ANECDOTES ET EXTRAITS
ANECDOTES
tte* a vu dans le xnf siècle quelque chose d'assez Singulier en fait d'excommunication : c'était le temps des grands démêlés entre le Pape Innocent IV \et l'Empereur Frédéric IL Ce Pape tint , en 1245, un concile général à Lyon , dans lequel il excommunia et déposa l'Empereur , puis ordonna que la bulle d'excommunication fut publiée par toute la chrétienté. On pense bien que de tous côtés le clergé s'empressa d'exécuter les ordres de Sa Sainteté avec la soumission ld plus entière. Cependant un curé dfe Paris (celui de Sàint-Gérmain-l'Auxerrois), sans trop de respect pour la main puissante qui lançait ainsi les - foudres du Vatican sur les trônes , osa monter en chaire , et , au lieu de donner lecture de la bulle avec les cérémonies accoutumées , dit d'une Voix ferme à ses paroissiens : « Voué savez , mè$
» frères, que j'ai ordre de fulminer une excom- » munication contre l'Empereur Frédéric l ; j'en » ignore le motif ; tout ce que je sais , c'est qu'il y » a entre ce prince et le pape de grands différends » . et une aliénation implacable ; Dieu seul connaît » qui des deux a tort ; c'est pourquoi de toute ma » puissance, aussi loin qu'elle peut s'étendre, j'ex- » communie celui qui fait injure à l'autre et j'ab- » sous celui qui la souffre. » On dit que l'Empereur instruit du fait, en sut gré au prédicateur, et lui envoya un beau présent. Mais le Pape et le Roi (Saint-Louis), blâmèrent cette plaisanterie déplacée , et M. le curé expia sa faute par une pénitence canonique.
1 On ne sera peut-être pas fâché de voir la forme de cette sentence d'excommunication; voici la traduction exacte du texte de la bulle : » Je suis le vicaire de Jésus-Christ ; tout ce » que je lierai sur la terre sera lié dans le ciel , suivant la » promesse du. Fils de Dieu à saint Pierre. C'est pourquoi , » après en avoir délibéré avec nos frères et avec le Concile , » je déclare Frédéric atteint et convaincu de sacrilège et » d'hérésie , excommunié et déchu de l'empire ; j'absous pour » toujours de leur serment ceux qui lui ont juré fidélité; je » défends sous peine d'excommunication encourue par le seul » fait, de lui obéir désormais. J'ordonne enfin aux élec- » teurs d'élire un autre empereur ; et je me réserve la disert sition du royaume de Sicile »
On prétend que le Pape n'avait point délibéré sur cette affaire avec les membres du Concile , et que l'expédition de la sentence ne portait point , avec l'approbation du Concile. C'est ce qui aura peut-être servi de prétexte au curé de St.-Germainl'Auxerrois pour agir comme il l'a fait.
C'est dans ce Concile de Lyon qu'Innocent IV donna le chapeau rouge aux cardinaux, capellos rubros, comme le marque Nicolas de Curbion, dans la vie de ce pontife , ch. 21 . On lui attribue encore la bénédiction solennelle de la rose d'or f , mais D. Calmet prouve qu'elle remonte à Léon IX , élu Pape en 1048. — Quant au bon mot de S. Thomas d'Aquin , c'est bien à Innocent IV qu'il a été adressé : ce pontife recevant devant le saint docteur une somme considérable d'argent , lui dit : « Vous voyez
■ Cette rose esfc une fleur artificielle dont la tige et les feuilles sont en or; le Pape la bénissait avec solennité, à la messe du dimanche de carême où Ton chante Lœtare Jérusalem; il là portait après la messe en procession, ensuite il l'envoyait à quelque prince ou princesse.
