SIENNE
Quelle ville étrange et pittoresque ! Des rues entières bordées de palais gothiques, des églises sombres et austères. C'est tout le moyen âge qui revit autour de nous. Il me semblait être
transportée subitement dans ces siècles orageux, mais pleins de foi et de grandes et généreuses inspirations, souillés par d'horribles crimes, mais illuminés par les plus héroïques et les plus touchantes vertus. A peine si la vue des costumes modernes peut détruire l'illusion.
Chacune des villes italiennes a une physionomie différente. Pise, la lière, riche et aventureuse république, ressemble à une reine déchue retirée dans un orgueilleux silence. A Florence, il y a comme un épanouissement de force, de richesse et de grandeur; l'art y arrive au point extrême de la perfection. A Sienne, il est plus spontané, plus instinctif et en même temps plus original ; le style gothique y règne dans toute sa simple et mystérieuse grandeur.
Je suis arrivée à Sienne, l'esprit et le cœur pleins de l'image de ma chère sainte Catherine. J'ai trouvé son souvenir vivant partout ; j'ai été voir la petite maison où elle habitait avec son père, au fond d'une étroite ruelle. On n'y a rien changé ; seulement on a établi un autel dans chaque chambre et on a couvert les murs de belles fresques. J'ai vu la boutique du teinturier Benincasa, la cuisine où sainte Catherine s'occupait des soins du ménage, une petite galerie ouverte d'où elle pouvait apercevoir, entre
les toits des maisons, le ciel et le clocher découpé de la cathédrale. Je suis entrée avec respect et émotion dans tous ces sanctuaires si petits et si humbles en apparence , mais si grands aux yeux de Dieu. Je me suis agenouillée devant le crucifix oii elle priait, j'ai prié de tout mon cœur dans sa pauvre petite chambre ; l'air et le soleil pouvaient à peine y entrer, mais elle était illuminée par toutes les splendeurs du ciel! J'ai recommandé de toute mon âme à ma chère sainte ceux que j'aime ; je suis sûre qu'elle m'a vue et qu'elle m'a entendue. . . .
La perle de Sienne et l'un des plus beaux joyaux de ce diadème d'églises dont la foi des Italiens a couronné leur belle et catholique patrie, c'est le Dôme, cette éblouissante cathédrale entièrement revêtue, au dedans et au dehors, de marbre blanc et noir. De quelle émotion j'ai été saisie en entrant dans cette église mystérieuse et imposante! On y disait la grand'messe de Pâques; des torrents d'harmonie couraient sous les sombres voûtes ; mes regards s'enfonçaient dans une forêt d'arceaux et de colonnes; je marchais comme enivrée, au milieu d'un peuple de statues et de tableaux qui tous me parlaient de Dieu et me montraient
le ciel. Je croyais vraiment être dans un coin du Paradis !
7 avril. — Voici une date que je n'oublierai jamais; ce soir, dans quelques heures, nous serons à Rome!... Oh! comme le cœur m'a battu ce matin, lorsque cette pensée m'est arrivée ! Nous sommes partis par un temps ravissant, tous en joie et en santé. Au sortir de Viterbe, nous avons gravi, au milieu d'une magnifique forêt de chênes, la montagne de Bimato. Derrière nous s'entr'ouvrait la plaine immense de Viterbe, voilée par les vapeurs du matin, et terminée à l'horizon par le lac Bolsena et les sommets arides de la frontière toscane. Tout à coup , au-dessous de nous , dans une gorge arrondie et verdoyante, nous avons aperçu un petit lac bleu, limpide, bordé de prairies solitaires. C'était le cratère d'un ancien volcan. Rien ne peut rendre le calme et la fraîcheur de ce paysage.
Au bas de la montagne, au village de Ronciglione, commence la campagne romaine. Depuis ce moment, nous courons au milieu dune plaine immense, sans arbres, sans habitations, couverte d'une chétive verdure et interrompue
çà et là par quelques légères ondulations de terrain.
Il y a une heure, le conducteur nous montra de loin un dôme et une flèche à l'horizon; c'était Saint-Pierre de Rome !
Maintenant, je ne vois plus rien que le désert, la solitude immense et sans bornes. J'attends, j'espère, je rêve au passé, au présent, à cette Ville éternelle que tant de siècles ont saluée comme la reine du monde, et que l'avenir couronnera d'une gloire éternelle ! Je pense aux nouvelles qui nous y attendent et dont je suis inquiète ; mille souvenirs, mille émotions se pressent dans mon cœur!... O Rome, patrie de tous les cœurs chrétiens, rêve de toutes les imaginations et de toutes les intelligences, avec quel bonheur et quel amoxir je te salue de loin !