‹ PrédicatorianaChapitre 25 sur 73 · ET SUR LES PRÉDICATEURS ESPAGNOLS · texte numérisé non relu

ET SUR LES PRÉDICATEURS ESPAGNOLS

Le Père Joseph-François de Isla x , célèbre jésuite espagnol, né à Ségovie en 1714 et mort à Bologne

MMk

1 Quoique Feller et la Biographie universelle donnent au Père de Isla le prénom de Jean, nous croyons devoir l'appeler Joseph-François, et nous nous appuyons de l'autorité de M. de la Sema Santander , célèbre bibliographe espagnol , qui , citant les divers ouvrages du Père de Isla , et entre autres son Histotia del famoso predicador, etc. , l'appelle toujours Joseph-François. Votez Le Catalogue des Hères de C. de la Sema Santander, rédigé par lui-même; Bruxelles , 1803 , 4 vol. in-8°, N" 3263 et 3390.

L'abbé Feller fait naître le P. de Isla, en 1703, à Villavidan* dans le royaume de Léon ; nous présumons que c'est une erreur/

(Italie) en 1783, a composé, sous le nom du licencié Lobon de Salazar , un ouvrage très-remarquable , intitulé : Historia del famoso predicador fray Gerundh de Campazas, alias Zotes, escrita por el Lie. D. Francisco Lobon de Salazar. 1758-1770 , 2 vol. in-*>. Ce livre, dont le premier tome a été imprimé en Espagne , et le second hors du Royaume , est une critique ingénieuse , fine , judicieuse et très-gaie des mauvais prédicateurs espagnols. Il est à leur égard ce que Don Quichotte est aux romans de chevalerie, et ce que le Chef-d'œuvre d'un inconnu est aux commentateurs en us ; malheureusement il est très-difficile , pour ne pas dire impossible, de faire passer les beautés de cet ouvrage dans une autre langue ; Fauteur est inimitable dans son style , surtout dans le satyriquë et le plaisant. Cependant il existe une traduction anglaise sous ce titre : The History of the famous Preaeher friart Gérant de Campazas, ortherwise Gerund Zotes. Translated from the spanish. London, Davies, 1772 , 2 vol. *ft-8°. Il en a paru une en français dans ces derniers temps ; elle est intitulée : Histoire du fameux prédicateur frère Gerunde de Campazas, dit Zotes; écrite par le Père Jean Isla, sous le nom du licencié Don François Lobon de Salazar , prêtre bénéficier de Preste , d'Âquila et de Villagarcia de Campos , curé de la paroisse de Saint- Pierre, professeur de théologie en l'université de Valladolid. Dédiée au public; traduite de l'espagnol par F. Cardini. Paris , chez Aimé André , 1822 , 2 forts vol. tn-8°. Mais, nous le répétons , ces traductions, par la difficulté de rendre la finesse et le mordant de

l'expression de Fauteur , ne donnent qu'une idée imparfaite de son talent et du mérite de son ou-.

vrage. Nous n'entrerons dans aucun détail sur la vie

plaisante de frère Gérujide ; mais nous citerons quelques passages d'anciens sermons espagnols qui ont autorisé , à juste titre , le Père de Isla à les tourner en ridicule.

•Croirait-on que Ton a poussé en Espagne le honteux abus de l'application de la mythologie aux choses sacrées jusqu'à prêcher et imprimer un sermon où se trouve cette absurde allusion dont le ridicule surpasse encore l'inconvenance : « Marie fut conçue de la blanche écume de la grâce divine dans la mer de la nature humaine 1 . » Et cette autre infamie : « Le divin Adonis Christ s'amouracha de la belle Vénus Marie 2 . » Nous trouvons ailleurs un insensé prédicateur qui ose bien se servir de la fable de Danaé pour prouver que Dieu aime les âmes chastes qui vivent cloîtrées : « En Danaé, dit-il , je contemple une ame retirée qui a fait vœu de clôture pour sa vie; et en Jupiter transformé en pluie d'or, je considère. le Christ, qui descend comme pluie du ciel. Et nubes pluant Justum. »

Un curé de village avait si souvent parlé du Dieu Apolto dans les sermons qu'il prêchait à ses parois-*

1 Vot. Y Histoire de Fr. Gerxinde , tom. I , p. 368 ; il y al de longs détails sur cette écume.

a Voy. idem, p. 30.

siens , qu'une vieille femme faisant son testament , y inséra cette clause : « Item, je lègue mes poules-et lé coq au bienheureux signer saint Polio, pour la grande dévotion que j'ai eue pour lui depuis que notre curé en a dit tant de bien. »

