‹ PrédicatorianaChapitre 72 sur 73 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'est Dieu qui fait les saints sur la terre et les bienheureux dans le ciel : il est, lui seul, la gloire du mérite des uns, et la félicité des autres ; et pouvais- je dès lors, Messieurs, faire un éloge plus pompeux de la vertu de Madeleine, ou donner une plus haute idée de son élévation, qu'en vous rappelant qu' elle a été, par excellence, l'amante fidèle de Jésus-Christ. Expressions consacrées par les pères de notre foi , qui ont cru, sans doute, que tout terme moins fort , resterait au-dessous de l'idée que l'Évangile nous donne , soit de la manière noble et tendre dont elle se livra au Fils de Dieu, dès qu'elle l'eut connu; soit du désintéressement et de la vivacité de l'attachement qu'elle lui témoigna depuis lors ; soit de la part qu'elle prit à ses douleufs, dans tout le cours de sa passion ; soit des empressements touchants avec lesquels elle le chercha jusque

chez les morts, lorsqu'il eut enfin succombé, sons la perfidie d'une nation infidèle.

Le pur amour , l'amour parfait se marqua-t-il jamais à déplus nobles traits? La gloire en fut personnelle à Madeleine, qui fixera, par tous ces titres, le respect et la vénération de toutes les nations de la terre, chez qui l'histoire de l'Évangile sera connue.

Je sais qu'on est naturellement indigné du personnage odieux sous lequel Madeleine , au rapport de ses propres panégyristes, se présente avant sa conversion : c'est là l'endroit critique de sa vie ; et il répand, sur tout le reste , un nuage sombre , que tout l'éclat des actions incomparables de jette illustre fille ne dissipera pas toujours également dans tous les esprits.

Telle est notre bizarre délicatesse! révoltés, sans retour, par des dérèglements que nous cherchons sans cesse à multiplier, en quelque supposition que ce puisse être, nous ne goûtons qu'avec une répugnance extrême, les titres d'une personne que nous avons une fois été forcés de reconnaître pour s'être livrée à la débauche : de quelque manière quelle répare ses désordres, nous ne nous déprenonuyamais qu'imparfaitement du préjugé que nous nous sommesjfenné d'abord à son désavantage ; et lors même que notre ne saurions plus refuser notre admiration à la sublimité de ses vertus, nous avons bien de la .- prise à nous élever au-dessus du mépris de sa personne. •PiMr vous ramener à d«s idébs plus favorables à Madeleine f tous transportant au temps et aux circonstances ofr vécut cette célèbre Israélite , je pourrais vous dire , Messi*urs,que l'antiquité, ne jugeant paséquitable d'exiger rplp* de vertu du sexe réputé pour le plus faible , ne r tttyait pus l&fwnm dfeboporées de ce qui ne déflbo*

norait pas les hommes à ses yeux; qu'elle a (T ailleurs toujours été bien moins sévère à des sentiments qnî, naissant avec nous, lni paraissaient une partie de nousmêmes , et qu'elle n'attacha jamais aucune idée flétrissante aux suites d'une passion qu'elle trouvait presque aussi pardonnable que. naturelle. Les grâces de la beauté étaient alors regardées comme les autres talents ; et l'art de plaire, aussi autorisé que les autres arts , loin d'inspirer de l'éloignement , mettait à portée dé toutes les distinctions.

Les généraux d'armées , les chefs des peuples , les pins grands de tous les ordres , se rendaient publiquement aux cercles des courtisanes de la Grèce , et prétendaient en sortir plus polis. De leur côté , elles étaient reçues arec accueil, dans les meilleures compagnies, dès quelles voulaient bien s'y présenter ; et si ort tes raillait quelquefois , ce n'était jamais qu'avec Tesplft et les ménagements avec lesquels on raille souvent les personnes les plus graves et les professions les plus utiles à la société. La philosophie d'Athènes ne s'effarouchait pas de la volupté qui régnait chez elles ; le sage Pythagore disait hautement devoir beaucoup à leur commerce ; le divin Platon pliait souvent son génie à des épigrammes extrêmement tendres en leur honneur; le fameux Aréopage, qui mérita, dans la suite, l'estinuyde saint Paul, et au jugement duquel les dieux eux-mêmes s'en étaient rapportés plus d'une fois, ne se crut pas déshonoré pour avoir réformé un de ses arrêts, en feveor d'trae Athénienne, célèbre par sa beauté. En général, les philosophes les plus' réfléchis , hors 'là gloire de la modération qu'ils conservaient en tout, ne se faisaient pas on mérite de penser, sur ce chapitre," autrement que le reste de? hommes. Ceux, au contraire, qui avaient reçu de la nature une âme moins sensiMe, se c*oyaie&t obligé*

de dissimuler leur indifférence , par égard pour un sexe qui , malheureusement , dans ces siècles dominés par la chair, passait, pour avoir un droit acquis sur tous les coeurs.

La façon de penser des Juifs était moins fixe, mais elle n'en était que plus terrestre ; et quoique leurs lois ne les autorisassent pas également à vivre au gré de leurs désirs, l'état de virginité détesté , sans déguisement et même sou» ombre de religion par les filles d'Israël dès le berceau j la stérilité regardée, par leurs femmes, comme une malédiction céleste et un caractère assuré de réprobation ; la polygamie et le divorce soufferts , parmi eux , comme parmi les. païens; le mariage dégradé de sa sainteté originaire , et mille autres traits de leurs mœurs $ nous marquent assez, combien ils étaient gouvernés par les sens, et combien , dès lors , ils devaient être peu touchés de tous désordres occasionnés par l'emportement des sens*

Ce n'est pas que , pour vous rendre plus indulgents à tfadeleîne, je prétende introduire, dans la religion, la morale profane de la gentilité et les vues charnelles de la synagogue , ou que, dans un discours chrétien, je veuille faire l'apologie d'une faiblesse qu'il a plu au ciel de réprouver , pour multiplier nos ennemis et nos victoires, en nous mettant en contradiction avec nousmêmes, et en opposant nos devoirs à nos penchants. Mais c'est que les idées des vices , et du blâme qui y est attaché, ayant varié beaucoup , suivant les différents temps et les peuples divers, il ne serait ni juste, ni raisonnable, de juger, par la façon de penser de notre siècle et des contrées que nous habitons, d'une personne touchée , il y a plus de 1 700 ans, par les prédications de Jésus-Christ dus la Palestine, quand elle aurait donné , en effet,

dans tous les excès dont on la suppose coupable; ce que je suis bien éloigné de croire.

