‹ PrédicatorianaChapitre 61 sur 73 · PRELIMINAIRE · texte numérisé non relu

PRELIMINAIRE

Jticfas lscaribte a joué un rôle trop important dans la Passion du Sauveur, pour que les légendaires du moyen âge ne se soient pas occupés de rechercher ou plutôt de créer les détails de la vie de cet homme , dont le nom trop fameux est devenu le type de la trahison , comme le nom de Néron est celui de la cruauté. Cette vie de Judas est donc encore une légende tirée du Vita Chris ti y et que nous présentons comme monument de notre vieux langage* Il est inutile d'insister sur ce point que tous les faits qui s'y rencontrent, et que l'Evangile ne mentionne pas , sont fabuleux, et n'ont été imaginés que pour accroître l'horreur que )a personne et le nom de ce coryphée des traîtres doivent inspirer et ont inspirée dans tous les temps.

Avant d'aborder cette légende , disons quelque chose du mot iscariote , surnom donné à cet homme par les quatre évangjélistes.

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Les philologues et les commentateurs ne sont nullement d'accord sur l'origine et l'étymologie de ce mot: les uns le regardent comme composé de w ou plutôt ùch , qui signifie homme , et de Carioth qui serait le nom d'un bourg de la Terre Sainte, que S. Jérôme , et après lui, Adrichomjus placent dans la tribu d'Ephraïm. D'autres citent Keriolh , ville de Juda, dont parle Josué, c. xv, «V.-25. u Ainsi Iseariote signifierait homme originaire de Carioth ou de Kerioth.

Le P. Amelotte , oratorien , dit dans la table géographique qui accompagne sa traduction du Nouveau Testament; 1666- 1668, 3 vol. in-8° : te Iscariot peut avoir été un village auprès de Samarie vers l'orient , et de là Judas le traître fut appelé. Iscabiote ; ou peut-être ce nom rai fut donné par anticipation, parce qu'il s'étrangla , ou parce qu'il gardait les aumônes qui étaient données à Jésus-Christ, car du mot hébreu d'où se forme Escariota peu vent venir l*un et l'autre. » Cette dernière conjecture du P. Amelotte ne nous parait pas plus fondée que celle d'un autre commentateur qui dérive Iscariote du mot sachar qui signifie récompense , à cause des 30 deniers que Judas a. reçus pour prix de sa trahison ; cette étymologië est défectueuse et absurde.

Lightfoot fait venir Iscariote de Iscortia , mot tajmudique formé de S cor te us qui en a la signification ; mais comme il n'y a là que quelque ressemblance de mots , cette étymologië n'est ni admise ni admissible.

Bartolocci , dans sa Bibliothèque rabbinique , Rome , 1675, 4 vol. in-foL , prétend que le mot Iscariote est composé de Isch, homme , et de cariotœ , espèce de palmier ; d'où il infère que Judas est né dans un lieu fertile en palmiers , dans la vallée de

• » Comme il est dit dans le Thésaurus S. Scripturœ propkeûcœ et apostolicœ. Genev. , i$i3, in-&°. Vox, p. 371.5 « Jvvas Iscamotbs , id est, ut nonnulli conjectant hebrœis Isch-Kerijoty hoc est, vir Keriot seu Keriothites , ab urbe in tribu Juda sic vocata Qtiundus, cujus fit mentio Josue, etc. »

Jéricho-peut-étre , parce qu'il y avait beaucoup de ces sottes d'arbres.

Enfin, dans la cinquième édition de la Bible de Vence; Paris, 1827-1833, 27 vol. in*8% il est dit Ua table des noms hébreux: avec leur signification % que le nom Iscarjoth veut dire homme* de.mcurtre. (Y. tom. 27» p. 120.) Nous n'avons vu que là.cettein«v terprétation , à laquelle Pautorité du savant M. Dracb donnerait grand poids , si elle venait de lui ; mais nous en doutons fort. Quant au nom Joba , il signifie louange ; ce nom existait bien des siècles avant notre traître.