Voici le début d'un sermon sur la circoncision ; il est pris parmi les grands modèles du siècle : « Sachez que la vapeur condensée du nuage qjri servit de carrosse triomphant à Jésus-Christ, fut formée de la congélation de la sueur diaphorétique sortie de Sa Majesté dans, le jardin des Oliviers. » Puis l'orateur dit ensuite : « La circoncision a été le prélude de l'enchaînement sanglant , la cause de l'œuvre de la rédemption, ou le cachet déchiré, le sceau .Qwrqrt) le fil rompu qui a annoncé la Passion ; l'heurçpse jnissive adressée au Christ qui, étant en même temps Dieu , étoit digne d'être déifié. Dignus est Agnus; qui occisus est, accïpere virtutem et divinifatem. Amant libéral , il donne des gages de générosité dans la peau dont il se dépouille. .... La sortie de son sang a été plus solennelle , que son entrée dans Jérusalem n'a été la cause de sa mort; orient de l'occident , courage de l'abattement, coin de la sépulture ,< fin première de la fin et de tout ce qui est aiinjelàr. Le bois aride de la croix ne dessécha point la valeur du Christ ; les clous l'augmentèrent et ne laissèrentfpas évaporer la suavité de sa vertu. Le coup de lance produisit un fruit d'une liqueur rougeâtre , aromatique et odoriférante. Christ est la fleur de la croix ; la circoncision lui donna la naissance parce qu'il

fut la fleur de cette fleur , et le premier bouton de la rose de vie ou bourgeon animé. Le couteau fut la première épine qui perça sa vie ; et sa blessure la première vapeur du plus exquis parfum l . »

On retrouvera le pendant de ce galimatias dans l'extrait suivant d'un sermon sur la Sainte Vierge ; commençons par l'exorde :

« Le meilleur Ave, la fidèle Marie , vint à l'opposite d'Etwi ( d'Eve). Si Eve fit Fourlet de la ruse , Marie broda le tissu de la vérité. Eve fit pécher Adam, Marie demanda au Christ notre Rédemption..... L'ange vient saluer la Vierge et lui donne un avis obscur et mystérieux , quod enim ex te nascetur sanc-

tutn O Marie, la plus pure Ave de grâce qui soit

dans le livre purpurin de la génération du Christ, livre pour lequel le sang servit d'encre , Marie de papier , le Saint-Esprit de plume , et dans lequel furent réunis et reliés les cahiers épars du volume de la vie : cet Ave miraculeux ne peut être autre chose que Y Ave Maria. Saluons-la donc et donnons-lui les éloges qu'elle mérite. Ave Maria. »

Après cet exorde vient le sermon dont il suffira de citer un passage pour prouver qu'il est vraiment digne de cet exorde. L'orateur dit : « Lorsque la très-sainte Marie portoit dans le sein son divin fils Jésus , l'archange Gabriel qui lui servoit d'escorte et de gardé du cor^s , l'accompagnoit partout sous la

1 Voyiz la même histoire de Fr. Gerande, pp. 47, 48.

forme humaine ; il lui moutroit une superbe croix qu'il portait au cou et sur laquelle l'enfant Jésus jetoit de temps en temps ses yeux de colombe. ... x »

Voici des détails miraculeux relatifs aux trois rois mages , que nous ignorions complètement , et qu'il est bonde connaître, surtout sortant de la chaire de vérité , selon l'habile prédicateur :

« Le Gel , par un prodige singulier , dit-il , fit Gonnoître aux Mages la naissance du Christ. Dans la même nuit , 1° il naquit un enfant au roi Balthazar, et cet enfant, d'après Bosquier, fut saint Barthélémy, lequel enfant se levant aussitôt debout , dit ces paroles : In hàc rwcte , in Judœâ , natus est nobis Salvator mundi. 2° En entrant dans un des jardins de son palais, le roi Melchior entendit une voix; c'était celle d'une belle colombe qui disoit : In hàc nocte natus est Salvator generis humant, 3° Dans le même moment et la même nuit , il naquit d'un petit oiseau qui avoit déposé ses œufs dans le jardin du roi Gaspard , un lion et une brebis , le Ciel voulant faire connoître par cette merveille que le Verbe divin s'étoit fait homme et avoit pris naissance ; c'est saint Germain qui le rapporte. . . . 2 »

Passe encore si , à de telles fables bizarres , le prédicateur , emporté par un zèle aveugle et outré, ne mêlait pas quelquefois des propositions scandaleuses;

1 Vot. la même histoire , pp. 49 , 50. * Idem y p. 50.

par exemple , il dit que : « Jésus-Christ , quoique né pour tous , naquit spécialement pour saint Joachim, et presque pour lui seul ; — que le Christ est le souverain poisson, parce que les épines, espèces d'arêtes , firent partie des instruments de sa Passion; — que les âmes se transforment en lois (de Dieu ) par la force de l'amour divin ; — que Jésus est le Dieu pénate dans chaque famille chrétienne ; — que la sagesse de Marie est supérieure à celle du Christ ; — que le peuple angélique ( le ciel) éprouva un tremblement de terre peu après sa fondation ; — que saint Jean fut le remède contre le mal de cœur qui affligeoit Jésus-Christ ; — que Dieu est sujet à ce mal ; etc. , etc., etc. 1 » Comment de pareilles absurdités ont-elles pu entrer dans la tête d'un homme et surtout d'un homme chargé de prêcher l'Evangile?