Non , Messieurs , quoique la gloire des saints , loin de souffrir de leurs égarements passés, tire un nouvel édat de la grandeur même de leur chute , je ne goûterai jamais le zèle outré de ceux qui , pour relever les triomphes de la grâce de Jésus-Christ, dans la plus généreuse de ses disciples, ont égaré leur imagination à multiplier des commentaires déshonorants sur un terme fort équivoque de saint Luc , et sur la nature et le détail des désordres qui l'occasionnent. Je trouverai toujours aussi contraire à la vraisemblance que révoltant pour nos mœurs, le portrait monstrueux qu'ils nous font d'une des plus belles âmes qui soit jamais sortie de la main du Créateur.

Non ! qu'on ne juge point de l'illustre Madeleine , avant son retour à Dieu , par le caractère méprisable de ces filles malheureuses qu'une éducation grossière , on excès de libertinage, et les vues mercenaires d'un vil intérêt abandonnent , sans ménagement et sans distinction , à la brutalité publique; ni de celles qui , dans un étage un peu moins bas, mettant un peu plus de choix, de décence et de délicatesse dans leurs intrigues , n'en sont pas moins connues pour telles , ni de celles qui , avec un luxe plus recherché, jouent le même personnage, par les mêmes principes, et ne trouvent plus d'égards dans la multitude, que parce qu elles ont plus de fierté et d'effronterie dans les mêmes désordres. Qu'on ne la confonde pas indignement, ni avec ces dévotes hypocrites qui, contentes de sauver les apparences, qu'elles ne sauvent, en effet, qu'auprès des simples, se permettent, dans le secret, tout ce qui peut les satisfaire , sans les effrayer , et se croient toujours suffisamment sages , pourvu qu'elles puissent toujours nier impunément qu'elles ne le sont pas; ni avec

femmes excessives qui, dans ira caractère diamétralement opposé, se croient tout à la fois hors de la portée des soupçons et des reproches d'un entier dérangement, pensant que leur rang les met au-dessus du vulgaire , se livrant avec effort à tous les emportements de la volupté, et s'imaginant , ou s'envelopper mieux dans leurs débauches, par la liberté avec laquelle elles s'y abandonnent ouvertement , ou devoir mépriser l'estime de tous ceux dont elles peuvent ne pas craindre la puissance.

Aussi sage que le plus grand nombre des filles du monde, plus vertueuse que les prudes qui se tiennent si itères d'une fausse réserve , Madeleine n'était pécheresse que parce qu'elle se contentait de cette innocence qui , selon la manière de juger ou aveugle ou corrompue du siècle , n'exclut ni les airs évaporés , ni les afféteries séduisantes , ni les désirs terrestres, ni les pensées voluptueuses , ni les sentiments du cœur et ses penchants , ni tout ce qui peut égarer l'Ame ou la troubler , parce que les passions ne passent pas au-delà. Elle n'était pécheresse qfe parce que, éprise des attraits du monde, livrée à ses vanités , empressée de ses flatteries , enivrée de ses plaisirs , coulant ses jours dans une oisiveté continuelle , dans une mollesse exoessive , dans le luxe le plus recherché , tout occupée de sa parure et du soin de la rendre plus éclatante, peut-être aux dépens d'unie modestie rigide à laquelle elle ûe s'aguerrissait pas asses j peu réservée dans ses discours, trop peu contrainte dans toute sa conduite ; se répandant dm» toutes les assemblés , voulant être de toutes les fêtes, ne cherchant qu'à se montrer, et à être remarquée ; elle était une occasion toujours présenté de * chutes et de dérangements, à une jeunesse inconsidérée qu'elle enchantait par ses charmes, et dont la défaite flattait aenjeime oesur: personnage que F on ne saurait soutour

long-tempe, sans de belle» qualités naturelle*, et qui, quoique, sans doute, fort coupable aux yeux de Dieu , et par loi-même, et par les passions qu'il fût naître, et par les danger» auxquels il expose, à parler humainement, présente plus de vanité que deerime, et n'eut jamais rien de flétrissant.

Ce que l'Écriture sainte nous apprend de la noblesse de l'extraction de Madeleine, de l'éclat de ses richesses et de la qualité de son Ame, ne nous permet pas de la soupçonner d'aucun désordre (dus répréhensiWe. Si les Juifs parurent étonnés, que Jésus-Christ ne rejetât pas les caresses et les empressements d'une personne comme die, c'est qu'une fille aussi jeune, aussi belle, aussi connue dans tout le pays par sa mondanité , quoiqu'elle jieut jamais commis de crimes, pouvait paraître en effet entièrement déplacée aux pieds d'un prophète austère. 6i Jésus-Christ lui reconnut beaucoup de péchés et de grands péchés, c'est que les jugements de Dieu , Messieurs, sont bien plus sévères que les nôtres, et qu'il appelle, èsm nous, des péchés, et peut-être de grands péché», ce que nous ne regardons que comme des bagatelles ou des choses même tout-à-fait indifférentes. Si elle fut, pendant ua temps, le scandale de tout Jérusalem (ee que l'Évangile ne dit certainement pas), ee fat, sans doute, parce qu'à la suite de l'Aévatkm de ses sentiments , qui , dans son excès, est quelquefois un défaut, jugeant indigne d'elle de s'asservir à un honteux respect humain , elle ne ménageait point assez les bienséances publiques, que les plus déréglées ne sont pas moins exactes à garde*, et ne daignait pas se gêner, pour répandre du mystère mat une conduite du fond de laquelle sa conscience ta* répondait. Telle est L'idée que nous détona concevoir de MadrieiiM , Ato*Buteiflée raisonnable que anus p*mmm

nous en former sur les traite différente que nous fournît, de son hiatairo, le Saint-Esprit lai-même.

Issue d'un sang illustre et respecté de toute la Judée ; élevée au milieu de l'abondance d'une maison puissante; née avec toutes les grâces extérieures qui font les âmes héroïques ; ornée don esprit droit , solide et délicat , prompt à saisir La vrai dès qu il se présente , et incapable do rfy refaser dès qu'elle Ta aperçu ; enrichie d'un cœur noble , sensible et généreux , susceptible des plus grands sentiments , des plus fortes résolutions , des démarches les mieux soutenues; qui , touché par préférence de te douoeur d'étf* aimée et du plaisir de faire dea heureux , dédaignant toute grandeur étrangère à l'humanité» ne cherche qu'à sa rendre aimable , et s'attache surtout à oeux dont U peut faire le bien ; douée d'un naturel heureux » d'un de ces bons esprits qui, nés pour la vertu et toujours vertueux , si on leur laissait la liberté de l'être toqfMVt en effet, ne sont presque exposés à s'écarter que par la répugnance. même qu'ils ont à être rades et rebutante * «▼ne un caractère si estimable , la jeqpe Madeleine , sans donner dans les mômes désordres essentiels , parut se briser devant l'écneU , contre lequel avaient édtoué, déjà avant elle, les plus grands hommes de sa Mtion, le fortSamson, le pieux David, te sage Salomon.