On voit par ce que nous venons d'exposer sur ces origines quelles sont toutes hypothétiques et qu'elles reposent la plupart sur des bases plus que fragiles. La première paraît la plue probable, elle n'a cependant pas été adoptée par notre biographe anonyme de Judas', car il lé fait naître à Jérusalem.

Il existe encore d'autres particularités sur le même objet; mais elles sont aussi dénuées de fondement que les. opinions que nous venons de rapporter ; on peut malgré cela en amuser un instant le recteur. Par exemple , Pietrô délia Vàlle raconte dans ses Voyages, qu'étant à Gorfou , on lui montra un homme que l'on, disait de la race du traître Judas ; cet homme le niait ,. et il, avait raison. Il est vrai que le bruit a été longtemps accrédité' que Judas était de Cqrfou , que sa race y subsiste encore ; et même on va jusqu'à montrer une maison qui , dit-on , lui a appartenu. C'est bien le cas de dire avec Horace ; Credat /a-, dœus Apella , non ego. Il en est de même d'une tour que l'on montre aussi à Ptolémaïs ( aujourd'hui Saint-Jean-d'Acre ) , et dans laquelle on prétend qu'ont été fabriqués les trente deniers prix du sang du Juste; c'est ce qui l*a fait appeler la Tour maudite.

Quelques esprits saugrenus ou mauvais plaisants ne se sontils pas. avisés de placer aussi dans notre belle France le berceau du perfide Judas ! Il y a tout au plus cent ans que l'on disait' encore dans l'Anjou et dans le Maine, que Judas Iscariote était né ^ SaJ)lé ( Sarthe) , et même on cite en preuve ce vers. ; » Pcrfidos ille Judas dabfoueask état* . >

Heureusement pour Sablé , cette preuve poétique n'est pas très-péremptoire , et n'équivaut point à un certificat de naissance bien légalisé.

On dit encore que les Bretons , parfois en bisbille avec les Normands , ont prétendu que ledit Judas était né entre Gaen et Rouen, et on cite à l'appui* ce couplet d'une vieille chanson :

Judas était normand , Tout le monde le difcj* ' '

Entre Caen et Rouen ce malheureux naquît. Il vendit ton Seigneur pour trente marcs comptant y Au diable soient tons les Normands ! ■

Cette pièce lyrico-populaire n'est pas plus probante que le vers précédent. En général il serait difficile de remontera la source de ces plaisanteries satiriques, qui au reste n'ont jamais eu cours, que dans les plus bas étages de la société , et qui sont, toukà-fait insignifiantes.

1 II parait que depuis plusieurs siècles on en a vou)u aux Normands ; car dans l'antique Paroissien du diocèse de Chartres , on trouvait , au milieu des Litanies de la Sainte Vierge , un verset ainsi conçu : A furore Normanorum libéra nos , Domine, Mais il faut convenir que Normanoru m ne signifie dans ce verset que des ennemis politiques,des conquérants venant du Nord, qui, dans le principe, ont ravagé le pays et qui ne regardent point les populations modernes. Ce n'est qu'en 1773 , que le Chapitre de Chartres a fait effacer ce verset dans les Litanies ; il y existait depuis le temps., où Hasting , chef des Normands, assiégea et saccagea leur ville en 855.

On trouve encore , dans les Illustres Proverbes (de Fleury de Bellingea ) , i655, iu-12 , ce sot dicton : « franc Nprmand et vrai irai' fiagoulamen / savez- vous ce que signifie ce. tra{flagoulamen ? il vent dire tout simplement, traître, flatteur, gourmand, larron et menteur.» Il faut avoir le diable au corps pour avoir imaginé un nom aussi baroque et aussi sataniqae. Il n'y a pas un descendant des anciens Neustriens qui ne préférera à cet odieux dicton , la citation suivante, extraite d'une revue anglaise moderne : « Les Normands sont, après les Hellènes, Le peuple le plus brillant dans l'histoire *, leur puissance sur le monde a été gigantesque ; elle dure encore. Les Normands ont formé l'aristocratie européenne , et nous ne nous étonnerons pas de ceux qui cherchent à descendre d'une race si illustre. »

Nous ne prolongerons pas ces citations burlesques , et nous Cuirons par dire que si la France n'est pas le berceau de Judas, elle a eu dans ces derniers temps ( il y a quelques années ) un. homme de sa nation qui, par ses nobles procédés, ses sentiments généreux et sa vive reconnaissance envers sa bienfaitrice , a prouvé que le pur sang.d'Iscariote n'est pas encore tari chez les modernes % car , à coup sûr , ledit Israélite peut se proclamer hardiment le descendant en ligne directe de l'apôtre déchu qui va nous occuper.