Dans un sermon imprimé à Madrid en 1740 , le prédicateur fait un escamoteur de saint Jean de la Crois dont il célèbre la fête ; et pour mieux développer son idée , il s'explique ainsi :

« Lorsque des sauteurs de corde et des joueurs de gobelets arrivent dans un village , deux sortes de gens concourent indépendamment d'eux à se donner en spectacle : les curieux, et les mimes ainsi nommés dans l'antiquité , et que nous appelons arlequins. Le curieux ne perd point de vue le joueur de»gobelets ,

1 Idem, p. 51

sans cependant parvenir à connoître en quoi consiste son habileté. L'arlequin prétend l'imiter, mais seulement pour faire rire. Le sujet de mon sermon sera la lumière de la raison de mon très-grand saint Père, obscurcie par le diable Submodio : de manière que quand celui-ci est attentif au jeu comme curieux et qu'il emploie toute sa perspicacité, il ne peut saisir les plus beaux tours d'adresse , ôt que lorsqu'il est arlequin et qu'il cherche à imiter la légèreté du sauteur de corde , il ne fait que servir déMsée , ce qui est l'effet de l'audace du démon. Mes deux points seront donc le diable curieux et le diable arlequin. Ave Maria. »

Ensuite il établit dans son discours que la sagesse divine qui a déjà p$ssé une éternité à jouer , selon ce mot de la Bible, Delectabar pet singulos dies, ludens omni tempore (Prov. vm , v. 30 ), a donné des leçons de jeu et d'escamotage à S. Jean de la Croix , en lui expliquant tous les instruments dont se sert l'opérateur dans ses jeux de mains , tels que la baguette, le* cartes, les gobelets , les soucoupes , les livres , les couteaux, les boules, l'alêne, les étôupes, les rubans, etc. , qui , tous , après le jeu , disparaissent dans la poche de l'escamoteur , comme tout ce qui nous a occupé pendant la vie disparaît dans la poche de la mort. Ainsi « la baguette marque la manière dont la sagesse de Dieu gouverne l'empire ; sur le livre sont écrites les destinées de la vie ; les cartes représentent les dignités et les emplois que l'on ambitionne et qui varient continuellement ; les êtoupez désignent la va-

nité de ceux qui recherchent les honneurs , et le feu ce qui fomente l'irascibilité et la concupiscence ; les rubans, ce qui nous enchaîne et fascine nos yeux ; les soucoupes, l'emblème du plus grand des mystères ( l'Eucharistie); les boules, les biens de la fortune qui roulent comme elle ; les gobelets qui couvrent ces biens et la manière dont ils sont répartis ; le couteau, sa vraie signification; et Y alêne, la pointe aiguë dont la charité quelquefois nous blesse. Dieu joue ainsi , et a enseigné à jouer de la même manière au grand S» Jean de la Croix. » Gomment a-t*m pu autoriser l'impression de pareilles bouffonneries 1

Yeut-on un exemple du style amphigourique de certain prédicateur espagnol ; il faut recourir à une phrase qui termine Texorde d'un sermon sur la présence réelle dans le Sacrement de l'Eucharistie : « Vous la démontrer , mes frères , ce sera la grande et pénible entreprise de la frêle barque de mon entendement , prête à déployer ses voiles dans le golfe du discours ; et pour qu'elle reçoive en poupe une brise bénétique , il est nécessaire d'implorer le souffle de la divine impératrice des anges , par l'acrostique épinikion du célestial paranymphe, qui est Y Ave Maria l . » — Voici un autre passage qui ne le cède en rien au précédent : l'orateur parlant du baptême

1 Gela rappelle l'exorde d'un Capucin qui débuta ainsi: « J'embarque ce discours sur le galion de mes lèvres , pour passer la mer orageuse de vos attentions et arriver enfin au port fortuné de vos oreilles. »

du Messie, s'exprime ainsi : « Le Sauveur reçut le frigide mundificant , baptizatus est Jésus ; le taffetas azuré du céleste rideau fut immédiatement déchiré, et aperti smt cœli ; et le Saint-Esprit descendit en voltigeant en forme de colombe ; Spiritum Dei descendentem sicut columbam l . »

Le Père Isla a voulu se moquer de ce genre , en étalant tout ce qu'il y a de plus ridicule dans le premier sermon qu'il prête à son fameux prédicateur, frère Gérunde de Gampazas ; le sujet est la fête de Sainte-Anne; voici comment il fait débuter son burlesque orateur, qui entonne d'abord d'une voix creuse et gutturale le Soit béni et glorifié le Saint- Sacrement, qui ensuite fait gravement le signe de la croix, et qui, après avoir toussé deux fois, commence ainsi son exorde 2 .

« On n'estime pas moins la couleur verte , bien, qu'elle ne soit pas jaune , que l'écarlate qui n'est pas bleue. Dominas, 0 altitudo divitiarwn sapientiœ et s dent iœ Dei ! Les couleurs ne manquèrent pas à sainte Anne pour être l'oracle de la vue, et les paroles pour être la foi de l'ouïe , comme l'a dit le Christ , fides ex auditu, auditus autem fer verbum Christi. Cette grande sainte naquit , ainsi que la foi l'assure pour l'avoir ouï dire, de couleur rouge, parce que les

1 Ailleurs il est dit que cette divine Colombe bat toujours des ailes sur la tête des prédicateurs.

* Cet exorde n'est composé que de phrases ridicules ,- empruntées aux prédicateurs du temps.

ondes azurées de ses funestes sensations la firent palpiter avec force dans le sein maternel ; ecù utero ante luciferum genui te. A cet ange transparent, à cette diaphane intelligence, à cet objet spéculatif de la plus acre dévotion , ce peuple extatique et fervent , consacre son culte hyperbolique , et admire son visage agréable et serein ; vultnm iuum deprecabuntur omnes divites plebis. « Je quitte un moment l'exorde et je passe au sujet tant important que l'auditeur curieux commence à comprendre. Qui potest capere captât.

