde adoration; dans le fond, un paysage mélancolique et calme. Non, ce n'est pas là l'image d'une douleur terrestre; ce n'est pas encore un tableau du ciel pourtant; c'est une révélation de la vie calme et profonde de l'âme unie à Dieu