DE L'IMAGINATION
De quel nom faut-il te nommer, capricieuse et puissante fée? Les uns se rient de tes œuvres et les méprisent comme des illusions indignes de l'esprit de l'homme. Les autres t'aiment et te suivent comme la compagne et le charme de leur vie. Pour quelques-uns, tu es la lumière qui leur découvre les beautés invisibles, l'instrument des grandes œuvres, ou au moins la voix douce qui endort en eux le sentiment des misères de ce monde. Pour d'autres, tues un tyran qui les dévore, l'appel trompeur qui les pousse dans l'abîme, l'écueil où vont échouer leurs plus nobles facultés.
Oh! qu'es-tu donc? Je te connais. Je t'ai
souvent sentie en moi, créant pour les yeux de mon âme des spectacles ravissants. Combien de fois n'es-tu pas venue, dans mes heures de solitude, animant et embellissant tout autour de moi! Alors tu éveillais dans la nature comme un souffle d'harmonie et de beauté; j'entendais des voix mélodieuses dans le bruissement des feuilles et le murmure des insectes; tout s'agrandissait devant moi, et il me semblait que je voyais l'infini au delà de l'horizon enflammé du couchant ou du ciel étoile des nuits. Oh! comme toute la nature m'a semblé ensuite froide, triste et sans vie, lorsque tu m'as quittée !
Hélas! je n'ai jamais vu encore sur la terre les doux printemps, et les belles montagnes, et les solitudes verdoyantes au milieu desquelles tu m'as si souvent conduite ! Et lorsque, inspirée tour à tour par mon intelligence, ma mémoire ou mon cœur, je m'élève au-dessus des choses matérielles, combien de fois ne m'as-tu pas montré sous une forme sensible l'objet de mes études et de mes méditations, les croyances et les désirs de mon âme, et les images chéries de tous ceux que j'aime! N'est-ce pas encore toi, ô imagination, qui parles si doucement au cœur de l'exilé, tandis qu'il écoute en silence
un chant de sa patrie, et qui lui montres comme un ravissant mirage le bonheur passé? N'est-ce pas toi qui crées dans l'âme du poète et de l'artiste les visions sublimes que leur génie va nous révéler?
Que dirai-je aussi de ton activité? Tu es la première faculté qui se développe dans l'âme de l'enfant; tu ne t'endors jamais, même quand tout notre être est enseveli dans le sommeil; il y a bien peu d'hommes que tu ne" visites de temps en temps et qui ne gardent dans leur sanctuaire intime une petite place où ils puissent venir t'écouter quelquefois. Dans lésâmes où tu règnes, tu t'assoupis rarement, et il suffit alors de la moindre chose pour t'éveiller. Mais qui donc pourrait raconter toutes tes opérations magiques ?