« Anne , comme chacun le sait , fut la mère de Notre-Dame , et des auteurs dignes de foi affirment qu'elle la porta vingt mois dans son sein , hic mensu êextus est ilti; et d'autres ajoutent qu'elle pleura, plorans ploravit in noctem : d'où j'infère que Marie fut une Zahori x . » Que l'auditeur attende l'argument. « Sainte Anne fut la mère de'Marie ; Marie fut la mère du Christ ; donc sainte Anne est l'ayeule de la Trèa- Sainte-Trinité, et Trinitatem in unitate venetemur . . . . »

Nous ne prolongerons pas cette citation d'un sermon plus que ridicule, où Fauteur, accumulant toutes les, absurdes conceptions des «prédicateurs du temps, en a fait la plus sanglante satire. Il est certain que son livre prouve quel était l'état déplorable de la

. ' Le mot Zahori signifie eu Espagne > chez la. gente populaire , une personne née avec la faculté de voir clairement et nettement toute chose cachée , et même enfouie , pourvu qu'elle ne sojt pas couverte d'un drap bleu.

chaire en Espagne aux xvne et xvmte siècles ; et, comme il le dit lui-même : « Au lieu de prédicateurs , l'Espagne avait des criailleurs , des charlatans , des saltimbanques, des perroquets et des insensés. » Cependant il y avait quelques orateurs dont les sermons fureiit généralement estimés, tels que saint Thomas de Villeneuve, Louis de Grenade et le P. Vieyra ; arrêtons-nous à celui-ci.

* Le P. Antoine Vieyra, de Tordre des Jésuites , a joui de la plus haute 'réputation, comme prédicateur et comme zélé missionnaire. Né à Lisbonne en 1608 , il est mort au collège de Bahia dans le Brésil, en t697 ; il a rempli cette longue carrière , féconde en événements curieux , de la manière la plus honorable, soit dans ses missions, soit à la Cour de Lisbonne , soit à la Cour de Rome , soit même sous les verroux de l'Inquisition. On l'appelait le Cicéron lusitanien ; et le général des Jésuites , dans sa correspondance , le nomme le véritable interprète de l'Ecriture Sainte , l'organe particulier ou canal du Saint- Esprit, le modèle des orateurs et le père de l'éloquence. Cependant, il faut en convenir, le P. Vieyra a parfois été entraîné par le mauvais goût de son temps. On trouve dans ses sermons quelques traits assez singuliers, et qui, a coup sûr, ne lui ont pas valu les titres pompeux dont nous venons de parler. Par exemple, dans son sermon sur là puissance de la Sainte Vierge , il raconte l'historiette suivante qu'il a sans doute tirée de quelque légende ridicule du xrae siècle ; la voici telle que la donne dans une note ,

le traducteur de Y Histoire du frère Genmde , tom. 1 , p. 460.

« Un moine revenoit d'une maison dans laquelle il s'introduisoit toutes les nuits. Il avoit à son refour une rivière à traverser ; Satan fit chavirer le bateau et le moine fut noyé au moment où il commençoit l'invitatoire des Matines de la Vierge. Deux diables Se saisissent de son ame, et sont arrêtés par deux anges qui la réclament en qualité de chrétienne. •« Seigneurs anges, disent les diables , il est vrai que Dieu est mort pour ses amis , et ce n'est pas une fable ; mais celui-ci étoit du nombre des ennemis de Dieu ; et puisque nous l'avons trouvé dans l'ordure du péché , .nous allons le jeter dans le bourbier de l'enfer ; nous serons bien récompensés de nos prévôts. » Après bien des contestations , les anges proposent de porter le différend au tribunal de la Vierge. Les diables répondent qu'ils prendront volontiers Dieu pour juge , parce qu'il jugeoit selon les lois ; « mais pour la Vierge , disent-ils , nous ne pouvons en espérer de justice ; elle briserait toutes les portes de l'enfer plutôt que d'y laisser un seul jour celui qui, de son vivant, a fait quelque révérence à son image. Dieu ne la contredit on rien ; elle peut dire que la pie est noire , et que l'eau trouble est claire; il lui accorde tout. Nous ne savons plus où nous en sommes ; d'un embesas elle fait un terne , d'un double-deux un quine; elle a le dez et la chance. Le jour que Dieu fit sa mère , fut bien fatal pour nous. »

Nous reprocherons encore au P. Yieyra , faisant dans l'un de ses sermons un éloge pompeux de la figure circulaire, d'avoir dit : « Si le Tout-Puissant étoit dans le cas d'apparoître sous une forme géométrique, ce seroit sûrement sous la circulaire, préférablement à la triangulaire , à la carrée, à la duodécagonale , ou à toute autre connue des géomètres , etc. »