£Ha s'attacha au monde, et, éblouie par mille appas séduisante, charmée par mille illusions enchanteresses, eHe s'y livra toutentière. Ravie de donner des sentiments , peu en gsrde conta* son ccenr pour n'en pas prendre, tetotes avantages réunis de la nature et de te fortune , une ifo voluptueuse et toute propre à fomnotet eu eltele Isn 4e ï *ge e&celui du tettpérpnept, une liberté entière , iwted.ïadocatews 1 eu fallait-il tant pouc entraîner

mie jeunte personne sans expérience , qu'un eosttr sensible , une humeur complaisante , nn naturel facile, rendaient déjà si aisée à vaincre? Et qui pourrait invectiver trop vivement contré sa mondanité? Si ee sont des personnes naturellement insensibles à tout , qu'elles ne turent pas vanité des imperfections de la nature ; si ee sont dés âmes mieux nées, ou elles éprouvent au-dedam d'eBesmêmes des ravages bien propres à les rendre indulgentes aux autres , ou elles apprennent à les ménager/ par tasentiment des violences qu'elles sont obligées de se faire continuellement, pour ne pas succomber de même.

Hélas ! r infortunée Israélite n'avait plus la force de se combattre! Elle ne s'était pas plus tôt laissée aller au penchant qui la précipitait vers les plaisirs et lefe ffctes et la terre, qu'elle avait perdu jusqu'à l'idée de retour à une vie plus sérieuse. Sept démons puissants s' étaient emparés de sa belle âme et la tenaient asservie ; non pas , à h vérité, de ces démons noirs qui répandent l'effroi et l'horreur partout où ils se présentent. Comment acccwtemnsnous cette idée , Messieurs , avec le bruit que faisaient les charme* de Madeleine dans tout Jérusalem, et les transports qtffe sa présence inspirait de toutes parte? On les évangélistes ont voulu nous représenter, sous fallégurie de ces démons (comme l'ont pensé plusieurs pères), V indolence, la vanité , l'orgueil et les autres faibleèaer qui la tenaient attachée à la terre ; ou, si le texterdfe* l'Évangile doit être pris à la lettre , ces démons étaient totts occupés à la rendre plus dangereuse et plus mondaine, è augmenter la douceur de ses yeux , l'éclat de soirfeitt , VotÊte de sa belle chevelure , lés grâces dé toute sa pfemtodt*, à donner plus de vivacité à son imagination , plus de saillie et de souplesse à son esprit , plus d'enjôûemettt à &ft discours , plus de liberté à son humeur, plut d'agtHiàuuUà

tfPtff,W* pw#res; à redoubler la sensibilité de m çpeur, déjà si naturellement sensible, eu même temps qu'As redoublaient ses appas pour rabattre, sur elle» les traits quelle lançait sur tous les autres; à livrer son âme ait tropUle qu'elle portait de même dans toutes les âmes, et «t lui faire partager le désordre des feux que fa beauté , et ses manières séduisantes allumaient dans tous les cœurs. Démons sans doute plus dangereux que ceux qu'on dit crucifier les éuergumènes et rendre le corps hideux , en le livrant aux convulsions !

Gouvernée par ces tyrans séducteurs qui savent se faire fumer» lors même qn'ils exercent leur empire avec {dus de violence; comptant ses victoires par les passions quelle faisait naître, et ses trophées par le nombre des esclaves. qui rampaient à ses pieds; dans l'oubli de Dieu et de la, religion; en proie à la vanité de ses pensées et de ses.projets; sur la mer orageuse du inonde, au milieu de ses, écueils, sans en connaître les dangers redoutables, et pré-, cipitée vers sa ruine par sa propre vertu , souvent plus, pernicieuse que les vices mêmes, si la grâce ne la soutient; elle n'était pas loin d'y faire le plus triste naufrage , lorsque le Sauveur du monde commença à paraître en Judée. Madeleine devait être une de ses plus illustres cou-, quêtes ; et, dans le plus beau point de sa gloire et de ses triomphes, elle ne s'y était, sans doute, pas attendue : mais, avec quelle noblesse ne se livra-t-elle pas cependant à lui , dès qu'elle l'eut connu ?

Il faut convenir, Messieurs, que les beaux cœurs sont exposés à bien des écarts, à l'abri desquels la nature a mis les âmes brutales , qui, comme les bêtes venimeuses, sont défendues et protégées par leur propre venin ; que si les beaux cœurs faillissent même plus souvent, et font quelquefois de plus grandes fautes , aussi il n'y a que les

beau eomn qui sachent les réparer ! ot ttft «froM k moyen toujours prêt, dans le principe mémo qui toi i égarés.

Poussée par une vaine curiosité, Madeleine avult técouru an brait de la réputation da nouveau prophète fol paraissait en Israël. Car quel antre motif, que cétai d'une vaine curiosité, pouvait y attirer une personne dn earactère de Madeleine? Mais le bras du Totrt-Puisaant Vy attendait ! elle devait s'en retourner, bien différente de ce qu'elle y était allée.

CTest ici, Messieurs, que commence k se développer le tond admirable de cette âme magnanime, qui ne s'était livrée an mondé que parce que son cœur, fttit pour aimer, n'avait point trouvé d'autre objet qui la fixât ! c'est ici que commence k briller, dans toute sa splendeur, l'amour immense que Madeleine eut toujours pour le Fils de Dieu, à qui elle n'avait manqué, jusqu'alors, que parce que, hélas ! elle ne l'avait pas connu. A peine elle a entendu ses premiers discours, et déjà elle est entièrement changée. A peine elle a pu connaître une faible partie de sa grandeur, et déjà elle méprise hautement tout ce qui n'est pas lui. Pour l'aimer, sans aucune réserve, elle a Taincu la jeunesse , l'habitude , les flatteries , la mollesse dans laquelle elle a été élevée ; les amusements auxquels elle s' est accoutumée; la vaine gloire à laquelle elle a été livrée; les pièges qui l'environnent de toutes parts et qu'elle n'a jamais su craindre; les retours d'un amour -propre dominant qu elle n'a jamais contrarié sur quoi que ce soit; son propre mérite qui , multipliant ses admirateurs , multiplie ses périls : et tous ces sacrifices , si étendus , si pénibles, si effrayants, sont, pour la plus mondaine et la plus faible en apparence de toutes les fittes <f Israël r

farmge 4a premier moment. Ba an instant elle déteche son cœur de toute la valuptftiu monde, quelle avait toujour» aimée par^xoès; en un instant, alla rejette tous ees adorateurs qui rayaient toujours tant flattée; en un instant, elle brave tous les jugements des hommes , & qui elle avait si fort souhaité de plaire, et se déclare avec éclat, sous les yeux d'une ville entière dont elle a le courage d'affronter le mépris et le blâme, après en avoir, tonte sa vie > recherché si passionnément l'approbation et la louange»

