ÇXTRAIT DE L'ORAISON FUNÈBRE CE CRÇLLON, PAR LE
P. BENING.
Louis de Crillon , né en 1541 , fat l'un des plus grands guerriers du xvf siècle ; il se distingua sous cinq rois ( Henri II , François II , Charles IX , Henri III, et Henri IV). Les soldats l'appelaient Y homme sans peur; Charles IX et Henri III le saluaient du nom de Brave, et Henri IV , son ami , le surnomma le Brave des braves. Il ne fut pas moins célèbre par ses vertus que par son courage. Un jour Henri, en présence des Grands de sa Cour et des ministres étrangers , mit la main sur l'épaule de Crillou et dit : « Messieurs , voilà le premier capitaine du monde. — Vous en avez menti , Sire , reprit vivement Crillon ; je ne suis que le second , vous êtes le premier. » Ce grand homme, mourut le 2 décembre 1615.
Nom ignorons si , pour faire son oraison funèbre, > on a choisi l'orateur de la chaire le plus éloquent de» son temps; mais ce que nous pouvons affirmer, sans crainte d'erreur, c'est que cette oraison est l'une des pièces les plus singulières qui existent en foit de style bizarre et d'éloquence amphigourique. Elle fut composée et prononcée à Avignon, en 1615 , aux funérailles du héros , par le P. Bening v jésuite , qui lu fit imprimer ( avec une dédicace au Roi ) sous le titre de bouclier d'honneur x . Avant de rapporter les passages les plus saillants de ce burlesque panégyrique , citons le début de la dédicace au jeune roi Louis XTÏÏ , qui venait d'épouser Anne d'Autriche , le 16 octobre de la même année
1 Le titre entier de cet ouvrage est le bouclier d'honneur , pu sont représentés les beaux faicts de {rès-généreux et puissant seigneur feu Mes sire louis de berton, seigneur de crillon , chevalier des ordres du Roy, mais ire de camp du régiment de ses gardes, conseiller en ses conseils d* Estât et privé, lieutenant' colonel de l'infanterie françoise : appendu à son tombeau pour r immortelle mémoire de sa magnanimité , par un Père de la Compagnie de Jésus , dans, l'église cathédrale de Nostre-Dame de Dons , d'Avignon. Avignon, 1616, in-8°. — Lyon, 1616, in-4°. — Nouvelle réimpression , Paris, Desprez , 1759, in-12 , avec pagination de 197 ï 324. La cause de cette pagination défectueuse est que cette pièce avait été réimprimée pour figurer à la fin du 2« vol. de la Vie de Crillon , par Mademoiselle de Lussan; Paris, 1757, 2vol. in-12; On l'a supprimée et remplacée par d'autres pièces; mais on a conservé la composition, sans changer la pagination , et on y a fait un nouveau frontispice daté de 1759.
1615. Ce début donnera un avant-goût du savoirfaire du P. Bening :
« Sire , dit-il, je crains que ce ne soit une impertinence parmi les chants d'allégresse que la France pousse au ciel en actions de grâces pour l'alliance tant désirée entre la France et l'Espagne , d'entremesler le chant lugubre d'une épitaphe funeste , et qu'il ne semble que nous voulions esteindre les feux de joye avec nos larmes et faire faner les fleurs de lys avec la cendre de la mort. Car, comme la musique n'est pas de saison avec le deuil , ainsi le deuil n'est point à propos au temps de la musique. Néanmoins l'affection que Y. M. a portée au sieur Grillon , la perte qu'a faite toute la France , nous donnent le ton pour en, commencer nos plaintes et doléances. Bien seroit-ce une impertinence, si nous faisions estât d'fcrrester le courant de la joye publique avec la bonde et le marbre du tombeau du défunt. A Dieu ne plaise que je prétende couvrir d'un voile violet la face de vostre sacré et fortuné hyménée. Je sçai que le cœur des grands rois , tel que vous estes , Sire , est capable des qualités contraires et qu'il peut tout-à-la-foi* mener deuil et liesse pour divers, subjets et motifs. Il n'y a que les hautes montaignes eu l'Inde , qui en mesme temps ayent le printemps et Fhy ver,, qui portent le verd et la neige , qui. sentent la bise et le zéphire; il n'appartient qu'au roi du ciel , à Jésus , d'estre voyager ensemble et bienheureux; et parla partie supérieure de son ame reposer au sein de la vision béatifique et
au havre de gloire , et en là mesme ressentir la tourmente d'une douleur extrême. Voire il est à propos de donner du relief à l'esckt de vostre bonheur et du nostre par les ombrages et grotesques de ce discours funèbre. » Cette dédicace fort longue ,
finit par ce* mots : « Me contentant en mon particulier, au secret de mon oratoire , à l'imitation de tous mes Pères et frères espandus en ce Royaume , d'offrir à Dieu pour la prospérité de yostre mariage les victimes de mes lèvres > sans m'enhardir de monstrer à vostre Cour les avortons de ma langue et de ma plume, lesquelles je voue au service de Yostre Majesté comme doit faire, son très-humble , très-fidèle et très-obéissant serviteur, selon Dieu , Fr. Bening , de la Compagnie de Jésus. — D'Àvignm, le 2ti janvier 1616. »
A la suite de la dédicace est l'oraison funèbre » qui commence ainsi :
« Abjectu* est clypeus fortium. II Reg. , 1 . Le bouclier des forts a esté atterré.