Une autre fois, prêchant sur le jugement dernier, il dit que les morts ressusciteraient chacun avec le caractère qu'il avait de son vivant : les gens gais ressusciteront gais et alertes ; les gens tristes seront mélancoliques ; puis il ajoute : « Si ce jour û'étoit pas • si fâcheux , ce seroit un beau spectacle que de voir là réunis les fameux personnages de tous les âges ; mais comment une si grande multitude pourra-t-elle tenir dans une vallée , dans la vallée de Josaphat ! Ah, ah, la difficulté est grande, elle est bonne , plût-à-Dieu que la réponse le fût aussi. » — De pareilles fadaises paraissent peu dignes d'avoir occupé un prédicateur aussi célèbre que le Père Vieyra*1*

Les Espagnols ne tarissent pas sur l'éloge de leur pay*» qui en général est beau ; leur amour propre à

1 Ses OEuvres ont été recueillies et imprimées à Lisbonne, de 1679 à 1718 , 15 vol. i/i-4°. Les treize premiers ne contiennent que ses sermons ; on trouve, à la fin du quatorzième , quelques opuscules , entre autres sa Dissertation sur les larmes d'Heraclite , lue dans une assemblée de savants , au palais <. la reine Christine.

fcet égard est tel qu'un de leurs prédicateurs crut singulièrement flatter ses auditeurs , en employant dans un sermon sur la tentation de Jésus-Christ, l'hyperbole suivante qui paraîtra sans doute peu convenable dans son résultat. « Le diable, dit-il, porta le Sauveur du monde sur le pinacle pour tâcher de le tenter ; mais ayant trouvé à qui parler dans la forme syllogistique , il changea de batterie. D offrit au Fils de Dieu , l'empire dés divers royaumes, et avec une lunette d'approche, il lui fit voir l'Italie , l'Allemagne , la France ; mais par malheur pour lui, les Pyrénées lni cachèrent l'Espagne , ce qui le mit au désespoir ; car s'il eût pu découvrir au Sauveur toutes les beautés qu'elle renferme , je ne sais trop ce qu'il en seroit arrivé. » (Voy. Etat présent de l'Espagne, par l'abbé de Vayrac; Paris, 1718 , 4 vol. t»-12. )

Un religieux espagnol, Pierre de Valderame, prieur du couvent de S. Augustin à Séville, prononça, en 1610, le panégyrique de saint Ignace, le jour de la fête de sa béatification. Ce discours , chefd'œuvre de ridicule et de bizarrerie , a été traduit en français , par le P. François Solier , et cette traduction a été condamnée le l€r octobre 1611, par la Faculté de théologie de Paris , quoiqu'elle eut été approuvée par Mathieu Le Heurt , docteur de Sorbonne l . Prouvons par différentes citations com-

1 Cette traduction venait d'être imprimée à Poitiers , avec

bien est fondé le jugement que Ton a porté de cette pièce singulière.

« Le nom de sainct Ignace , escrit sur du papier , dit l'orateur , fait plus de miracles que Moy se avec «a baguette sur laquelle estoit escrit le nom de Dieu, et autant que les apostres au nom de Jésus-Christ , -par la vertu qu'il leur a voit donnée ; son nom a tant <Tauctorité que toutes les créatures luy obéissent sur le champ.... Quand S. Ignace vivoit, sa vie et ses mœurs estoient si graves > si sainctes et si relevées , jnesme en l'opinion du Ciel , qu'il n'y avoit que les Papes comme saint Pierre , les impératrices comme la Mère de Dieu , quelques souverains monarques , comme Dieu le Père et le Fik , qui eussent le bonheur de le contempler »

On connaît beaucoup d'éloges emphatiques du fondateur de la Compagnie de Jésus ; mais on ne conçoit pas des exagérations d'une telle absurdité.

Voici d'autres extraits du même panégyrique que je dois à l'obligeance de M. G. ... . D , philologue et bibliographe distingué, qui a eu la bonté de les copier littéralement sur le volume de Poitiers ,

celle de deux autres sermons sur le mé*me sujet , sous ce titre : Trois très-excellentes prédications prononcées au jour et f es te de la béatification du glorieux Patriarche , le bienheureux Ignace , fondateur de la Compagnie de Jésus , par le R. P. Pierre de V aider ame , et par deux autres RR. PP. Dominicains y le tout nouvellement traduict par le P. Solier de là Comp. de Jésus. A Poic tiers , par Ant. Mesnier, 1611 , m-8* de yiii-223 pag.

cité dans la note précédente. Ces extraits offrent un autre genre de ridicule.

« Geste saincte religion T dirait parfois à Dieu : Erue à framea, Deu* , animant meam, et de manu canis animam meam.... Délivrez, 6 grand Dieu, délivrez ma vie des pattes du chien et du tranchant de Pespée, qui est une façon déparier assez extraordinaire , car si le prophète eust dit : délivrez^-moy des pattes du lyon , les griffes duquel sont autant dangereuses que ses dents, il eut beaucoup accourci et esclarci sa prière. S'il eust dit : délivrez-moy des pattesdu tigre, il eût encore plus doctement et plus avantageusement parlé. Car le tigre ne donne jamais coup de patte qu'il n'emporte la pièce de la chair qu'il touche. Mais disant , délivrez-moy de la patte du chien, il a usé d'une nouvelle sorte de parler, laquelle néantmoins estant bien pesée vient fort à propos et si est très subtile. Quand le chien veult mordre le passant , il ne se sert point des pattes ; mais lorsque le dogue ou mastin se rue sur celuy qu'il veut offenser et luy porte les pattes contre la poictrine , c'est signe qu'il le veut outrager en la face où les playes sont plus laides et difformes vp.net'ô.