Ame vraiment héroïque , incapable de se donner à deux maîtres, et* qui, ayant une fois entré en la sainteté du Fils de Dieu, dans l'âge, dans le sexe , dans le genre dévie, dans le caractère d'esprit où l'on est le plus asservi aux désirs des antres, et le plus sensible aux plaisirs de la vie ; sans rien délibérer, sans rien ménager, sans rien regretter, sans partage et sans retour, sans considération humaine , pour premier trait de vertu , elle foule aux pieds toute la terre ; et , pour première démarche , va confesser Jésus-Christ en présence de ses plus orgueilleux rivaux : remplie deaDieu, à qui elle vient de donner toutes ses affectidhs, elle ne parait pas seulement se souvenir d'avoir jamais aimé ou connu quelque autre chose. Elle aura à essuyer les réflexions mordantes d'une compagnie nombreuse , les plaisanteries des libertins , les insultes des maîtres de la loi , les soupçons injurieux de la multitude, les railleries amères de ceux mêmes qui Font le plus idolâtrée. On regardera peut - être son procédé , comme un aveu public de mille crimes secrets qu'elle ne commit jamais ; peut-être la croira-t-on coupable d'un nouvel amour dont die fait , à sa honte , tous les frais ! Car de quelle idée bisarre, Messieurs, n'étaient point susceptibles ces Juifs grossiers, qui d'ailleurs ne regar-

— i« — dato^<sonmwitoeiitl«Fik4eIMraqtieooiMieanhoa^ ordinaire. AU vue des transports d^Madeleine, ils ne pouvaient guères prêter, à cette illustre tÊLfi, d'autres s»* timents , que ceux que peut inspirer la présence d'an homme aimable à une fille née sensible , et livrée jusqu'alors à tonte la vanité du monde. Mais que peuvent désormais, snr cette grande âme, tontes ces pensées , par ellea-mèmes si rebutantes pour une jeune personnelle son rang et de son mérite? Elle n'aime pins que Dieu; elle consent de devenir, à ce prix , la fable de Jérusalem entière!

Comme une biche, frappée parle fer meurtrier, courte la fontaine accoutumée, chercher du rafraîchissement dans l'ardeur qui la dévore , blessée par l'amour divin , Madeleine cherche, partout, le Sauveur du monde. Elle n'a pas plus tôt appris, dit saint Luc, qu'il est chez le Pharisien, que, transportée hors d'elle-même, elle yole dans la salle du festin, où die n'est point conviée, l'adorer au milieu de ses ennemis , et lui donner publiquement les premiers gages d'une tendresse, qui n'aura jamais son égale, ni dans sa force, ni dans sa durée. Ammte fidèle de Jésus-Christ , elle en soutient , dès ce moment* dans tonte sa force et sa perfection , le caractère glorieux.

Quel spectacle ! Messieurs , et que croyez-vous que dorent penser les Juifs assemblés chez Simon , lorsqu'ils virent la jeune Madeleine se jeter amoureusement aux pieds de Jésus-Christ , embrasser ses genoux , et lui faire anthentiquement le sacrifice universel de tous ses attraits? Fut-il jamais en effet un coup-d'œil , par tontes ses circonstances , si frappant et si peu attendu ? Ces yeux , auparavant si passionnés, et qui avaient porté constamment le trouble et le désordre dans toutes les âmes, par la douceur et le feu de leurs regards , ils deviennent en nu in-

«tant des ruisseau , des fontaines, des mers entières qui ae fondent en eaux , et dont l'abondance est si grande, qu'elle suffit à baigner les pieds du Fils de Dieu. Ses cheveux , qu'elle avait toujours cultivés avec tant de soin , arrangés avec tant d'art , ornés avec tant de satisfaction , elle les arrache à pleines mains , elle les disperse, elle les destine à essuyer les pieds du Sauveur du monde. Ces parfums précieux qu'elle avait toujours employés avec tant de choix et de sensualité, pour entretenir la fraîcheur et la mollesse d'un corps que sa jeunesse et sa beauté rendaient déjà si séduisant et si sensible, elle les répand, avec profusion, sur les pieds du Sauveur des hommes. Cette bouche, si souvent profanée par des conversations peu réservées , peut-être par mille complaisances qui, pour n'être pas toujours criminelles , étaient extrêmement dangereuses , elle la purifie par les chastes baisers qu'elle ne. cesse de donner aux pieds du nouveau maître, à qui elle s' est vouée. !Les pieds de Jésus-Christ sont l'autel sacré, sur lequel elle s'immole tout entière ; elle y attache sa vue, et, comme si elle n'osait la porter plus haut, elle l'y fixe pour toujours. ' C'est là qu'elle lui rend hommage de tout elle-même ; cest là qu'elle déteste ses propres attraits, qui ont pu et peuvent encore la rendre aimable à d'autres yeux que ceux de son bien aimé; c'est là que son âme, toute occupée du Dieu qu'elle aime, s'exhale en soupirs et en sanglots. Déchirée par mille regrets , dévorée par mille flammes , Madeleine livre son cœur à Jésus-Christ , si pénétrée des grands sentiments que sa présence lui inspire, qu'elle ne peut lui parier que par sa posture , son silence , ses soupirs et ses larmes. Posture attendrissante! silence éloquent i «oupirs touchants ! larmes victorieuses ! expressions naturelles des passions ! transports trop forts pour pouvoir -se répandre en paroles!

Je né suis point surpris , Messieurs , que saint Jean ChrysostAme, considérant Madeleine, sons le point de vue sons lequel l'Évangile nons la présente , s'étonne à son aspect et croit voir, en elle, une de ces prêtresses de l'Inde, saisie du dieu dont elle dessert les autels , dans les plus violentes agitations de ces fêtes redoutables , les yeux mouillés de larmes, les cheveux épars, le visage allumé, son air ne respirant que fureur et amour.