» Les choses qui ont coustume de jetter la pâleur sur la face des orateurs , le battement dans le cœur et le tremblement sur les lèvres , aujourd'hui m'enflent le courage, m'échauffent le sang, et' me délient la langue : ce sont la saincteté et majesté du lieu , la splendeur et noblesse de l'assistance , le riche et magnifique subject ; car es choses grandes le vouloir suffit , es petites le faire y est requis. Le lieu , c W cet ancien temple dédié à la plus grande des deux , la royne des anges , fondé par une des plus
grandes dames de la Judée , saincte Marthe , rétabli et doté par le plus grand des empereurs et rois , Gharlemagne ; l'assistance , c'est vous , Monseigneur l'illustrissime et révérendissime , c'est vous, Messieurs ; le subject , £e sont les beaux faits du plus grand guerrier qui ait piéça endossé le harnois , du plus grand capitaine qui ait jamais mené armée , du plus grand maistre de camp qui ait oncques porté le bâton. Hélas ! est-il ntort , ce miracle de force , ce prodige de vaillance , ce parangon de magnanimité, ce courage à l'épreuve des adversités, difficultés et traverses ? est-il donc mort , Grillon ? Il est mort ! ces parements noirs sur ces parois, cette chapelle ardente au mitan de cette nef, ce son lugubre des cloches , ce, grand deuil sur la face , ces larmes aux yeux d\m chacun en sont les fidèles témoins et rapporteurs. D'autant plus que sa valeur me réhaussoit au commencement lé courage, d'au-» tant plus le regret de sa mort me le rabbat maintenant. Ce triste spectacle , ce collier veuf , cette épée orpheline , cet ordre délaissé de feu Louis de Berton , me font fendre le cœur de tristesse , et fondre les yeux en larmes. Comment donc parlerai-je de Grillon? Parle* et pleurer tout ensemble ne 66 peut ; parler je ne puis de sa mort sans pleurer, et parlant de Crillon , faut parler de sa mort. Si faut-il apporter quelque consolation à la douleur de Messieurs ses parents, frères, sœurs et nepveux; rendre quelqu'honneur à l'immortelle mémoire du défunt , et satisfaire aux louables désirs qu'a cette
honorable compagnie d'ouïr parler de Crillon : quoi faisant , nous parlerons plutôt de Crillon vivant que de Crillon trépassé ; de Crillon sur un coursier, que de Crillon sur un tombeau ; de Crillon à la tête d'une armée, que de Crillon à la queue d'un convoi ; de Crillon bouillant , soufflant , battant , triomphant , que de Crillon sans force , sans pouls > sans ame, sans mouvement.