S'ensuyt la vie de Judas Scarioth, lequel vendit Jésu^ christ : et premièrement comment fut engendré.

En Hiérusalem avoit une femme nommée Ciborée, et estoit femme de Euben. Il advint une foys entre les autres qu'ils eurent compaignie l'ung avec l'aultre, et puis s'endormirent : Cihorée songea quTelle avoit conceu ung enfant qui feroit en son vivant plusieurs meurtres et trahysons. Quant elle fut esveiilée, elle dit à Ruben qu'elle avoit conceu ung enfant qui feroit plusieurs maulx, se ainsi estoit qu'elle fut grosse. Et Ruben luy respondit : « Vous estes folle, ne parlés plus de cela : car le Pyable vous a tentée qui vous a faict dire ces parolles. — Et je dis , dit Ciborée , que j'ay conceu et enfanté, que mon songe sera vray : j'ay songé qu'il avoit tué l'enfant d'une royne, et qu'il vous avoit mys à mort , et qu'il m'avoit prise h femme , et qu'il debvoit vendre aux Juifz le Saulveur du monde. » Âdonc fut Ruben moult esmerveillé. Et quant neuf moys furent passez, Ciborée enfanta ung filz z. et le nourrist jusques à

1 L'auteur donne pour père à Judas un nommé Ruben ; il ne

ung moys , et pensoit souvent à sod songe. Et ne le vouloyent point faire mourir de paour d'être reprins; et ne le vouloyent pas garder, car ilz avoyent grant paour de luy.

Comment Judas fui my s sur la mer, et comment làroyne le trouva en tisle Scarioth.

Adonc Ruben et Ciborée mirent Judas dedans la mer en ung yaissel z et le laissèrent, aller à l'adventure, et les undes de 1$ mer remmenèrent tant qu'il arriva en l'islé de Scariotb. 11 advint que la royne de celluy pays, laquelle ne povoit avoir lignée ,, aljoit sur la rive de la mer là où elle trouva mag vaissel au port, lequel elle fit tirer hors et le fit ouvrir, Quant il futouvçrt^ elle veit dedans ung bel enfant , si beau que merveilles , et en souspirant elle dist : « Hélas ! si pour cettuy enfant je peusse renouveller mon royaulme , iç en seroye moult joyeuse. » Adonc elle le fit secrètement nourrir ; et incontinent après qu'elle eut trouvé Judas , elle se fit grosse. Et quant, vint au bput de peuf moys, la çoyne disoit avoir enfanté Judas ,. de quoy il se trouva le contraire. Quant Judas fut grant, la royne le mist en son hostel et le pourri): hqnoprablemeat , et l'aimoit * moult.

s'est point conformé au texte de S. Jean, qui, dans son Evangile, chap. XIII, v. 26, dit positivement Judas Iscariote, fils de Simon.

*. C'est-à-dire une petite nasse,, ou panier de jonc ou d'osier.

^Comment la royne reprouchoit à Judas quil riestoitpaf sonfilz pour ce qu'il battùit son propre filz.

Or advint que la royne toucha avec le roy, et coneeut ung beau filz dont elle enfanta au bout de neuf moys. Quant l'enfant fut grant, il s'entrebattoit souvent avec Judas qui estoit plus grant ; il battoit tousjours l'enfant de la royne, et le faisoit plorer, et le battoit si souvent que la royne en fut courroucée. Il advint ung jour qu'elle se courrouça fort, dont Judas fut moult doutent; et plus que devant se mist à battre l'enfant, dont la royne fut très malcontente, et luy dist : « Judas, se tu bats plus mon enfant, je te feray marry et doutent, et te feray laisser le pays, car tu n'es pas mon filz. — Non^ dist Judas. — Vrayement non, dist la royne, car je t'ay trouvé en la mer, et t'en fys mettre hors , et ung grant temps te ay fait nourrir, et te ay fait venir en mon hostel et entretenu , chaussé et vestu ne plus ne moins que se tu feusses mon propre enfant^»

Comment le traistre Judas, par sa mauldicte envie, tua le propre filz de la royne et puis s'enfoujrt.