« A ceste occasion, le patriarche Abraham travailla tant pour empescher que son fils et légitime héritier ne print femme de la race de Çanaam , quoyqu'il habitast en leur terre » Ce ne fut pas tant

1 Le mot Religion signifiait alors ordre religieux , et c'est de l'ordre des Jésuites qu'entend ici parler le P. Valderame.

Il raison de l'idolâtrie que les Cananéans suivoiëht , comme parce qu'ils estoient yssus de Cam , homme vilain et roturier , qui perdit sa noblesse pour avoir encouru la malédiction de son père. ... Il estoit voirement noble de race , mais son impudence le rendit vil et obscur. De luy sont descendus les Mores ou Nègres, que Dieu semble avoir teints deceste funeste couleur pour montre^ qu'ils sont yssus de parents vicieux.... » p. 3 et 4.

« C'est moy seul en ceste assemblée qui ay trèsjuste subject de craindre , me trouvant au bord d'un tel océan «de sçavoir et en présence de si grands esprits , lesquels me semblent prests à remarquer les traicts de ma témérité et arrogance , à, guise d'une grande armée qui tient l'arc bandé et la flesche preste à décocher, et donner dans le blanc de mon ignorance , pour avoir entrepris de monter en ce lieu et discourir d'un si haut subject en leufr présence... » p. 9.

« On racompte une chose merveilleuse des avettes ou mouches à miel : c'est que qui en part ou divise une , trouve au milieu de son intérieur une petite teste de bœuf. Ainsi l'a escrit Ulysse Àldobrando ( Aldrovande), et le confirme par divers passages de plusieurs graves auteurs. La raison est parce que les abeilles s'engendrent de la teste d'un bœuf ; et l'autheur de la nature nous a voulu donner à entendre, par ceste merveille, que nous devons porter gravé et empreint au milieu de nostre cœur celuy qui nous a donné l'estre et la vie

» Par aventure est-ce aussi la cause pour laquelle Nostre Sauveur appeloit les Juifs ses ennemis du nom des abeilles. • . . Car ils sembloient porter encore au cœur le faux Dieu qu'ils avoient adoré (le veau d'or), parce qu'ils ne pouvoient engloutir le vray Dieu qu'ils presemtoient ( pressentaient). » p. 16 et 17.

« D'icy je descouvre à mon advis clairement (ce) quevouloit signifier l'apparition du glorieux apostre S. Pierre, faite à nostre bien-heureux Ignace, pour le guérir d'une fort longue maladie. Car ce divid apostre est particulier médecin des mammelles, comme nouS apprenons del'histoire de sainte Agathe, à laquelle il rendit les tettes que le tyran luy a voit fait arracher, ainsi qu'elle recognoissoit disant : Dieu m'a envoyé son apostre pour me guérir , et mamillam meam meo pectori reetUuere , et remettre en mon sein la mammelle que le tyran m'avoit cruellement ostée. Le bien-heureux Ignace donc et sa religion sacrée estants les mammelles spirituelles, du laict et doctrine desquelles les enfants reçoivent la première et les vieillards leur dernière nourriture , il fut raisonnable que le sainct qui est singulier médecin des mammelles corporelles vint aussi guérir les spirituelles de l'Eglise. .. « » p. 43.

« Mais je veux demander à Dieu Nostre-Seigneur, la raison pourquoy ce bien-heureux personnage secourt si promptement et tant asseurement les femmes qui sont en travail d'enfant. Il me semble, Messieurs , que Sa Maiesté divine me respond , que ce bien-heureux patriarche, comme bon pasteur, a

prins la charge d'enseigner le peuple chrestien, qui est le troupeau de Dieu. Partant qu'il doibt assister aux* mères iquï sont enceintes, de peur que les créatures , qui sont comme les agneaux qu'il doibt après

eslever , ne se perdent. Car le vigilant pasteur

accompagne toujours les brebis qui sont pleines , pour les aydfcr à se délivrer et garantir les agneaux , dfc tout danger. » f. 5\ et &2.

« Je sçay bien que le parfaict amour ne peut estre esteint par l'eau. ... Je sçay bien que Jonas -, ayant eent mille tonneaux d?eau sur là teste, ne perdit pourtant le feu 'de l'amour de Dieu qui brusloit en sa poictrïne, veu quedu ventre de la baleine mesme il luy addressoit ses prières et recjuéroit miséricorde. » p. 74.

« 'PTestimez pas; Messieurs, que *ce soit, sans y avoir pensé/ que j'ai appelé travail l'instruction de là jeunesse. Car Artemidore a piéça escrit , et non sans cause, que qui songe estre en travail d'enfant; ou en avoir charge , se peut asseurer que quelque peine et travail l'accueillera bientost, parce qu'A n?y a rien plus laborieux ni difficile au monde que tien éslever dés enfants... » p± 82-83.