» Mais ne sera-ce point par1 aventure une témérité et imprudence à moi qui fais profession d'une vie pacifique et non guerrière , de parler des exploits de guerre, comme jadis reprocha Ànnibal à un philosophe péripatéticien? Mais que puis-je dire en si peu de temps sur un si plantureux et ample sujet? Mais quelles paroles pourroit-on trouver pour répondre aux coups que- ce bras martial a dessérés* et assénés sur la tète des ennemis du Roi et delà France ? Mais qui est-ce de vous , Messieurs , qui avez eu Fhonneur de le voir suant sous son harnois , empotidré parmi les chamaillis , perdu dans la mêlée , empourpré de son sang et de celui de ses ennemis , qui ne ferait mieux et avec toute sa perfection , ce que je vais entreprendre d'ébàuchèr? Néantmoins le commandement de mes supérieurs , les prières de ceux qui me font commandement , les obligations qu'a notre Compagnie à la mémoire de ce grand héros , la communauté du sol natal , l'alliance qui est entre Mars et les Muses m'ouvrent la bouche que le respect et la douleur m'avoient cousue , et me commandent de parler de cet Hercule Musagète
Quel thème prendrons -nous? quel sera le plainchant sur lequel nous chanterons ce funèbre épitaphe? Etant sur ce pensement , je pensai que je ne pouvois mieux louer ce grand guerrier , que d'emprunter l'oraison funèbre que David fit sur la mort d'un grand guerrier, et prenant langue dé lui, m'écrier avec lui : abjectus e$t clypeus fortium; le bouclier des forts est atterré et enterré.
» Pouvions-nous donner un surnom plus honorable pour un capitaine , mieux convenable au sièur de Grillon , plus significatif de ses vaillances et prouesses que celui de boucher? Car appeler quel-1 qu'un boucher , écu , ou pavois , c'est l'appeler fort , brave, preux, vaillant, valeureux, courageux, magnanime; et appeler quelqu'un magnanime, c'est lui donner le haut bout au fait de la guerre * la prescéance aux affaires-etétat ; la main droite es choses de piété et de religion...:..
» Mais qu'est-ce que magnanimité? qu'est-ce qu'être magnanime? c'est avoir une ame grande. Et qu'est-ce qu'avoir une ame grande ? il nous faut expliquer ceci à la façon que les théologiens discourent de la grandeur invisible et ineffable de Dieu, la mettant aux pieds de la grandeur corporelle des créatures, et prenant leurs mesures et allignements d'icelle.....
» Nous appelons une chose grande qui est assortie de ces quatre dimensions , longueur , largeur , hauteur et profondeur. Us disent que là longueur de Dieu, c'est son éternité; la largeur, c'est son immen-
site ; la hauteur, c'est sa puissance en miséricorde ; la profondeur, c'est sa sagesse ou justice. De même pouvons-nous déchiffrer la grandeur d'une ame par cesquatre pièces et ameublements. La hauteur d'une ame est de ne s'attacher à rien de bas. .... 4 La profondeur est de descendre jusques au plus creux des pensées et conseils de l'ennemi. > .... La longueur , à supporter avec patience l'envie , l'ennui , le travail...... La largeur du courage ne reconnoît aucunes bornes ni lisières de temps , de lieu et d'âge.
» Or, venons au point. Comment est-ce que je prouve que le sieur de Grillon a été magnanime et le bouclier des forts? Est-ce parce qu'il étoit extrait d'un estoc fort illustre et généreux ?. . . . Est-ce parce
qu'il étoit d'une bonne et forte constitution ?.
Est-ce donc parce qu'il étoit natif et originaire d' A* vignon , que nous pouvons appeler par titre d'honr neur, comme jadis Epaminondas disoit de la plaine de Beoce , l'échàfaut de Mars ; ou comme Xénophon de la ville d'Ephèse, la boutique de la guerre ? Tout cela est vrai ; mais sa magnanimité paroît principalement en la hauteur, profondeur» longueur et larr geur de son courage»
» 1° La hauteur > en ce qu'il ne pouvoit se tenir sous le toit d'une maison , à l'abri d'une tente , sous l'ombre d'une courtine , aux champs , à la campagne , au jour, à l'ombre, au soleil , au haie, au serein ; mon Grillon le pied toujours en l'air ou sur l'étrier, la tête sous le ciel qui étoit son pavillon et son dais» La volupté ne l'a jamais collé à la terre ,
les délices ne l'ont jamais colleté. Cet Annibal ne s'est point arrêté à Capoue; ce Samson n'a point perdu sa force au giron de Dalila ; cet Achille ne changea jamais le pourpoint en une veste féminine ; cet Hercule ne quitta jamais son épée pour prendre une quenouille. Telle étoit la hautesse de son cœur, qu'il étoit supérieur à toutes les difficultés et encombres qui l'accueilloient > .