Après ces parolles, la royne dist à Judas : « Or te donne garde que tu ne faces aulcun desplaisir ne oultraige à mon enfant, car, pour vray et sans faulie , si tu le fays, tu t'en repentiras amèrement. Et tantost que la royne eut ce dit à Judas , il fut fort esbahy, car paravant il cuidoit estre filz de la royne. Or advint ung jour que le roy et la royne le laissèrent et s'en allèrent

esbattre; et Judas demoura avec F enfant. Quant le faulx Judas veit qu'ilz povoient estre bien loing de Phostel , il print Ung glaive et alla tuer l'enfant du roy 1 , et, ce faict> s'enfouy t affin que la royne ne le fist mourir; et comme il s'en alloit, il trouva unecompaignie de gens qui alloient en Hiérusalem, et se mist a\ec eulx, et cheminèrent tant -qu'ilz vindrent en Hiérusa* lem, et là demoura Judas*

Comment Pylate demanda à Judas s'il voulait

servir.

Le lendemain ait matin, Judas arriva en Hiérusalem ^ et s'en alla esbattre par la ville, regardant çà et là, passant le temps. Pylate, qui là estoit, le veit en la rue, et veit qu'il estoit bel enfant : il pensa qu'il seroit bon à servir en court, et le fit appellera Judas vint à luy et le salua, et luy fit grant honneur, car il avoit toute sa vie servi ung roy. Pylate luy demanda dont il- estoit; et il dist : «c Je ne sçay^ar ma foy, mais j'ai esté nourry en Thostel d'une royne , et suis venu en ceste ville, pour servir quelque seigneur. — Mon amy , dist Pylate * vous debvez sçavoir bien et honneur2, puisque vous

1 Dans le Mystère de la Passion , dont nous parlerons à la fin de la présente vie , on voit le fils du roi de Scariotk puer aux échecs avec Judas ; celui-ci lui cherche querelle et le tue, puis il s'enfuit auprès de Pilate , qui en fait son intendant. Le reste des événements relatifs à Judas, dans ce mystère, est assez conforme à ceux que Ton va lire.

* C'est-à-dire , vous devez être instruit et savoir vous conduire en homme d'honneur et bien élevé.

avez servi en tel lieu ; me voulez- vous servir loyâllement, et je vous donneray bons gaiges? » Judas ldy respondit : « Sire, je suis vostre ; comtnandez-moy tout ce qu'il vous plaira commander* car bien loyallement vous serviray.» Adonc Pylate le nomme de sa maison pour le servir. Judas estoit si diligent que son service plaisoit fort à Pylate; et l'aimoyt plus que nul aultre serviteur, » et se gouvernoit le plus par luy, si que tous les aultres " serviteurs en furent moult envieux. Advint ung jour que Pylate s'en alloit esbattre , et passa. touchant ung jardin auquel avoit ung pommier chargé de moult belles pompies , desquelles Pylate eut désir de manger. Or estoit cestuy jardin à ung homme de Hiérusalem nommé Buben, lequel estoit père de Judas ; et n'en sa voit riens ledit Ruben, ne Judas aussi, car il ne congnoissoit nul de ses parens.

YI.

Comment Judas Scarioth tua Ruben son père dedans son jardin, quant il cueillit des pommes pour Pylate.