Ah ! quand Madeleine , enivrée des charmes de la terre qui l'assailKssaient de toutes parts, enflammée par les délices d'une vie molle et sensuelle , entraînée par le penchant presque insurmontable d'une complexion excessivement tendre , aurait , en effet , cédé entièrement à des faiblesses que la religion seule pouvait faire craindre an point où nous les craignons ; quand son coeur, séduit par les sens , se serait en effet abandonné sans réserve à des amitiés terrestres ; quand , attaquée mille fois par une multitude d'amants emportés , qui ne cessaient de la flatter, en se retranchant sur des dehors dans lesquels le monde a placé tout l'honneur, la jeune Israélite se serait enfin laissée aller, dans le secret, à toute la volupté dont elle excitait les désirs dans tous les cœurs; sa gloire pourraitelle désormais souffrir de cet écart; l'amour divin , qui la dévore dès les premier* moments de son retour à Dieu, n'en tirerait-il pas , au contraire , un nouvel éclat , par la grandeur des victoires qu'il avait eu dès lors à remporter, sur l'habitude la plus difficile à surmonter, les plaisirs les plus difficiles à détester, les péchés les plus difficiles à pleurer? Oui, même alors, Messieurs, à la vue delà manière noble et tendre dont Madeleine s'est livrée à Jésus- Christ, dès quelle l'a connu, j'aurais droit de m'é~ crier à son sujet , dans le même esprit que l'Église, al sujet de la chute de nos premiers parents : Faute heu*

rense que des larmes ai sincère» ont effacée! heureuse fatibfcue qui a mérité d'être expiée par an si grand amour !

L'amour seul avait appelé Madeleine aux pieds de Je* sus-Christ; V amour seul l'y soutient pendant tout le cours de la vie apostolique de l'Homme-Dieu : et quel autre sentiment qu'un amour parfait pourrait désormais commander cette àme héroïque ? Aussi, est-il aisé de s'a* percevoir, qu'elle n'est point attirée à la suite du Sauveur du monde, par les principes de surprise ou d'intérêt qui y attirent les Juifs grossiers et même les disciples les plus favorisés. Tandis qu'on accourt, de toutes parts, pour admirer ses merveilles et épier, pour ainsi dire , le moment où il les reproduira, peu touchée de toutes ces marques extérieures d'une puissance dont elle ne doute pas , Madeleine , de^is les places publiques, dans les maisons pat* tieulières, où qu'il se trouve , s'empresse de le joindre , pour se mettre humblement à ses pieds , embrasser tendrement ses genoux , recevoir avec respect ses leçons , adorer en silence ses grandeurs. Tandis que la Palestine et toutes les contrées du voisinage viennent enfouie solliciter ses grâces , faisant un personnage qui lui est propre , et qui doit, sans doute, bien surprendre une nation aussi intéressée que la sienne , Madeleine le poursuit , au contraire, pour le combler elle-même de ses bienfaits ; c'est ainsi que les évangelistes nous la représentent dans la Judée , dans la Galilée et dans tous les lieux où prêche le Sauveur du mohde. Âttentiveà tous ses besoins , sans cesse dans la crainte qu'il ne vienne à manquer dé quelque chose , elle ne le perd pas de vue ; ou si elle paraît s'en écarter quelques faible instants, ce n'est que pour revenir bientôt à lui avec une nouvelle ardeur, et des gages pins sensibles de sa prodigue tendresse.

Madeleine n'était pas de ces âmes étroites qui , jusque flâna la pratique de la vertu, conflervantkurs vues bornées, ne conçoivent pas qu'on puisse honorer Dieu par lu magnificence. Son cœur n'avait sans doute jamais été insensible aux cris des malheureux ; elle avait le naturel trop beau, pour n'être pas extrêmement touchée des maux de ses semblables. Mais cette âme supérieure savait distinguer deux devoirs différents, et se livrer à l'un, sans se refuser à l'autre ; elle savait qu'elle serait toujours environnée de pauvres, avec qui elle pourrait, à son gré, partager sa fortune ; mais que le Fils de Dieu lui échapperait dans peu, et quelle ne pouvait trop se hâter de lui faire hommage de ses richesses ; elle savait que ses biens étaient à elle et que c'était à son cœur à en disposer. Qu'un disciple avide se scandalise du prix excessif des parfums recherchés qu'elle répand , six jours avant la pâque , chez son frère , sur les pieds de Jésus-Christ ; qu'il murmure hautement des dépenses outrées qu'elle fait, à toute occasion , pour lui procurer toutes les délicatesses de la vie; jamais plaintes injustes ne gouvernèrent une grande âme. Quatre jours après, elle ira chez Simon le lépreux briser de nouveau le vase entier, et verser, sur la tête du Sauveur du monde, des parfums encore plus exquis. Quand le nombre des murmurateurs augmenterait , quand les plaintes redoubleraient d'aigreur et d'emportement, Madeleine est satisfaite, pourvu qu'elle donne au Messie, promis à. sa nation , des témoignages de plus en plus éclatants de son respect et de son amour, à la face de toutes les tribus d'Israël qui paraissent le méconnaître.

Mais c'est dans les revers que l'on connaît les vrais amis. Les disgrâces font souvent disparaître ceux qui se portaient pour les plus sincères ou les plus ardents; et ja-

mais Madeleine marqua-t-elle plus d'attachement an Fils de Dieu que lorsqu'il fut dans la souffrance ? Jamais parut -elle avec plus d'éclat, l'amante fidèle de Jésus- Christ?

Il nous est bien aisé d'aimer cet Homme-Dieu , à présent que la gloire de sa résurrection , l'établissement de sa religion , toutes les merveilles qui garantissent sa divinité, nous ont appris à le connaître, sous ses véritables traits. Madeleine était dans une position bien différente ; et cependant qui de nous, j'oserais dire plus, qui de tous les saints de la nouvelle alliance , prouverait avoir tant aimé Jésus-Christ régnant dans le ciel, que Madeleine l'aima au milieu des scandales révoltants de sa passion et de sa mort? Non, l'histoire entière de la religion ne nous présente point un personnage si glorieux à soutenir que celui que Madeleine soutint alors. Non , toutes les annales du christianisme ne nous offrent point une situation plus héroïque. Je ne sais, Messieurs, si vous en avez bien compris, une fois, toute la noblesse et toute l'élévation ? Mais si quelque chose fut jamais honorable à Jésus-Christ , de la part des hommes , dans tout le cours de sa vie mortelle ; si quelque chose fut jamais capable de toucher son cœur, de la part des créatures, ce fut, sans doute, l'inébranlable fermeté de cette disciple magnanime.

Qu'on eût rendu témoignage, sur leThabor, à la dignité de sa personne, il n'avait pas dû en être fort étonné : il s'y était montré revêtu de toute la splendeur de la gloire de son père, et le ciel même y avait publié sa grandeur. Qu'on l'eût honoré quelquefois, comme un prophète du Très-Haut, dans la Palestine; qu'est-ce qui aurait pu surprendre en ce genre , de la part d'une contrée aux yeux de qui il brillait, sans cesse, par l'éclat de ses miracles ? Et l'empressement des Juifs à lui rendre hommage, dans

— M — le cours de ses prédications, aurait-il eu de quoi le flatter beaucoup , lorsqu'il ne le devait qu aux biens et aux grâces qu'il versait à pleines mains sur eux?