Nous rapporterons à ce sujet une lettre de l'empereur Maximilien I, à sa fille Marguerite ^d'Autriche par laquelle il lui annonce l'envoi de la rose d'or de la part dû Pape ( Léon X ), à l'archiduc Charles (depuis Charles-Quint ) * son fils. Cette lettre, datée du 8 décembre 1515, est un monument du temps :
« Treschiere et tresamée fille, nostre chier et bienamé » François Cicote sen va -présentement pour de la part de nostre » saint père le Pape $ présenter a nostre treschier et tresamé i> filz don Charles une roze d'or , et pour ce ledict Cicote a » adez (toujours) esté nostre bon seruiteur, nous désirons et » vous requérons que luy veuillez faire ayde et assistance et » tenir la main envers nostre dit filz quil en soit de . luy bien » receu et recueillie (sic); et vous nous ferez chose agréable » a tant treschiere et tresamée fille ; Nostre Seigneur soit garde fc de vous.
» Donné en nostre vrile dé Fyenche lé vnie jour de décemt» bre, l'an.mil v« et xv. JP*r regem , plus bas signé Renner. »
» que nous ne sommes plus au temps où S. Pierre » disait : Je ri ai ni or ' ni argent ; » à quoi le . saint docteur répondit : « Cela est vrai , saint père ; mais » aussi, nous ne sommes plus au temps où saint » Pierre disait au paralytique : Au nom de Jésus , » levez-vous et marchez. »
Un prédicateur voulant prouver à son auditoire que le Pape était supérieur aux patriarches de Constantinople et d'Antioche , s'y prit de la manière suivante : « Vous savez , mes chers frères , que » dans la Genèse , qui est le livre de la création , il » est dit par six fois : qui fut le soir , qui fut le mâtin. . ; » or, si l'occident va toujours avant l'orient, » l'Italie qui est nommée Hespérie , doit nécessaire- » ment aller avant Constantinople et Antioche. » Donc le Pape qui est à Rome , marche infaillible- » ment avant le patriarche de Constantinople, etc. » Conçoit-on qu'on ait pu débiter en chaire de pareilles niaiseries !
Un religieux capucin, charge de prononcer le panégyrique de saint Pierre , le samedi 29 juin 1645, prit pour texte de son sermon ces paroles de Jésus- Christ : Et ego dico tibi, quia tu es Petrus, « Et je vous le dis , vous êtes Pierre. » Evangile selon saint Mathieu, chap. xvi, vers. 18. Puis l'orateur entra ainsi en matière : « Yous n'ignorez pas , mes chers » frères , qu'il y a trois sortes de pierres, pierre à
» bâtir , pierre à fusil , pierre à cautère. Hé bien r » sachez que le grand saint dont j'ai à vous entre- » tenir aujourd'hui, a réuni les propriétés de ces » trois pierres : il a été pierre à bâtir , puisque c'est » sur lui que le Sauveur à élevé son Eglise, en » disant : super hanc petram œdificabo ecclesiam meam ; » il a été pierre à fusil , puisque c'est lui qui a pro- » duit au monde la lumière de la foi , en frappant » les cœurs des premiers fidèles dont il est sorti tant » d'étincelles salutaires ; enfin il a été pierre à cau^ » tère , puisque , par son zèle et par son ardeur , il » a détruit tout ce que les hommes avaient de cor-? » rompu et d'impur. Nous envisagerons donc le » divin apôtre saint Pierre sous ces trois rapports : » pierre à bâtir , pierre à fusil , pierre à cautère ; ).) ce sera la division de mon discours. Ave y » Maria. »
Un autre prédicateur , à peu près du même temps % n'a été ni moins bizarre , ni moins ridicule dans la division de son sermon qui avait pour objet là décollation de saint Jean-Baptiste ; il débuta ainsi :: « fly a, vous le savez , mes frères , trois têtes dê- » collées tant dans l'Ancien que dans le Jeune » Testament : tête de Goliath , tête d'Holopherne , » tête de saint Jean-Baptiste ; la première , tête en » pique ; la seconde , tête en sac ; la troisième , » tête en plat. Considérez bien ces trois têtes : » tête en pique, ou tête de Goliath, signifie l'or- » guéil ; tête en sac , ou tête d'Holopherne , est le
» symbole de l'impureté ; tête en plat, ou tête de » Jean , est la figure de la sainteté. Je dis donc : xt pique, sac et plat; sac, plat et pique; plat » pique et sac ; c'est ce qui va faire les trois points » de mon discours , et l'objet de votre sérieuse atr » tention. Ave, Maria. »