» 2° La profondeur étoit son conseil et prudence qui est l'œil de l'art militaire , la visière d'un guerrier, et le cadran de la vie humaine......
» 3° La longueur de sa magnanimité étoit sa longanimité et patience à attendre l'ennemi et son temps , à ne s'attiédir jamais , à tenir coup à une entreprise , à ne lâcher point ; sa vertu ne disoit jamais, c'est assez ; sa valeur étoit sans virgule, sans souffrance, sans période.».»..
» 4° Reste la quatrième dimension de sa valeur , qui est la largeur et l'étendue d'icelle; qu'en diraije ; mais que n'y a-t-il à dire là-dessus ? sa force n'étoit rétrécie en un lieu seulement , encernée d'un temps , limitée à une sorte d'ennemis , enclose en un âge, attachée à une action. À quoi le voulez-vous , où le voulez-vous, contre qui le voulez-vous ? à pied, à cheval, avec la lance, avec l'épée, au siège, à l'escarmouche, à une saillie, à une tranchée, sur une muraille, à une brèche, à unecamisade, de nuit , de jour , en santé , en maladie , au printemps , à l'hiver de son âge , avec une poignée de gens , avec une grosse armée? il est toujours Grillon*. ... En
quel coin de la France n'a-t-il empreint les vestiges de sa valeur? Quelle partie de l'Europe n'a senti ou ouï les foudres de son bras ? Toute la France a été le théàtfe et le colisée. de ses prouesses. »
Le Père Bering, après être descendu dans un grand détail des actions mémorables de M. de Crillôn, conduit son héros aux portes de la mort, et le représente , pour me servir de ses termes , sous le pressoir de sa dernière maladie. Voici de quelle manière il s'explique : « Quand la maladie, sergente du ciel , nous met la main dessus , et que la mort nous dit : il faut suivre , Dieu l'a dit ; allons , suivons, n'estrivons pas, à l'imitation de notre Grillon, qui averti qu'il falloit déloger, battre aux champs, aller servir son quartier au ciel , reçut cet ajournement en maistre de camp, c'est-à-dire, aussi généreusement qu'autrefois il entendoit volontiers le son de la trompette pour monter à cheval ; car comme le Père spirituel qui l'assistoit , lui eut dit : Monsieur , il faut aller au Ciel, lui, avec un tressant le prenant par la main et le serrant très-fort , allons, allons , dit-il ; tout comme il eut dit pour aller livrer un combat , monter a l'assaut , prendre quelque ville »
L'orateur finit son discours par une longue péroraison qui est dans le même goût. « Hélas ! messieurs, après avoir emmiellé vos aureilles du narré de tant de vaillances et actes héroïques , faut-il que je les enfielle de ce triste mot : abjectus est, il est mont,,.. Il n'y a plus de Grillon. Nous ne le verrons plus
qui est en terre ; son ame vit et triomphe au ciel ,
qui est l'hébergement des âmes magnanimes De
là il considère la France qu'il a tant aimée , le Roi qu'il a tant fidèlement servi , les Princes qu'il a si cordialement honorés, son pays qu'il a toujours prisé. H me semble que je vous vois , grande ame , prosternée devant la majesté de Dieu , mettant à ses pieds toutes vos couronnes , navales , murales , ci* viques , triomphales , comme les saints vieillards de l'Apocalypse , et dire avec eux : Digwus es, Dominé
Deus noster, aceipere ghriam, et konorem, et virtutem
Jaçoit que son ame vive, néanmoins Grillon est mort , abjectus est. L'union entre l'ame et le corps est rompue. À quoi est-il réduit ce grand héros î cette hautesse de courage , combien esfrelle abbaissée ; cette longueur, combien raccourcie ; cette largeur, combien rétrécie ; cette profondeur, combien applanie ! Alcmène portant les cendres de son fils Hercule dans une petite urne, chez le tragique latin, s'écrie tout éperdue de douleur et d'admiration : Bue Me decrevit gygas! Est-il possible que dans le creux et Fobscur de cette grotte soit encoffiré ce grand Grillon , la réputation duquel alloit joindre les nues , et les victoires outrepassoient les limites de France, et que cinq ou six piedsde terre suffisent à celui de qui le cœur étoit plus large que toute l'Europe! Hue Me decrevit gygas.... »