Pylate appella son serviteur Judas, lequel estoit plus prest à mal faire que tous les aultres, et luy dist : « Judas , va-t*en au jardin de Ruben , et m'apporte des pommes que j'ay veuesen ung moult beau pommier, car se je n'en ay, je seray malade. » Et, ce dit, Judas print son espée et s'en vint au jardin de Rubén son père $ il ne scavoit pas qu'il fust son père , ne Ruben aussi que Judas fust son filz. Judas commença à coupper les branches du pommier pour avoir des pommes $ et Ruben qui estoit en son hostel ouyt les coups. Tantost x il vint,

1 Tantost signifie là aussitôt ; on l'employait aussi pour bientôt, alors, au plutôt, promptement.

et il trouva Judas qui couppoit lés branches de sodi pommier et se courrouça , et dist : « Maulvaiç homme; que n'as-tu prins des pommes sans tailler l'arbre ? II appert que tu es meschant, » et se dirent de grans injures Pung à l'autre, et s'entrebattirent tellement que Judas tua son père Buben de son espéé. Après qu'il l'eut tué, «Ciborée, femme de Ruben et taère de Judas, vint et veit comment il sailloit du jardin et qu'il avoit tué son mary; elle commença à crier à haulte voix, soy desconfortant et disant : « Hélas ! que feray-je de mon mafry que ce maul vais trtiant a tué ? » Adonc Judas apporta des pommes à Pylate du jardin de Ruben. Et iahtost qu'il les eut, Ciborée vint à Pylate plourant , criant et menant grant deuil , et se plaignoit de Judas qui avoit tué sod mary à tort et sans cause. Mais Pylate^ qui fort l'aymoit, n'en tint pas grant compte , et le fit appelle* et luy demanda s'il estoit vray -, il dit qu'ouy , mais que Ruben l'avoit premier oultraigé. « Venez çà, femme, dist pylate. 11 ne vous fault point tant pleurer, car à cop faict il n'y a remède. Je ne voussçaûroye aultre chose faire ; mais vous fault pourveoir d'ung aultre mary^ vous prendrés donc pour mary mon serviteur qui scait bien et honneur. » Ciborée respondit : « Non feray pour riens dû monde. Vrayement, dist Pylate, Dame, si ferés; mais pour ceste heure saillez l ung peu hors de céans , car j'ay ung peu affaire. » Adonc Ciborée saillit , ettantost Pylate vint secretteraent parler à Judas et luy dist : « Judas, mon amy, tu n'as chevance1 ne possession; ceste femme est de riches gens. Et si * a maisons bien gar-

■ Saillez , sortez.

* Chevance, fortune, biens, héritage, etc.

3 Si pour elle.

nies et remplies de tous garaimens d'hostel et a belle chevance l , prez, boys , vignes , terres et aultres possessions, or et argent. Se 2 tif la prens à femme, jamais de ton vivant ne seras povre. Sire , dist Judas , puisqu'il vous plaist de vpstre grâce me le conseiller, j'en suis content.» Âdonc Pylate appella Ciborée et luy dist : «Çà, Ciborée, ne plorez plus et ne vous donnez tant de mélancolie : car je vous feray plus de biens qu'oncques ne fit à femme. Je vois bien que vostre mary est mort et ne peult ressusciter ; d'aultre part , Judas est mon serviteur, et de luy ne me puis passer qu'il ne fust grant dommaige ; il est jeune et bien sçavant, prenezle à espoux pour l'amour de moy : car vous serez mieulx mariée que par avant , et je vous prometz, par ma foy, que si vous le faictes, je vous sçauray bon gré. Sire, dist Ciborée, bien me desplaist ; mak à vostre volume soit faict. »

Comment Judas espousa Ciborée sa mère, et comment

elle luy compta son songe.

Judas adonc print pour femme Ciborée sa mère; mais il pe sçavoit pas qu'elle fust sa mère, iiy elle qu'il fust son filz. Quant ilz eurent detnouré ung peu de temps ensemble, Ciborée se print un jour à plourer, et à soupirer moult amèrement. Et Judas luy demanda qu'elle avoit? — a Hélas! dit-elle, je dois bien plourer, et ce n'est pas de merveilles. Las ! dolente , il y a tien xxii

1 Chevance, fortune.

* Se pour si.