Mais quel motif étranger peut ternir l'attachement de Madeleine , ou corrompre ce qu'il a de doux et de glorieux pour le Sauveur du monde? Elle aime Jésus-Christ, lorsque sa puissance est ensevelie sous la honte de» fers et de la servitude ; lorsque sa divinité est enveloppée sous les nuages les pins épais ; lorsque sa grandeur est anéantie dans les plus profonds abaissements. Elle aime Jésus-Christ , lorsque tonte la terre le méconnaît , le fuit et le hait, le trahit, l'insulte, le persécute; lorsque ses plus privilégiés favoris rougissent de lui appartenir. Elle aime Jésus-Christ, lorsqu'il est couvert d'ignominie et dans tout l'opprobre d'un supplice infâme; quand il est dans les bras de la mort , asservi à son empire , en apparence , comme le dernier des mortels , et que tout semble dire, qu'il n'est qu nn imposteur. L'hommage que les chœurs des anges et toute la cour céleste rendent à Dieu , dans l'empirée , est sans doute plus magnifique et plus majestueux; mais il s'en faut bien, Messieurs, qu'il soit si singulier et si surprenant. Et, que ne dut point souffrir, à la vue des tourments qu'il endura , cette amante fidèle, qui semblait avoir ramassé, dans elle seule, toute la sensibilité du sexe le plus vif dans tous ses sentiments, le plus naturel et le plus compatissant. Son sang se distille en larmes par ses yeux ; elle est noyée dans un océan d'afflictions ; ses forces paraissent l'abandonner ; elle frappe sa poitrine , elle lève les mains au ciel; elle pâlit , elle gémit ; et , embrassant tendrement la croix du Sauveur, qu'elle ne regarde plus que d'un œfl mourant, elle appelle la mort. Ah! si, dans les tristes accès du désespoir qui l'accable, elle vient à penser que

c'est pour expier ses faiblesses, que Jésus-Christ expire, quel surcroît pour elle d'amertumes et de regrets ! S'il est dur de voir souffrir ce que Ion aime , qu'il est bien plus cruel d'avoir à se reprocher ses maux ! Mais Madeleine n'a pas besoin de ce retour intéressé dont elle n'était guère capable ; la tendresse a plus d' empire, sur elle, que tous les remords; la tendresse lui tient lieu de tous les bourreaux* L'amour frappe son cœur d'autant de coups qu'en reçoit le corps de son bien-aimé , l'amour sent tous les traite da la cruauté des hommes.

Et, quelle ne dut pas être , en effet, Messieurs , l'extafe de la douleur à laquelle elle fut alors livrée, puisque * lui ôtant tout autre sentiment que celui de Jésus mourant , elle l'empêche d'être bouleversée par cette catastrophe frappante qui, au moment de la mort de Jésus-Christ f porta la nuit dans l'empire de la lumière , ébranla les pôles du monde , força les barrières du trépas , répandit l'étonnement dans tous les coins de la terre , et jeta la consternation jusque dans les retraites les plus écartées des monstres les plus féroces!

Où étiez- vous, Juifs ingrats , si souvent comblés des bienfaits du Sauveur du monde, lorsque, se ehargewt ainsi de la reconnaissance de F univers , Madeleine montait au Calvaire à la suite de son Dieu? Lâches amis , où étiez- vous ? quand abîmée dans ses pleurs , et tonjowi inséparable de Jésus-Christ , elle l'adorait dans son lom* beau? Augustes Apôtres ! bientôt le Saint-Esprit descendra sur vous ; vous serez remplis de la force et de la flsgqas* de Dieu, et l'éclat de vos vertus répondra à la magnificence de vos destinées ; la religion vous devra sa» établissement , vous serez les fondateurs de l'Église de Jés*** Christ, et cet édifice saint, bâti sur vous, égalera la duréo des siècles; vous prêcherez la croix aux peuples #t MS

monarques , avec un courage qui les jettera dans i'étonnement ; tous porterez V effroi jusque dans l'àme des tyrans et de vos propres bourreaux , par votre fermeté et votre constance ; vous rendrez témoignage de 1 Homme- Dieu ressuscité, par l'effusion de votre sang; et la grandeur de vos bienfaits, marchant de pair avec la grandeur de l'Évangile que vous aurez annoncé , votre nom sera célèbre chez tous les peuples de la terre, qui vous élèveront à l'envi des autels, dans les temples érigés par vos soins, Ai l'honneur de Dieu que vous leur aurez prêché. Mais aujourd'hui , dans ces moments de la douleur du ¥ils de Dieu, c'est une jeune Israélite qui vous remplace tous* La voix d'une simple servante a renversé celui qui se croyait le plus intrépide d'entre vous; les autres ont pris la fuite , dispersés et divisés , selon la comparaison d'Isaïe, comme les brebis dont on a frappé le pasteur. Un disciple plus constant à suivre le Sauveur du monde, est allé enfin le pleurer dans la retraite , où la crainte de ses meurtriers vous tient tous enfermés. Toujours fidèle à son amant, Madeleine, seule, reste au tombeau de son cher maître. Connue dans tout Jérusalem , par tant de titres qui la rendaient célèbre , elle a bravé la fureur des Juifs , elle a insulté à leur cruauté , sans craindre qu'on ne la prit pour une disciple de Jésus et qu'on ne la crucifiât comme lui. Elle l'a suivi dans tous les tribunaux; elle a ressenti tous ses tourments ; elle a reçu ses derniers soupirs ; elle a gardé à vue son cadavre ; elle a observé soigneusement le lieu de sa sépulture ; elle s' est mise en disposition de lui rehdre les derniers devoirs , dès que le jour du sabbat sera passé. La mort, qui est le terme de tout, n'a fait que donner une nouvelle force à son amour; et si elle ne peut plus contempler Jésus-Christ parmi les vivants , elle le cherchera avec une ardeur plus vive chez les morts , ré*

solue de ne point prendre de repos qu'elle ne Tait en effet tirante. Dévorée par des feu* que tous les fleuves de h terre (comme dit le SaijifrEsprit) ne pourraient point éteindre, et transportée tout-à-fait hors d'elle-même* par la perte qu'elle vient défaire, comme l'épouse des Cantiques, errant au gré de sa douleur, Madeleine porte son deuil par toutes les rues et les carrefours de Je* rasalem. Rien ne peut l'apaiser, rien ne saurait F arrêter* Elle force la garde qui veille au repos de la nuit , die remplit l'air de ses plaintes amères et de ses cris perçants i elle appelle de toutes parts son bien-aimé, elle le demande à ses amis et aux filles de Sion , à ceux qui le haïssaient le plus et à ses propres tyrans , au ciel , à la terre , à tout oe qu'elle voit, àl'air même.... Ce ne sont point ici , Messieurs, des pensées vagues d'une imagination échauffée qui cherche à répandre du tragique sur un événement ordinaire; c'est l'Esprit saint qui nous donne cette idée touchante de Madeleine; ce sont les quatre évahgéiigtes qui nous la représentent sous ces traits frappants.