L'auteur trace ensuite un petit tableau de la piété de Crillon,qui, malgré la trivialité du style, ne manque pas de force. « La dévotion de Grillon , dit-
il, n'étoit point féminine , mais mâle, virile et martiale , selon son naturel , air guerrier et humeur soldatesque ; la brièveté de son oraison étoit aggrandie par la grandeur de son ame ; ses prières étaient comme les ouvrages de limante, auxquels , comme dit Pline : plus intelligebatur quant pingebatur. Son cœur parloit plus que sa bouche ; les mondains au contraire parlent plus souvent de la bouche que du cœur. Le sieur de Grillon traitent avec Dieu comme avec les rois ,. brièvement et révéremment. Ce n'est pas pourtant que je veuille dire que quand en une longue traite de prières , la ferveur, Taffedtion et la dévotion s'y retrouvent , que cette oraison ne soit de plus grand prix et valeur; mais j'assure qu'une pe* tite oraison bien troussée et faite avec attention et récollection intérieure , est plus agréable à Dieu qu'une longue, lente et languissante oraison. .....
La dévotion solide ne consiste pas à marmoter les psalmes , mais à les pratiquer ; car Dieu aime mieux
voir bien foire , qu'ouïr bien dire »
Enfin le Père Bening termine son chef-d'œuvre par quelques, réflexions sur la nécessité de riiourir : « Mais , dit-il, à quoy en venons-nous , Messieurs? Pour Dieu , éveillons-nous et pensons à ceci : Grillon est mort , et il nous fout mourir. Il n'y a homme si haut monté que la mort ne désarçonne ; si haut perché , qu'elle ne culbute; si bien armé à blanc et à cru , qu'elle ne perce ; si bien retranché et barricadé qu'elle n'enfonce; *i ferme en son assiette qu'elle ne renverse. La mort est cet Até d'Homère
qui se promène et danse sur la tête des hommes ; la mort est ce glaive de Damoclès , qui , lorsque nous banquetons et passons nos jours en plaisirs ou quelque joyeux déduit. , nous pend sur la teste; la mort est la faux que Zacharie voyoit voler en l'air; la mort est la pierre qui , dévallant d'une montagne , abbattit cette superbe statue de Nabuchodonosor , composée d'or, d'argent , d'airain et de terre ; la mort est le bord et l'arène où se rompent et se brisent les flots sourcilleux des puissances terriennes , qui semblent devoir abysmer et absorber toute la terre. . . Il faut mourir ; nous partageons ce jour, cette matinée ., cette heure, cette minute, voire ce moment, •avec la mort , et cependant le temps , le jour, l'heure et la minute est incertaine. Une heure a soixante minutes; après avoir passé la première, on ne peut se promettre de passer la seconde, et se peut faire qu'après avoir passé les cinquante-neuf, on ne passera pas. la soixantième , mais on très passer a. H faut mourir ; nous ne pensons mourir que quand nous rendons le dernier soupir. Il a'en va pas ainsi , ce dit Sénèque ; nous mourons tous les jours , à toute heure , à tous moments ; nostre vivre n'est qu'un mourir*; à mesure que nous vivons, nous, mourons; à mesure que nous croissons , nostre vie descroît. Qui a vécu un tiers de ses ans , a un tiers de soi mort; la vie nous fuit, la mort nous suit. Il faut mourir, et cependant nous ne pensons . qu'à vivre. Tous les hommes sont après à faire des projets; tel fait bastir une belle maison , mais sur le point de
l'habiter, voici le grand mareschal de logis qui lui commande de desloger et remuer mesnage ; tel dresse un joli parterre , mais aucun de ses arbres ne raccompagnera à la sépulture, fors qu'un rameau de cyprès; tel fait de belles emplettes, mais ses héritiers les débiteront pour lui ;- tel fait dessein de voyager, de voir le pays , mais Dieu lui en fait voir un auquel il ne s'attendoit pas. Il faut mourir et bien mourir; pour bien mourir, bien vivrez pour bien vivre, mourir à l'ambition, volupté et avarice. J'ai dit , et n'ai rien dit. » Ainsi finit l'orateur.