Un moine également enclin à cette humeur bouffonne qui n'était pas rare au xvf siècle, s'étant chargé du sermon sur la nativité de Notre Seigneur, crut rendre plus pittoresque le récit de ce grand événement en s'y prenant de la manière suivante : il dit que le coq fat le premier , qui , dès le matin , annonça la naissance du Rédempteur en chantant à plusieurs reprises, Christus natus est; et, avec ces. mots , il imita le chant du coq.. Puis , continua-t-il , le bœuf impatient de savoir où le Christ était né , se mit à beugler ubi, ulri, que l'orateur prononça à l'allemande , oubi , oubi , en contrefaisant le bœuf ; à quoi la brebis répondit in BeetUeem , in Beethleem, et il se prit à bêler ; enfin l'âne les invita à s'y rendre en brayant eamus, eamus, eaaamus; l et c'est;
1 Nous dirons au sujet de ces animaux , qu'il est assez singulier que de temps immémorial , les peintres et les sculpteurs les aient toujours placés, du moins l'âne et le bœuf, dans la crèche près du Sauveur qui vient de naître, tandis que les Evangiles n'en font nulle mention. D'où peut provenir cette addition à l'histoire de la naissance de Jésus-Christ? On en
dans le braire du baudet , dit-on , que le prédicateur se surpassa. Comment, si le fait est vrai, souffraiton de pareilles turlupinades dans la chaire de vérité !
Un autre religieux du même siècle débuta ainsi dans un sermon qu'il prêcha sur l'Annonciation : « In nomine Patris et Fitii et Spiritûs Sancti ; il y a » promesse de mariage entre très-haut et très-puis- » sant seigneur, Monseigneur le Saint-Esprit , d'une » part, et très-haute et très-puissante dame, Madame » Marie Lévi , d'autre part ; s'il y a quelqu'un qui » sache quelqu'empêchement à ce mariage , il peut
attribue l'origine à ce passage d'Isaïe , ckap. i , v. 3. Cognovit bos possessorem suum , et asinus prœsepe domini sui, « le boeuf a reconpu son maître ; et l'âne , la crèche de son Seigneur. » Ou bien à ces mots d'Habacuc : « Vous serez reconnu au milieu de deux animaux. » Un bon père récolet présume une autre origine , dans son histoire de la Maison de la Sainte Vierge , enlevée de Nazareth par les anges et portée à Lorète , Lyon, 1680, w-12. Il prétend que, dans le voyage que fit la vierge Marie, après sa visite à sainte Elisabeth, pour se rendre à Bethléem , «« S. Joseph fut obligé d'emmener non-seulement un . » ânon pour le soulagement de la Très-Sainte Vierge , mais » encore un bœuf, pour tirer de sa vente de quoi payer le tribut » à César , ainsi que le remarquent les historiens , et avoir de » quoi fournir aux frais du voyage et des couches de sa sainte » épouse. C'est pour cette raison que nous apprenons de » l'Evangile qu'il y avait un bœuf et un âne dans le pauvre » lieu de la naissance du Sauveur du monde. » Cela n'est nulle* ment exact , l'Evangile n'en parle point.
» parler. » On pense bien que tout le monde garda le silence. Alors le prédicateur continua : « Puisque » personne ne s'avance , moi , j'y mets opposition de » la part du monde , de la part de la chair, de la part » du démon. Monde, chair et démon seront les >* trois points sur lesquels je vous prie de m'accorder » votre attention sous les auspices de la bienfyeu- ». reuse fiancée,, la très-sainte Vierge. Ave Maria. » ,
On remarque parfois des propositions fort singulières : nous mettrons de ce nombre celle du jésuite Gaspard Knitelius , qui , dans son traité intitulé : Regia via ad omnes artes et scientias, prétend que les sept mots dont est composé le premier vers de Y Enéide peuvent fournir à un prédicateur qui veut parler de l'humilité chrétienne, sept arguments en forme pour prouver la nécessité de pratiquer cette vertu. On sait très-bien que Virgile a eu dans sobl temps, une grande réputation de modestie, de sagesse et de vertu x , puisque les Napolitains le surnommaient la Vierge; mais on concevra difficilement comment on pourrait trouver le sujet d'un sermon sur l'humilité , dans ces sept mots : Me ego , qui quondàm gracili modulatus avenâ , par lesquels il débute dans sop. Enéide. Recourez au R. P. Knitelius, il vous l'apprendra.