L'astre du jour n'était pas encore près de sortir du sein des mers, et déjà au milieu des tremblements de terre qui annoncent la descente de l'ange du ciel , Madeleine avait rendu hommage au tombeau de Jésus-Christ. Si., entraînée par la frayeur qui saisit sa compagne , elle s'en écarte un moment, malgré les horreurs de la nuit qui règne toujours, seule, gardée par son amour, sans s'inquiéter de la garde nombreuse qui l'environne , elle y re- ^ndra bientôt avec les plus vifs empressements : si elle a' aperçoit alors que la pierre, qui couvrait le sépulcre de son bien~aimé, a été enlevée , elle ira , au lever du soleil , appeler à la hâte les filles de Jérusalem pour leur foire part de ee phénomène intéressant ! mais pourra-t*elle

leur communiquer son courage? Du moins, trop éprise

de Jésus-Christ pour être ébranlée par le prodige mer-» veilleux qui les met en faite, elle continuera à chercher le corps de son bien -aimé, et, si elle vient à découvrir enfin qu'il n'est pins dans le roc où on lavait placé, livrée à soi! inquiétude et à ses regrets , elle volera en porter ses tendres plaintes à Pierre et au disciple favori de Jésus * elle les amènera , à leur tour, an tombeau de son cher maître; ils y viennent, en courant à l'envi Ton de l'autre, c'est saint Jean qui se rend ce témoignage^ mais Madeleine s'y trouve encore la première. A peine semble-t-il quelle s'en soit éloignée; et, tandis qu'après s'être instruits de la vérité d'un fait si surprenant, les deux apôtres se retirent dans l'étonnement et l'effroi, toujours semblable à elle-même , l'inconsolable Israélite demeure noyée dans ses pleurs , au pied du triste monument ; sans cesse , elle y porte sa vue , et tous ses regards loi coûtent des soupirs nouveaux ; elle y entre par intervalle» , et n'en sort jamais que pour verser de nouveaux torrents de larmes : les anges, qui se présentent à elle, ne sauraient remplacer, à ses yeux, le maître qu'elle y cherehe en vain ; ils ont beau être revêtus de toute la splendeur du ciel, ils ne peuvent la distraire , un moment , de ses regrets ; inutilement ils s'empressent auprès d'elle ; à peine daignet-elle les remarquer ; et s'ils s'intéressent plus expressément à sa douleur que tant de démarches ont aigrie, elle ne répond que pour leur demander. Jésus. À quel titre prétendriez- vous m'apaiser, consolateurs importuns? Tous n'êtes pas mon Dieu, ce Dieu que j'ai perdu, 0 qui seul peut sécher mes pleurs. Ah ! si c'est vous qui me l'avez enlevé , ce maître adorable que je chéris uniquement, dites-moi où vous l'avez mis; j'irai, j'aurai la force de l'emporter, et prosternée à ses pieds v je lui rendrai mes tendres hommages. .. t

Gomment pourrais-je , Messieurs , vous exprimer les transports de joie dont fat saisie cette généreuse et tendre amante de Jésus-Christ , lorsqu'il daigne enfin se montrer à elle? Gomment pourrais-je vous donner une idée des torrents de délices qui inondèrent alors sa grande âme ? Gomment pourrais-je vous peindre le redoublement de tendresse qu'elle sentit naître dans son cœur, à la vue de son Dieu ressuscité , l'ardeur qui la porta à ses genoux, le respect avec lequel elle l'adora , les reproches tendres qu'elle lui fit? L'expression humaine n'a point d'expression pour des situations si fortes; jugez-en , Messieurs, par l'amertume de ses regrets , par la force de son attachement , par la vivacité de tous ses sentiments , par son empressement à porter cette nouvelle aux disciples , et à ranimer en eux l'amour de Jésus-Christ , qui, pendant un temps , avait resté presque tout entier en elle seule. *

Madeleine fut , toute sa vie , si dominée de ce divin amour, que tout en prit la forme dans son âme. L'amour absorba tellement en elle les vertus les plus héroïques, qu'on ne put jamais les y reconnaître aux traits qui leur sont propres : réflexion frappante et bien glorieuse à Madeleine! En effet , Messieurs, si elle rentre en grâce avec son Dieu , ce n est ni parce qu'elle a honte de ses péchés , ni parce qu'elle redoute l'enfer, ni parce qu'elle pense au ciel , juste récompense de la vertu , mais précisément parce qu'elle aime , l'amour étouffant dans elle toute contrition moins noble , moins pure, moins parfaite. Si elle fait, sur son cœur, les fonctions d'un Dieu irrité , par les regrets auxquels elle se livre ; si elle exerce sur son corps toutes les rigueurs que peut lui inspirer une sainte haine contre une beauté qui l'a séduite ; si elle sacrifie , sans aucune réserve , tout ce qui a servi , ou d'ornement à sa

vanité, cm d'instrument à sa mollesse, l'usage qu'elle fait des larmes qu'elle, verse , des cheveux qu'elle arrache, des parfums qu'elle répand, nous dit que ee n'est point à une pénitence ordinaire, mais à l'amour, qu'elle s'immole : si , insultant aux idées vulgaires et à la f«u*se délicatesse de ses semblables, elle se prosterne à toute occasion aux pieds de Jésus-Christ , l'ardeur avec laquelle elle s'empresse de baiser ses pieds sacrés , nous montre assez qu'il y a moins d'humilité que d'amour dans ses abaissements. Si, inébranlable en croyance, dans un temps où les colonnes de l'Église furent renversée», elle adore un Dieu dans un homme , actuellement mourant sur un infâme gibet , le personnage qu'elle fait au Calvaire ne nous permet pas de douter que son cœur n'ait plus de part que son esprit, à l'hommage qu'elle y rend au Fils de Dieu. Si son intrépide courage , par mille circonstances brillantes qui en relèvent le mérite, paraît effacer l'idée que nous nous formons des hommes les plus forts , c'est l'amour qui l'attache au pied de la croix de son bienaimé.