Tel était ce que l'on appelait encore éloquence de la chaire au commencement du dix-septième siècle , du moins chez certains prédicateurs , comme 1$ Père Bening.
ANECDOTES
Dans un sermon sur le jugement dernier , tm prédicateur navarrois i parlant des trompettes effrayantes qui réveilleront les morts à la fin du inonde , s'écria : « Oui , vous les entendrez , pécheurs , quand vous y penserez le moins , peut-être demain, quedis-jedemain, peut-être tout-à-1'heure. » A l'instant les voûtes de l'église retentissent du son terrible d'une douzaine de trompettes qu'il avait fait placer secrètemçpt dans, la nef. Tout l'auditoire est dans une frayeur mortelle; on croit voir les gouffres de l'enfer prêts à s'entr'ouvrir . Chacun s'enfuit en tremblant. Dès-lors ce prédicateur fut en odeur de sainteté parmi les Navarrois
Il n'est pas le seul qui ait eu recours à des moyens aussi singuliers pour frapper les fidèles.
Un bon curé de campagne , faisant le prône à ses paroissiens , dont le territoire était en vignoble , leur dit : « Vous savez , mes chers frères , combien les saints vendangeurs ont fait de tort par le passé à nos vignes ; je vous donne avis que notre bon prélat les a tous transférés entre Noël et les Rois, auquel temps ils pourront geler et grêler tant qu'ils voudront. » Rabelais , liv. El, ch. 33 , attribue cette plaisante imagination à François de DintevUle , évêque d'Àùxerre(4e 1514 à 1530 ) ; mais Estienne Tabourot ' en gratifie un curé de T Auxerrois. C'est une imitation du conte que Bebebus fait de ce fou qui pestait contre le soleil de ce qu'au lieu d'être si ardent en juillet , il ne gardoit pas uq peu de cette chaleur pour Thiver qui en avait tant besoin.
Un capucin dit un jour en chaire que la Provi-
1 Voy. son Almanach imprimé sous le nom de Jean Vostet- Bbeton (anagramme (TEstienns Tabourot), Paris, 1588, in-8°. E. Tabourot, né à Dijon en 1547, y est mort en 1590. Sa tombe se voit encore à l'église Saint-Benîgne. Son ouvrage le plus connu a pour titre : Les Bigarrures et touches du seir gneur des Accords , qui a eu plusieurs éditions , dont la plus complète et la dernière est de 1662 , 2 tom. en 1 vol. in-12.
àence avait mis la mort à la fin de la vie pour donner aux pécheurs le temps de se convertir.
mmmmrimm
Un homme fort simple, ayant acheté une charge d'auditeur des comptes., alla un jour au sermon, et à chaque fois que le prédicateur disait : mon cher auditeur, il prenait cela pour lui , se levait et faisait une inclination
Un chanoine de Liège, pour vanter le mérite de saint Hubert, disait en chaire que « si le Saint- Esprit étoit mordu d'un chien enragé , il faudroit qu'il recourût à soi* saint pour être guéri. »
Un chanoine de Saint-Cloud prêchait un jour que le superflu n'est point à nous , mais aux pauvres , et qu'un seul habit doit suffire à un bon chrétien. Un honnête marchand , frappé de l'éloquence du prédicateur, lui porta le lendemain deux habits , de trois qu'il avait , pour le prier de les remettre aux pauvres. Le chanoine absent de chez lui par un trèsmauvais temps, rentre tout trempé, un instant après l'arrivée du marchand, et prie celui-ci, avant de l'entendre , de lui permettre de changer d'habit , parce que le sien est mouillé. « Àh ! oui , dit le marchand, vous avez des habits de rechange , tandis que vous dites en chaire qu'un bon chrétien ne doit en avoir qu'un; eh bien! à votre exemple, je me
Servirai des miens dans le mauvais temps. » Et il remporta se* deux habits.
