‹ PrédestinéeChapitre 9 sur 18 · PISE · texte numérisé non relu

PISE

i" mars.

Gênes m'avait éblouie; Pise m'a émue. Je n'ai jamais rien vu de si propre à frapper l'imagination. L'aspect de Pise est triste; les maisons sont régulières, bien bâties, beaucoup sont anciennes ; les rues sont bien pavées , mais désertes et silencieuses. L'Arno roule au milieu de la ville, profondément encaissé dans les murailles des quais; mais à part le nom du fleuve, il n'y a là rien qui parle des gloires du passé. Tout à coup, dans une grande place isolée où croît l'herbe des ruines, entourée d'un côté par les hautes murailles de l'antique Pise, on voit

s'élever comme une grande et imposante vision le dôme avec sa coupole et ses mille colonnes, le Baptistère et la Tour penchée. Ces monuments debout et entiers survivant seuls à la civilisation qui les avait élevés, m'ont frappée d'un respect et d'une émotion que je n'avais

jamais éprouvés auparavant

A gauche du Baptistère est le Campo Santo. C'est un cloître gothique, d'un aspect triste et imposant; au centre est la terre rapportée de Jérusalem et mêlée maintenant à la cendre des générations écoulées. Le long des cloîtres sont dispersés de nombreux tombeaux , confondus avec des sarcophages et des bustes antiques fort remarquables, mais qu'on aimerait mieux voir dans un musée. Les murs sont peints à fresque par d'anciens peintres , et , malgré les ravages du temps et la grossièreté des peintures, il y a encore dans ces gigantesques ouvrages des figures charmantes pleines de naïveté et de grâce. C'est là, au milieu des tombes, en face des derniers restes d'un passé glorieux, mais éteint pour jamais, que sont les grandes fresques d'Orcagna, représentant le Triomphe de la Mort, le Jugement dernier et l'Enfer. Je suis restée longtemps devant ces peintures énergiques. Mes yeux et ma pensée allaient

alternativement de cette sombre figure de la Mort frappant la jeunesse, le plaisir et l'espérance, aux tombes et aux ruines qui m'environnaient. Il y avait ici la plus effrayante réalisation du triomphe de la Mort. Tous ceux qui avaient transporté cette terre vraiment sainte, le peintre qui avait tracé ce grand tableau, les générations qui avaient passé devant lui, tout était tombé sous la faux terrible ; je la sentais levée sur moi et sur les miens. Cette pensée était effrayante, mais elle n'était pas sombre; elle ne me désespérait pas. Je regardais, à côté de ces cadavres, la figure de l'âme s 'envolant vers le monde de l'éternité sous la forme d'un petit enfant, et je sentais que la mort pour le chrétien n'est qu'une nouvelle naissance.

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