« Son humilité s'estendit bien jusques à ce poinci là : et la mesme vertu fiït aussi* cause qu'il ne voulut donner son nom à la religion qu'il a voit instituée, ni permettre qu'on l'àppelast la Compagnie dlgnaoe ou des lgnaciens , comme on praticque journellement ez autres religions, qui portent les noms de leurs fondateurs , comme les Au-

gustins , Bénédictins , Bernardins, Célestins : aînt leur donna le nom de Jésus , de peur que celuy d'Ignace ne lui acquist trop de bruit et de renom parmy le monde..,. » p. 85..

Le P. Labat raconte , dans ses Voyages mJSspagn* et en Italie, Amst., 1731 , 8 vol. tn-12 , tom. iv, p. 26 , qu'il assista , étant à Tivoli, le 15 septembre 1709, à un sermon extraordinaire qui se fit en plein air sous des oliviers. Ce jour est dédié à la- fête du Nom de Marie. Le prédicateur étoit l'un de» plus célèbres du pays. Laissons maintenant parler Tau* teur ; quoiqu'un peu verbeux, il peint assez bien :

« Ceux qui faisoient les honneurs de la fête, ditil, me placèrent civilement vis-à«*vis le prédicateur. H parut, après s'être fait attendre raisonnablement, monta en chaire, s'assit sans cérémonie, examina son auditoire d'une manière gravent même un peu .méprisante; et après quelques moments de silence, se leva , ôta son bonnet, fit un signe de croix sur son front, un autre sur sa bouche, un troisième sur son cœur qu'il plaça au côté gauche selon l'ancien système, et enfin un quatrième qui couvroit ceuxlà, puisqu'il l'étendit depuis, la tète jusqu'au bas de l'estomac. Il s'assit après cela, enfonça son bonnet, et commença son discours par ces paroles : Vidi tihrum grandem acriptum intus et foris, qu'il expliqua ainsi : Ecco il verissimo ritmto di Maria sempre virgine; ç'esVà-dire, voici le véritable portrait de Marie tou-

jours vierge. Cette application fut suivie d'une longue digression sur tous les livres dont on ait eu connoissance jusqu'à présent, tant manuscrits qu'imprimés. Ceux qui composent l'Ecriture Sainte passèrent les premier* en revue; il en. nomma les auteurs, il fixa l'époque et les raisons de leur composition. H passa de là à ceux des anciens philosophes, des Egyptiens, des Grecs ; ceux des Sibylles parurent sur la scène, et l'éloge de la Sibylle tiburtine y fut mêlé fort ingénieusement, L'Iliade d'Homère ne fut pas oubliée, non plus que l'Enéide ; pas un ne lui échappa ; après quoi il conclut que rien n'étoit comparable à ce grand livre écrit dehors et dedans; livre, nous dit-il, sorti de l'imprimerie- du Saint- Esprit, enregistré en la datterie du Père éternel, dédié à la Sagesse incréée , approuvé par les docteurs des neuf hiérarchies, publié par les douze apôtres dans les. quatre parties du monde; livre enfin qui tient la première place dans la bibliothèque céleste, dans lequel les anges et les saints étudient contL* nuellement , qui est la terreur des démons, la joie du ciel, les délices des personnes divines, la récompense de l'Eglise triomphante, l'espérance de la souffrante, le soutien , la force, le bouclier de la militante. Il ne sortit point de eç grand livre , il le feuilleta pendant trois grands quarts d'heure, et s'apercevant qu'il était temps d'aller se reposer , il nous quitta brusquement sans nous dire adieu, c'est* à-dire sans nous bénir et sans avoir parlé delà Sainte

Vierge autrement que dans l'explication de son texte.

« Jamais je n'ai entendu de sermon qui m'ait plu autant que celui-là, jamais je ne me suis moins en* nuyé ; aussi je ne crois pas que, dans ce genre de prêcher, il y ait jamais rien qui en approche. La Passion du P. Imbert, * supérieur de notre mission de la Guadeloupe, son sermon de S. Jean de Dieu, celui du P. Ange de Rouen, capucin , sur l'indulgence de la portioncule , m'avoient paru jusqu'alors des chefs-d'œuvre inimitables ; mais je dois dire à la louange de celui que je viens de rapporter, et pour lui rendre justice , qu'il -surpassoit autant ces trois pièces, que le ciel empirée surpasse celui de la lune en grandeur et en élévation. » '

*wp»— ■^«— i^— ^~m

Le Père Chatenier, dominicain) prêchant à Paris vers 1715, rappela, dans la chaire, le ton et les parades des siècles précédents, si l'on en croit Sablier, qui dit l'avoir entendu , et qui rapporte, dans ses Vuriétés sérieuses et amusantes , tom. III, p. 487-490, quelques traits de ses sermons. « Un jour, dit-il, que le P. Chatenier étoit en colère contre les jeunes gens qui venoient, à ses sermons pour rire, il nous reprocha vivement notre indécence, et finit par nous dire : « Après votre 'mcsrt, où croyez-vous que vous irez, jeunes gens? Au bal, à l'opéra, dans ces assemblées où il y a de belles femmeô? Non, non; au feu, au feu , au feu ! » Et il prononça ces derniers mots

dNîne voix 8i forte et si effrayante , qu'il épouvanta Fâuditoire, et que tout le monde songeôità fiiir-, croyant ique le feu étoït à l'église. » ' « Dans un autre sermon, parlant des devoirs réciproques des maîtres et des domestiques, il supposoit un dialogue entre lé confesseur et son pénitent; le confesseur recômmandoit au pénitent d'être bon-, humain envers ses serviteur* et servantes, de ne point les maltraiter, de le* aimer. — Mais , mon Père, répliquoit le pénitent , comment voulez-vous que j'aime cette, servante? Elle est laide, elle est puante, elle me fait de mauvaise soupe. »