L'histoire du premier ou plutôt des deux premiers sermons qu'a prêches l'illustre Bossuet , est assez remarquable pour que nous la rappelions dans un ouvrage consacré à quelques singularités parénétiques. L'orateur, à peine âgé de seize ans , et n'ayant pas encore terminé ses études , se trouva dans le cas d'improviser son premier sermon , non pas à l'église , non pas en plein jour, mais dans un élégant salon , flux bougies et au milieu d'un cercle brillant , composé des dames les plus distinguées de la capitale et de quelques beaux esprits. M. le cardinal de Bausset raconte ainsi cette eurieuse aventure :
a Le marquis de Feuquières ( protecteur de Bossuet) , partait souvent avec enthousiasme à Madame et à Mademoiselle de Rambouillet du talent extraordinaire et de la facilité prodigieuse de ce jeune ecclésiastique. D ne craignit même pas d'avancer que si on vouloit enfermer le jeune Bossuet seul et sans livres , dans une chambre , en lui laissant seulement quelques moments pour se recueillir, il se trouveroii prêt à prononcer un sermon sur tel sujet qu'on jugeroit à propos de lui donner. Le défi fut proposé sur-le-champ paç Madame et Mademoiselle de Rambouillet, et accepté par le marquis de Feuquières qui envoya chercher Bossuet au collège de Navarre. U n'arriva que dans la soirée à l'hôtel de
Rambouillet. Toutes les conditions annoncées forent remplies avec l'exactitude la plus minutieuse. Le jeune orateur, après un moment de réflexion , prit la parole , étonna k nombreuse et brillante assemblée qui l'entendoit * et surpassa l'idée que le marquis de Feuquières avoit prétendu donner de son talent et de sa facilité. Il étoit onze heures du soir lorsque Bossuet prêcha ce singulier sermon; c'est ce qui fit dire au bel esprit Voiture, qu'il n avoit jamais oui prêcher m si tôt ni si tard.
M. Cospéan , évêque de Lisietix , qui se trouvoit alors à Paris , ayant ouï parler de ce sermon , désira entendre prêcher notre jeune orateur de la même manière; il l'invita à se rendre chez lui, et là , en présence de deux autres prélats , amis de M. Cospéan , Bossuet prononça un discours qui excita l'admiration de cette assemblée si peu nombreuse et par cette raison plus redoutable pour le jeune orateur. L'auditoire étoit sans doute moins brillant que celui de l'hôtel de Rambouillet ; mais il étoit composé de juges plus capables d'apprécier les dispositions et le mérite d'un orateur chrétien et d'un ministre de l'Evangile. M. Cospéan fut frappé de l'espèce de phénomène que lui offroit un jeune ecclésiastique qui n'avoit pas même encore achevé le cours de ses études. »
Ce fait prouve les heureuses et précoces dispositions que Bossuet avait pour l'improvisation. Dans sa longue et brillante carrière , il a prêché six Carême* et quatre Avents, soit à Paris , soit à la Cour , et lui-
même a souvent dit qu'il n'avait jamais prêché le même Carême ni le même Aven t. Et combien d'autres sermons lui sont encore dus , sans compter les oraisons funèbres ! Quel talent! quelle facilité et quelle activité, surtout quand on considère ses autres ouvrages!
Jacques-Beftigne Bossuét , né à Dijon , dans la nuit du 27 au 28 septembre 1627, est mort à Paris le 12 avril 1704, un peu avant quatre heures et demie du matin , âgé de soixante-*sei2e ans six mois et seize jours»
Le Père Séraphin, fcélèbre prédicateur, préchant devant Louis XIV , dit à ce monarque : « Sire , je n'ignore . pas la coutume qui me prescrit de vous faire un compliment ; mais je supplie Votre Majesté de m'en dispenser ; j'ai cherché un compliment dans FEcriture-Sainte et j'ai eu le malheur de n'y en point trouver. »
Le même prédicateur, préchant une autre fois devant Louis XIV, s'aperçut que l'abbé de Fénélon dormait; il s'interrompit et dit : « Réveillez cet abbé qui dort et qui n'est peut-être au sermon que pour faire sa cour au Roi. » Sa Majesté sourit.