1 Voyez Quelques recherches sur* le tombeau de Virgile ai* mont Pausilippe , par G. P., Dijon, Lagier , 1840, i/i-8°, j>ag. 20 etsuiv.
Un moine prêchant le jour de l'Assomption , et voulant exprimer comment la Sainte Vierge avait été reçue dans le Paradis , prit pour texte de son exorde ces trois exclamations : « Ah! Ah! Ah! » (Jérémie, chap. i, vers. 6.) Telles sont, mes chers » frères , les paroles si brèves , mais si expressives , » que la Très-Sainte Vierge entendit à pareil jour, n lorsque transportée au ciel par les anges , elle vit » s'ouvrir devant elle les portes du céleste séjour. » Ah! ma fille, lui dit le Père éternel; Ah! ma » mère , lui dit Jésus-Christ ; Ah ! mon épouse , lui ». dit le Saint-Esprit. » Jugez de la joie que causèrent dans le ciel ces trois divines exclamations ; je vais tâcher , mes chers frères , de vous faire participer à cette joie , en prenant ces trois ah ! ah ! ah ! pour l'objet et la division de mon (Jiscçurs. Âvç. Mqria.
Nous citerons encore un texte fort court d'un sermon prêché le jour de la fête d'un saint patron dans une église dé campagne ; ce texte fut simplement le mot Hoc ; « Cet admirable pronom , dit » l'orateur, contient les trois vertus de mon saint : » H, humilité de mon saint ; O, obéissance de mon » saint ; G , chasteté de mon saint v tels seront les » trois points du panégyrique de notre saint patron. » Ave Maria. »
Un cordelier du rv. siècle prêchant la Passion,
dit : « Oui , mes chers frères , Notre-Seigneur qui » sua du sang de toutes les parties de son corps , ne » devait point pleurer autrement , parce que Dieu » est tout œil ; il garda le silence devant Hérode, » parce que l'agneau perd la voix devant le loup ; il )> était nu et dépouillé sur la croix, parce qu'il » était tombé entre les mains des larrons. Voulant » condamner la vanité des pompes funèbres , il ne » voulut point de flambeaux à ses funérailles, pas » même les flambeaux dû ciel ; enfin il fut mis dans » un sépulcre de pierre , pour nous apprendre que » tout mort qu'il était , il avait encore horreur de * la mollesse. «
Ce même prédicateur ayant , une autre année , le même sujet à traiter ( la Passion ) , crut produire le plus grand effet en commençant son sermon de la manière suivante : après avoir dit : In nomine
Patris il hésita, et feignant d'être déconcerté,
il recommença plusieurs fois le signe de la croix et s'arrêta toujours au mot Patris , mais à chaque fois qu'il le prononçait, il baissait d'un ton. Enfin, après avoir laissé quelque temps son auditoire dans la crainte de le voir demeurer court ; il dit : « Je d cherche le Fils et ne le trouve point. Qu'est-il » donc devenu ? Ah ! il a cédé à la rage de ses enne- » mis, et sans doute il est mort. Oui , mes frères , » il est mort, et je vais vous dire comment. » C'est par cette ridicule réticence que l'orateur entra dans
le* détails du grand mystère qu'il devait expliquer.
Au commencement du xvf siècle, un religieux prêchant le jour de la fête de saint Pierre , ne se fit pas scrupule de parler mythologie et d'intercaler dans son sermon la fable de Daphné ; il s'exprima en ces termes : « La nymphe des bois étant poursuivie » par le berger Àpollo , fuyoit par monts et par » vaux , tant qu'elle arriva au pied d'un rocher où » elle ne put grimper ; et voyant celui qui la pour- » chassoit maistre de sa personne , se print à plorer; » ainsi fist saint Pierre se voyant acculé au rocher » de son reniement , et flevit amarè... » (Histoire de la prédication.