« Une autre fois, prêchant à Saint-Germain- PÀiixerrois , il était probablement mécontent des marguilliers, car il les envoya en enfer la fourche au cul. » ' * * :

« Il excelloit à travestir les histoires de l'Ancien et du Nouveau Testament; Pour prouver les suites funestes de la paresse, il 'raconta ainsi l'histoire de David et de Betzabée i « David et oit un paresseux qui ne se levoit qu'à midi. Dieu le punit. Il alla sur sa terrasse à peine éveillé; de là, il vit* une grosse vilaine qui n'étoit pas couverte, et fit le péché. »

.« /Voici comment Chatenier racontpit la conversion delà Madeleine : « C'étoit, disoit-il, une grande dame de qualité, très-libertine; elle alloit un jour à sa maison de campagne, accompagnée du marquis de Béthanie et du comte d'Emma us. En chemin faisant, ils aperçurent; un nombre prodigieux d'hommes et de femmes assemblés dans une prairie. La

— 38* — grâce commencent à opérer ; Madeleine fit arrêter son carrosse, et envoya un page pour savoir ce qui se passoit dans cet endroit. Le page revint, et lui apprit que c'êtoit l'abbé Jésus qui préchoit; elle descendit de carrosse avec ses. deux chevaliers , s'avança vers le lieu de l'auditoire , écouta l'abbé Jésus avec attention , et fut si pénétrée de sa doctrine, que de ce moment elle renonça aux vanités mondaines. » Cette histoire du bon Père Chatenier le fit dès-lors appeler l'abbé Jésus. »

« H se permettait quelquefois d'ajouter aux détails historique* qui sont dans les Évangiles, et il ne le faisoit pas toujours heureusement,, comme on va le voir. Parlant un jour de la Passion, il dit en propres termes : « Quand on fut près de pendre Notre Seigneur, les disciples envoyèrent en poste S. Jean pour en donner connoissance & la Vierge sa mère, qui étoit en Galilée, et pour la prier de vsnir voir. son fils avant sa mort. S. Jean arriva qu'il étoit déjà nuit. La Vierge lui répondit :: « Qu'on le pende si on veut ; il est trop tard, je ne sortirai point. » Gela doit vous apprendre , filles et femmes , à ne point sortir à heure indue. Cela n'est point dans l'Evangile; mais je puis bien me l'imaginer. » (Extrait des Variété*, p. 489-*».)

Ne serait-ce pas ce même prédicateur qui, "pour donner une leçon aux dames de la Cour , feignit d'être à la porte du paradis, où il vit plusieurs per*

sonne* qui se présentèrent pour entrer. « Une du^ ehesse frappe à la porte. S. Pierre demanda : qui estlà ? La duchesse répondit : C'est Madame la duchesse une telle. — Quoi! dit S. Pierre, Madame la duchesse qui va au bal, Madame la duchesse qui va à l'opéra , Madame la duchesse qui a des galants. Madame la duchesse qui met du fard ! Au Diable , au Diable Madame la duchesse ; et il lui ferma la porte au nez. »

>^NPW

Un évêque de Noyon n'estimait que les gens de qualité; revenant d'entendre prêcher l'abbé Testu, il dit : « En vérité, je viens, d'entendre un gentilhomme qui prêche bien. » Le même évêque s'étant engagé à faire le panégyrique de Saint Jean-de-Bfieii, envoya dégager sa parole , parce qu'il trouva dans la vie de ce saint qu'il avait été domestique.

Ménage disait que , de son temps, il y avait titois singuliers prédicateurs à Angers : le P. Gostar , qui n'avait qu'un sermon ; Bautru , prieur de Matras , qui n'en avait que la moitié d'un, car un jour il resta à mi-chemin; et le prieur de Pommier, qui n en avait point du tout , car , monté en chaire , il resta la bouche ouverte , et en descendit sans prononcer un mot.

Le même Ménage raconte qu'un cordelier, prê-

chant la Passion dans un couvent , se mit à genoux selon la coutume, après la première pause, pendant que les religieux chaulèrent : 0 Crux ave. Comme il se relevait, des veaux, qui passaient dans la rue, se mirent à beugler d'un ton si semblable au chant qui venait de finir , que lé prédicateur , croyant que c'étaient les religieux qui commençaient la strophe suivante : Te summa , se rejeta aussitôt à genoux , ce qui fit sourire plus d'un auditeur.

Un prédicateur diffus prêchait tous les dimanches, et se cachait le reste de la semaine pour éviter ses créanciers : « Cet homme , dit un plaisant , est invisible six jours de la semaine, et incompréhensible le septième. »

Page 1