Un prédicateur, peutrêtre encore le même, s'avisa
— 255 ~ âe foire une peinture un peu trop vive et trop directe de la conduite de Louis XTV ; ce prince en témoigna son mécontentement par ces mots : « J'aime à prendre ma part d'un sermon , mais je n'aime pas qu'on me la fasse. »
Le même Roi demanda un jour à Boileau quel était un prédicateur qu'on nommait Le Tourneux et auquel tout le monde courait. « Sire , répondit le poète , Votre Majesté sait qu'on court toujours à la nouveauté , c'est un prédicateur qui prêche l'Evangile. » Le Roi lui ordonnant d'en dire sérieusement son avis ., il ajouta : « Quand il monte en chaire , il fait si peur par sa laideur qu'on voudrait l'en voir sortir, et quand il a commencé à parler , on craint qu'il n'en sorte.
Le Père Chaussemer, jacobin, préchant devant Louis XIV, après le fameux passage du Rhin, et dans le moment où le Roi venait de -laver les pieds des pauvres pendant la semaine-sainte, dit à ce monarque : « Ces ondes orgueilleuses que vous avez passées avec autant de rapidité qu'elles sont rapides elles-mêmes , sécheront un jour ; et ces gouttes d'eau que vos mains royales viennent de répandre sur les pieds des pauvres, subsisteront éternellement devant
le tribunal de Dieu. »
• Le célèbre Bourdaloue , dans son sermon de la fausse conscience f dit : « Souvenez- vous que le chemin du ciel est étroit, et qu'un chemin étroit ne peut avoir de proportion avec une conscience large. » C'est à peu près l'idée qu'un ancien prédicateur a rendue dans le style de son temps : « Le Gel n a point de porte cochère, on n'y entre point en carrosse. »
Le même orateur prêchait le Carême à Saint-* Sulpice. Un jour que M. le Prince y était , l'orateur se fit long-temps attendre. Cependant tout le monde causait à l'église en l'attendant ; et comme la foule était grande, le bruit était aussi fort grand. Sitôt que M; le Prince aperçut le Père Bourdaloue, il s'écria tout haut : « Voici les ennemis, voici les ennemis ! »
Ménage ayant assisté à un sermon que Bourdaloue prêchait en présence du Roi de France et du Roi d'Angleterre , dit en le voyant descendre de chaire : « Voilà le prédicateur des Rois et le roi des prédicateurs '. »
1 Cest ainsi que j de notre temps , on appelle un riche ban* quier de la nation Israélite , le Roi des Juifs et le Juif des Rois.
Notre grand orateur excellait surtout dans les portraits dont il enrichissait ses discours ; une dame disait que tous les prédicateurs qui Font voulu copier, n'ont fait que des marmoûzets;
Le Père d'Harrouis , jésuite, disait, avec une naïve et piquante modestie , à Ménage : « Lorsque le Père Bourdaloue prêcha Tannée dernière à Rouen, les artisans quittoient leurs boutiques pour aller l'entendre ; les marchands , leur négoce ; les avocats , lé palaifc ; les médecins , leurs malades qui s'en trouvèrent mieux; mais pour moi , quand j'y prêchai ensuite ; je remis toute chose dans l'ordre ; personne n'abandonna son emploi.
Un capucin , prêchant, un jour, devant le prince de Condé , le compara à Belisaire , et dit que la valeur ne leur avait jamais manqué , mais souvent la fortune.
Le maréchal de Gassiôn entendant prêcher un religieux qui exhortait le peuple à se sauver : « Je crois, dit le Maréchal, qu'il nous1 prend tous pour des poltrons» » (Lantiniana.)
Madame Cornuel disait du PèréGonnelieu, jésuite
et prédicateur fort sévère, qu'il surfaisait en chaire, mais qu'au confessionnal il donnait à bon marché.
L'abbé de Beau vais , préchant le Carême de 1773, à Versailles, tonna fortement dans son dernier sermon contre les vieillards vicieux qui conservent encore au milieu des glaces de l'âge les feux impurs de la concupiscence. Louis XV assistant à ce sermon avec toute sa Cour, dit en sortant au maréchal de Richelieu : « M. le Maréchal , le prédicateur a jeté bien de» pierres dan. votre jardin. Oui, Sire, reprit le Maréchal , il y en a tant jeté , qu'il en est rejailli quelques-unes dans le parc de Versailles. »