Amour de Madeleine pour Jésus-Christ, amour prévenant! Non qu'il prévienne les première» impressions de la grâce intérieure , sans laquelle nous ne pouvons rien; mais c'est qu'il paraît prévenir toute grâce extérieure de Jésus-Christ, dont Madeleine ( au rapport de l'évangélkte) est déjà l'amante fidèle, lorsqu'elle vient le chercher chez le Pharisien de Jérusalem. Amour de Madeleine , amour grand, dès ses commencements ! Et combien dut-il être grand en effet, Messieurs, puisqu'il panât grand au Fils de Dieu lui-même , et qu'au milieu de tant de traits , marque éclatante de douleurs et de regrets , que Madeleine donna dans cette première entrevue qu'elle eut avec Jésus-Christ, l'Esprit saint n'observe que la

grandeur de son amour. Amour de Madeleine, amour généreux! Empressée à recevoir Jésus-Christ chez elle, lorsqu'il passe à Bâhanie , et à le soulager , eu quelque contrée qu'il aille, elle ne cherche que les occasions de lui prodiguer ses biens, après lui avoir sacrifié, sans aucun retour, toutes ses inclinations. Amour de madeleine, amour désintéressé! Elle ne demande à Jésus-Christ , ni les premières places de son royaume, ni la guérison d'aucune maladie , ni aucune prospérité temporelle , ni même plus expressément le pardon de ses péchés qu'elle paraît avoir oubliés , pour donner tous ses sentiments à l'amour, et ne demander à Jésus-Christ que son cœur. Amour de Madeleine , amour délicat ! Elle ne se donne nia l'éclat, ni à la puissance ; .elle n'est rébutée ni par la misère, ni par les humiliations ; moins ardente , au contraire, à suivre Jésus-Christ, lorsqu'il se soutient par la splendeur de ses miracles, elle s'attache d'autant plus à lui, qu'il paraît avoir d'autant plus besoin délie; sa tendresse semble prendre du redoublement dans les ignominies mêmes du Fils de Dieu : plus Jésus-Christ est malheureux, plus il est abandonné, plus il est dans l'opprobre et le mépris, plus aussi il est aimable, aux yeux de Madeleine ; plus die est zélée et soumise ; plus elle s'empresse de lui donner des gages publics de son respect et de son amour. Amour de Madeleine , amour tendre ! Elle partage toutes les peines de Jésus-Christ, elle pleure ses maux , elle l'accompagne dans toutes ses courses, elle veut assister jusqu'au bout à son cruel martyre : et si, dans les douleurs qui l'accablent, elle n'expire pas avec lui , c'est que les regrets les [dus amers , les plus cuisants chagrins, par eux seuls, ne firent jamais mourir personne. Amour de Madeleine, amour constant, s'il en fut un ! Elle aime Jésus-Christ , lorsqu'il ne respire plus ,

die le cherche, et avec quelle tendre inquiétude même, lorsqu'il semble quelle ne doit plus se flatter de le trouver jamais; et si, après avoir reçu ses dernières instructions en Galilée , à la vue de son triomphe 9 elle perd en effet toute espérance de le revoir sur la terre , n'ayant désormais plus rien qui la puisse toucher , elle s'ensevelit toute vive dans le creux d'un rocher , pour s'y occuper en silence de ses pertes , et comme l'innocente tourterelle à qui on a enlevé sa compagne, attendre, en soupirant, la mort qui seule peut lui rendre le Dieu qu'elle aime.

Qu'on célèbre tant qu'on voudra les conquêtes de l'a-r mour profane, de ce barbare tyran des coeurs, qui dégrade F homme, qui l'éloigné de Dieu, qui le déchire au lieu de faire son bonheur , il n'est que trop souvent victorieux: , ce lâche , ce cruel , cet indigne amour ! C'est lui qui abat les âmes les plus élevées , c'est lui qui avilit les. âmes les plus nobles , c'est lui qui énerve les âmes les plus fortes ; c'est lui qui asservit les monarques que nul ennemi n'avait pu humilier ; c'est lui qui a arrêté, au mi- * lieu de leurs courses , des conquérants à qui rien n'avait pu résister; c'est lui qui a abaissé à la honte d'une quenouille , des sages dont la gravité était généralement reconnue. Mille fois il a bouleversé le monde , mille fois il a lait ramper les plus grands hommes aux pieds de leurs plus viles esclaves; il semble même qu'il s'attache singulièrement à leur défaite, comme s'il n'y avait qu'eux qui pussent succomber si honteusement , sous ses traits puissants ! Mais quelques frappants que soient ses trophées , jamais il ne se fit une victoire, si glorieuse pour lui, que celle] que l'amour divin s'est faite dans Madeleine.

fit, qui pourrait lai refuser désormais le témoignage

•-- 31 — d'avoir en effet aimé parfaitement? Témoignage quelle ne doit point aux hommes, toujours suspects d'erreurs» de flatteries ou d'exagérations dans leurs jugements ; mais à Dieu seul, qui, ayant allumé, dans elle, des feux sacrés , s* est plu à en célébrer lui-même la force et les ardents témoignages, que d'autres saints ont sans doute mérités, puisqu'on ne peut être saint qu'en aimant Dieu; mais que Dieu n'a rendus qu'à Madeleine , et qu'il lui a rendus dans les circonstances les plus capables d'en relever le prix, pendant le cours de sa vie mortelle, tandis qu'il se plaignait delà dureté des Juifs , de la mauvaise foi des Pharisiens, de l'orgueil des princes de la synagogue, de l'abandon , du renoncement, de la perfidie de ses propres disciples; et que, dans une ingratitude générale, il ne trouvait de la tendresse que dans le cœur de la jeune Israélite , qui, par la noblesse, la générosité , la délicatesse et la constance de son attachement , lui tint lieu eu effet , elle seule , au Calvaire , de tous les peuples du monde, pour qui il mourait. Non, Messieurs, personne n'a jamais aimé , personne n'aimera jamais, comme Madeleine aima Jésus-Christ,

. Il était bien juste , ô mon Dieu ! que les feux de l'amour #vin, que vous étiez venu allumer sur la terre, l'emportassent , par l'éclat de leur lumière et la pureté de leurs progrès, sur les flammes sombres et les noires, vapeurs de l'amour charnel. Il était bien juste qu'une beauté sans bornes, et sans. défaut, inspirât des sentiments plus vifs, plus héroïques, plus soutenus que tous ceux que peuvent faire naître des beautés terrestres, toujours remplies de mille imperfections et de mille faiblesses. Vous triomphez, beauté divine! et c'est, à Madeleine que vous devez vos plus magnifiques triomphes , à Madeleine, par préférence l'aimée chérie de Jésus-Christ, second titre de sa gloire

dont je ne dis qu'un mot, sans m' arrêter, pour ne pan passer les bornes d'un discours ordinaire.

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