ans ou environ que je mys un mien petit enfant de Feage d'ung moys sur la mer dedans ung tonneau, et je pense qu'il soit pery ou noyé : car je songeay la nuyt qu'il fut engendré, qu'il tuerait le filz d'un roy et d'une#royne, et mettroit à mort son père, puis me prendrait à femme, et debvoit faire plusieurs maulx et trahysons , et debvoit vendre le Rédempteur du monde aux Juifz xxx denier». Adonc Judas apperceut que c'estoit luy : car la royne qui Pavoit nourry se courrouça à luy pour ce qu'il battoit son enfant, en luy reprochant qu'elle l'avoit tiré hors de la mer et qu'il estoit dedans ung tonneau , et puis se recorda de l'enfant de la royne qu'il avoit tué, et mys h mort son père, et puis prins sa mère à femme ' ; desquelles choses il eut grant contrition et repentance. Et estoit Tan de la Passion ; car adonc Jésuchrist pres^hoit et faisoit tous les jours plusieurs miracles évidens. Et Judas, qui moult estoit courroucé des grans maulx qu'il avoit faicts, s'agenoilla devant Ciborée sa mère qu'il avoit espousée, et luy cria mercy* qu'il luy pleust voluntiers luy pardonner, et sa mère luy pardonna voluntiers. Âdonc Judas print congié , et s'en alla tout droict à Jésuchrist ; car il avoit ouy dire que c'estoit le sainct prophète, et qu'il pardonnoit les péchez. Quant Judas fut devant Jésuchrist, qui estoit à disner chez sainct Matthieu avec ses onze apostres, il s'agenoilla devant luy , et lui cria mercy en plorant, qu'il luy pleust luy pardonner, et pria qu'il fust ung de ses disciples. Et ung peu de temps après, Judas requist

1 II faut convenir qu'au fond de ces scènes épouvantable^ .ment burlesques , il y a une pensée profonde. L'auteur a cm devoir préparer le déicide par le parricide et l'inceste.

à Jésuchrist qu'il fust son apostre, et Jésuchrist fut content» Et paravant n'estoyent que unze aposlres, et ^vec Judas (tirent douze. Jfldonc Jésuchrist fit Judas son sénéchaux l , et cettui-ci achetoit tout ce qu'estoit nécessaire à Jésuchrist et à ses dpostres ; et prenoit tousjours la diziesme partie de ce qu'on donnoit a Jésuchrist.

Comment Matie^Magdalene oignit les pieds de Jésuchrist, et comment Judas y trouva à reprëkdre.

Or il advint qu'après l'honneur que firent les Juifz à Jésuchrist * le jour du Sabbat, qui fut le jour de Pasques flories lors de son entrée en Hiérusalem, il alla souper chez Simon le lépreux à Béthanie. Les tables furent mises pour aller menger ; le Saulveur print sa place, le Lazare s'assit 3 , et Marie-Marthe servoit et administroit les viandes. Marie- Magdalene print une boiette plaine d'oignemens4 précieux, et en oignit les pieds de Jésuchrist ] et du grant odeur qui yssoit * de Poignement,

1 Jadis le mot sénéchal a quelquefois signifié pourvoyeur, maître d'hôtel, car on trouve dans un vieux roman de Merlin : u Judas estoit sénéchaux des apostres. »

* L'honneur que firent les Juifs à Jésuchrist, c'est-à-dire , les honneurs que rendirent les Juifs à Jésus-Christ.

3 Les Juifs ne s'asseyaient point à table ; ils prenaient leurs repas, comme les Romains, dans le triclinium, étendus sur des lits, s'appuyant ' sur le coude gauche, et se servant de la main droite pour boire et pour manger;

4 Oignemens, parfums.

5 Yssoit, sortait, s'évaporait.

toute la maison en estoit odorant. Et. Judas Scarioth dit : <( Il vaulsist mieulx que cest oignement, qui valoit bien*troys cens deniers, eut est^ vendu et donné aux povres-, » et Jésuchrist luy respondit 2 « Cest oignement n'appartient pas donner aux povres ; mais tu vouldroyes bien qu'il fust vendu pour te approprier l'argent ; » et dit encore Jésuchrist : « Cest oignement soit gardé jusques au jour de ma sépulture; toujours aurés les povres avec vous; non pas moy..... »

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