LA VIE
Qu'est-ce que la vie? D"où nous vient-elle? Quel en est le but? Qu'est-elle en elle-même? Qu'est-ce enfin que la mort, cette puissance anystérieuse et terrible qui, seule, a plus de force que la vie ?
O redoutables problèmes que les siècles ont creusés en vain, que les générations ont soumis avec angoisse à toutes les intelligences et que jamais aucune science humaine n'a pu et ne pourra expliquer ! Dieu seul, le maître et l'auteur de la vie, a pu nous donner la lumière nécessaire pour marcher dans ce chemin dont nous ne connaissons ni l'origine ni le but, et pour attendre avec confiance une lumière plus vive et plus complète. De lui-même, l'homme ne peut définir les mystères de la vie dont il est animé. Elle le pénètre et le presse de toutes parts, et il ne peut dire ce qu'est ce feu immense, universel, qui agit dans tous les êtres, qui leur est
tellement incorporé que sans lui ils n'existeraient pas, et qui leur appartient si peu que le moindre souffle suffit pour le leur enlever.
La vie est répandue avec profusion au dedans et au dehors de nous. Son haleine glisse sous l'herbe des montagnes et les épis tremblants des plaines fécondes; sa voix retentit dans les mille accents joyeux de toute créature. Elle est en nous , elle fait mouvoir notre corps , elle anime notre âme, elle fait battre notre cœur. Ne l'avons-nous pas souvent sentie dans ces moments heureux où la volonté est saisie tout à coup d'une ardeur inconnue, où le cœur bat plus vite, où l'âme pleine de désirs, d'aspirations, de révélations incomplètes, n'a plus pour toute parole que des chants ou le silence? Alors, dans ces moments d'ivresse, nous avons vraiment senti la vie. C'était le mouvement, c'était la joie, c'était l'union, l'amour, la chaleur et la lumière.
Mais cette vie que nous révèlent et nos rêves, et nos émotions, et les splendeurs de la nature vivante qui nous entoure, est-ce bien là la vie réelle ? O mon Dieu, qui me dévoilera ce mystère?
A côté de ce chant de joie et d'actions de grâces qui semblerait devoir être la langue na-
tive de tout ce qui a vie en ce monde s'élève une plainte immense. Toute créature gémit; toute créature est soumise à la douleur, au travail, et enfin à la mort, et plus la vie est abondante en elle, plus il lui faut souffrir et mourir. L'homme, le plus parfait de tous les êtres vivants, est le plus malheureux et le plus faible. La vie est une douloureuse lutte, une longue chaîne de misères et de souffrances mêlées à quelques jouissances achetées toujours par bien des pleurs. Qui pourrait dire tous les maux qui déchirent une seule âme? Nous avons soif de bonheur, de vérité et d'amour, et jamais rien ne peut nous satisfaire. Errant au milieu des ténèbres, nous attachant avec l'angoisse du naufragé aux roseaux fragiles du rivage, espérant sans cesse, pour être blessés plus vivement ensuite par l'épine du désespoir, trompés par tous nos désirs, déchirés dans toutes nos affections, énervés par l'ennui qui se trouve au fond de toutes les choses de ce monde, souillés par mille tentations, nous traînons ainsi notre vie malheureuse entre les illusions vaines du matin et l'épuisement du soir. Et puis, à l'heure marquée, une puissance inconnue et terrible nous arrache à ce corps que nous avons considéré comme notre être propre. Un peu de pous-
sière que le vent emporte, un souvenir qui s'éteint bientôt, voilà tout ce qui reste d'un homme qui avait souffert, qui avait aimé, qui peut-être s'était élevé par la pensée jusqu'aux splendeurs des mondes supérieurs. D'autres hommes vont vivre, mourir, être oubliés, là où il avait vécu, là où il est mort. Les générations se succèdent et vont s'engloutir tour à tour dans les abîmes de la mort, et de tant d'âmes vivantes il semble qu'il ne reste plus rien.
Voilà ce que l'homme seul connaît de sa propre vie, et en la voyant si malheureuse et si fragile, il maudit avec Job le jour de sa naissance.
C'est dans cet abîme de ténèbres et de désespoir qu'était plongée la pauvre humanité lorsqu'une grande lumière s'est levée sur elle. Depuis ce jour , une magnifique espérance a traversé notre vallée de larmes; nous savons maintenant l'énigme de notre vie. Non, ce n'est pas Dieu qui a fait nos douleurs; ce n'est pas lui qui a créé la mort. Lorsqu'il nous a tirés du néant, la vie qu'il nous donnait venait de lui; c'était le souffle de sa bouche et comme la communication incomplète de son bonheur et de ses perfections infinies. Nous devions vivre heureux par notre union libre avec la source
éternelle de notre vie. Nous nous en sommes séparés de nous-mêmes en nous éloignant de Dieu, et, avec le péché, la douleur et la mort sont entrées dans le monde. Depuis ce jour, le mal a pris possession de nous; nos corps ont été condamnés à la destruction, et le souffle immortel que Dieu avait mis en nous a été la proie de l'ignorance, de la concupiscence et de la douleur. Notre vie primitive n'était plus que l'étincelle cachée sous la cendre, et nous ne pouvions la rallumer par nos propres forces.
Alors notre Créateur, ému d'une pitié ineffable, est venu à nous; le Verbe s'est fait chair, et, par sa mort, il nous donne la vie et la vie éternelle. Ce mystère explique tout.
Oh! oui, mon Dieu, je le comprends; cette vie dont je sens en moi comme les lueurs fuofitives, c'est le germe informe de celle que vous nous aviez donnée dès l'origine, que nous avions perdue, et que notre Sauveur est venu racheter. Ce germe éclos sous l'influence du mal et de la mort, il faut que nous le séparions de tout ce qui le souille et l'éloigné de vous; il faut que tout mal soit effacé en lui par ce qui est la peine même du mal, par la mort et la souffrance.
C'est le grand mystère et l'alliance suprême de votre justice, de votre miséricorde et de
notre propre liberté. La vie est une épreuve; c'est l'océan agité d'où notre âme sortira, au matin de son éternité, comme un soleil éblouissant ; c'est la terre obscure où le grain de sénevé germe, se dépouille et meurt pour produire un grand arbre.
O mon Dieu, je le veux ainsi, je veux mourir à tout ce qui est mal et à tout ce qui est fragile, parce que tout ce qui n'est pas éternel ne vient pas de vous et ne peut nous donner la vie. Je veux croire en vous, en vos perfections adorables, dans la vérité, dans l'amour, dans la beauté, dans le bien ; j'en chercherai et j'en cultiverai avec soin les germes que garde encore notre pauvre terre, et alors quand je serai délivrée de cette vie misérable, ô ravissante espérance ! vous serez vous-même ma joie, mon amour, ma récompense et ma vie éternelle et bienheureuse.
2o6 APPENDICE,